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Chapitre 43 : Narhem – Déviation

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Par Nathalie

- Qu’entends-je ? tonna Armand Thorolf, le vin jaillissant de ses lèvres.

Un messager venait de se pencher à son oreille. Le seigneur de l’Ouest, l’un des hommes les plus puissants de Falathon, s’était levé d’un seul élan, robe brodée rejetée en arrière.

- Hurl, fais préparer mon destrier sur l’heure. Je pars pour Liennes.

Le palefrenier détala. Dans la salle, les musiciens s’étaient tus. Narhem, la viole encore entre les doigts, suivait la scène avec un intérêt aigu. Il posa l’instrument, se glissa derrière le messager et l’attira dans un couloir noyé d’ombre.

- Que viens-tu de confier au seigneur Thorolf ? souffla-t-il.

- Je ne vous…

La pointe d’une dague s’insinua contre sa gorge. La résistance s’évanouit.

- L’anneau d’Elgarath… haleta le messager. Il a refait surface à Liennes, entre les mains de la guilde des voleurs. Leur maître s’apprête à le vendre.

- L’anneau d’Elgarath ? répéta Narhem, un pli d’incrédulité aux lèvres. Qu’est-ce donc que cet objet ?

L’homme l’examina, éberlué de son ignorance. La pression de l’acier fit perler une goutte de sang et l’arracha à son silence.

- L’anneau des rois. Sans lui, nul ne peut s’unir à la lignée royale. C’est la loi.

- Une loi ancienne ? siffla Narhem, qui avait vu des noces princières sans jamais entendre pareille exigence.

- Depuis des siècles…

La dague trancha net. Le corps s’effondra sur les dalles. Narhem essuya la lame sur le manteau du mort. Il avait promis de ne plus répandre le sang des hommes. Mais celui-ci n’était qu’une bouche indiscrète, un souffle de trop sur le fil de son destin. Laisser un témoin aurait été faiblesse.

Narhem rengaina sa lame, le menton haut. Cette mort était nécessaire.

Narhem se présenta à une demeure où il avait ses entrées. On le mena devant le duc, qui se leva pour l’accueillir avec chaleur.

- Mon cher ami ! Quelle heureuse surprise.

- Épargne-moi les politesses, répliqua Narhem d’un ton sec. Dis-moi plutôt ce qu’est l’anneau d’Elgarath.

Le sourire du duc s’effaça.

- Un bijou ancien… une simple bague d’argent. C’est l’anneau des rois de Falathon. Pourquoi cette question ?

- Développe.

- Que veux-tu savoir ?

- Depuis quand son port est-il exigé pour qu’un mariage royal soit reconnu ?

Le duc haussa les épaules.

- Depuis des âges qu’on ne compte plus. Depuis la malédiction d’Elgarath Faïmyr.

Narhem serra les mâchoires. Ses allées et venues entre Eoxit, Dalak et Falathon l’avaient tenu à l’écart de cet épisode. Il se souvenait vaguement d’Elgarath Faïmyr : une reine douce et juste, dont le règne n’avait rien de marquant.

- Maudite sorcière, reprit le duc avec amertume. Quand le roi découvrit sa véritable nature, elle brûla au bûcher avant le soir. Ses derniers mots furent une malédiction : stérilité pour lui et pour sa fille. « Plus jamais ton sang ne s’assiéra sur le trône », aurait-elle crié.

Il leva son verre, but une gorgée, puis poursuivit :

- Le roi coucha avec toutes les femmes du royaume, sans résultat. Pas d’héritier. Sa fille Elgarath épousa, mais demeura stérile, tandis que son mari semait des bâtards partout.

Narhem sentit ses entrailles se nouer. Oui, une telle malédiction était possible. Lui-même avait croisé une magicienne capable de briser des destins.

- Elgarath ne se lamenta pas, poursuivit le duc. Elle partit trouver la magicienne du Sud.

- La magicienne du Sud ? répéta Narhem, stupéfait.

- Celle par qui le Mal Noir est venu. Elgarath lui rappela sa dette et reçut en retour l’anneau. Grâce à lui, elle enfanta, et malgré la malédiction, le sang des anciens rois siège encore sur le trône.

Narhem se raidit, le souffle court. Cet anneau efface les malédictions… Ses jambes tremblèrent.

- Mon ami ? s’inquiéta le duc. Tu pâlis.

Narhem n’écoutait déjà plus. L’anneau était à la guilde des voleurs de Liennes. Thorolf s’y précipitait. Lui devait arriver avant. Sans ajouter un mot, il ouvrit la fenêtre et se jeta dans le vide. Ses os se brisèrent à l’impact, puis se ressoudèrent. Le souffle retrouvé, il s’élança. À la course, il irait plus vite que n’importe quel destrier.

Il courut plus vite que jamais, comme poussé par une force invisible. L’espoir le portait, léger comme l’air. Si cette malédiction tombait, fini les traîtres à payer, les mercenaires à soudoyer, les alliances à manipuler. Tout deviendrait simple, limpide.

L’anneau au doigt, il deviendrait mortel. Il ricana, cruel et sûr de lui. Bon courage à quiconque oserait se dresser sur sa route. Personne n’était capable de l’arrêter. Il avait été formé par les plus grands Tewagi, pas ces prétendus guerriers de Dalak, poussière face aux titans de L’Jor.

L’anneau d’Elgarath… Comment avait-il pu passer à côté de cette information ? Un bijou capable de briser les malédictions. Son esprit s’enflamma : le monde à ses pieds, un pouvoir sans limite, une autorité totale. Il sourit, ivre de certitude. La magicienne noire en robe blanche, celle qui avait cru le réduire à néant, venait de lui offrir sa victoire sur un plateau d’argent. Et Narhem comptait bien la saisir.

Il parvint à Liennes à l’aube. Thorolf ne devrait arriver que le soir, à condition que chaque relais lui fournisse montures fraîches et rapides.

Narhem n’était venu à Liennes qu’une seule fois auparavant. La ville lui parut plus dense, plus silencieuse, comme si elle retenait son souffle. Trouver la guilde des voleurs lui demanda un certain temps, mais il fut finalement accueilli par Narco, le maître de la guilde, dans son bureau.

Sans un mot, Narhem déposa une bourse sur la table. L’éclat des pierres précieuses suffoqua la pièce. Narco entrouvrit le sac, blêmit, recula d’un pas comme frappé par le givre.

Narhem n’avait pas cherché à économiser. La Trolie contenait de nombreuses gemmes, et il ne voyageait jamais sans un trésor conséquent.

- Il est à vous, déclara-t-il, comme si cette somme suffisait à sceller tout accord.

Narco ouvrit une malle derrière lui et devint plus blanc que neige.

- Il n’est plus là…

- Pardon ?

- Il…

Le silence pesa. La rage de Narco brûlait dans ses yeux, mais il n’osa rien dire. Narhem inclina la tête, appréciant la tension dans l’air.

- Vous avez été victime d’un vol, constata Narhem, le ton presque amusé. Le chef des voleurs volé. Super…

Il reprit sa bourse et sortit. Dans les rues encore endormies, il commença sa surveillance de Narco. Le chef de guilde ferait tout pour retrouver l’objet, motivé par l’argent promis. Lorsqu’il mettrait la main sur le traître et l’anneau, Narhem serait prêt. Personne ne le lui arracherait. Pas même le destin.

Chaque pas, chaque pensée, chaque respiration le rapprochait de l’anneau. Et déjà, dans son esprit, rien d’autre n’existait que ce bijou, ce pouvoir, cette promesse de maîtrise totale.

De loin, il observait la ville se transformer en chaos : les voleurs de Liennes fouillaient sans relâche, agressaient les passants, renversaient maisons et commerces. Même le château n’échappa pas à leur examen. Et pourtant, à l’aube du mariage, la guilde n’avait toujours pas mis la main sur le bijou.

Narhem, dans la foule, suivait chaque geste du prince et de la princesse Yillane de Baladon. Lorsque la sœur du futur prince, dont il ignorait le nom, glissa l’anneau d’Elgarath dans les mains de son frère, Narhem fulmina. Si proche et pourtant insaisissable. Sa respiration s’accéléra, son esprit s’embrasa : cet anneau résoudrait tous ses problèmes. Avec lui, il pourrait écraser Falathon et exterminer les elfes noirs.

Quand le cortège s’éloigna vers la capitale, les voleurs regagnèrent leurs repaires, comme si le mariage marquait la fin de leur quête. Narhem secoua la tête. Non ! Si Armand Thorolf venait de perdre tout intérêt pour ce bijou, lui n’en ferait jamais autant.

Il courut jusqu’à Tur-Anion, devançant le cortège royal. Dans les tavernes, il se fit des alliés par la bière, les parties de cartes, les dés ou les paris sur les combats de coqs. Il visita la guilde des voleurs de la capitale et mit un prix sur l’anneau. Le maître ne posa aucune question : la demande fut enregistrée et transmise.

Le roi arriva, entouré d’un faste étourdissant, de soieries, de bijoux et de carrosses dorés. Narhem le suivit jusqu’au palais, usant de toute sa diplomatie, dépensant sans compter.

Les jours s’égrenaient et le maître des voleurs ne donnait aucun signe. Narhem retourna le voir : nulle trace de l’anneau, nulle part. Ses dents se serrèrent. Un bijou ne pouvait pas disparaître ainsi ! Furieux, il décida d’engager ses propres mercenaires. Le plan devait réussir, coûte que coûte. Son obsession était devenue son seul moteur, et il ne tolérerait aucun échec.

Au mariage royal suivant, ses hommes, épaulés par une armée de voleurs, tentèrent de s’emparer de la bague. Mais l’anneau disparut comme s’il s’était volatilisée, échappant à toute surveillance. Narhem enragea : ses yeux brûlaient, ses poings se crispèrent, et aucune logique ne pouvait expliquer cette perte.

Les jours devinrent nuits et les nuits devinrent jours, indistincts. Il tournait en rond dans ses appartements, hurlant sur ses hommes, frappant le sol de rage. Chaque échec le consumait un peu plus. L’anneau d’Elgarath devint son unique pensée, son unique obsession, l’arrachant au temps, à la stratégie, à la raison. Les elfes noirs, Beïlan, Khala, ses armées : tout sombrait dans l’ombre de cette quête unique. Le monde extérieur n’existait plus ; seul comptait ce bout de métal qui lui échappait, encore et toujours.

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