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Chapitre 45 : Narhem – Plans contrariés

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Par Nathalie

Narhem voulut se rendre chez un de ses alliés, mais celui-ci avait filé au palais pour un conseil des ministres exceptionnel. Narhem grimpa jusqu’aux hauteurs et découvrit un bâtiment en pleine ébullition.

- Duc ! appela-t-il, reconnaissant celui qui l’avait informé au sujet de l’anneau d’Elgarath. Que se passe-t-il ?

- Les elfes noirs et les orcs nous attaquent. Hier encore nous étions en paix, et aujourd’hui nous avons la mort noire au pas de notre porte…

Narhem pesta intérieurement. Ses mercenaires étaient censés couper toute communication vers le sud et l’est. Incapables !

- Le roi est vert de rage, intervint un comte que Narhem n’avait pas remarqué.

- Parce qu’il le découvre seulement maintenant ? ironisa Narhem.

- Plutôt parce qu’une petite comtesse de bas étage a osé interrompre le conseil, lui couper la parole et donner de meilleurs avis que tout le monde, ricana le duc.

- Elian a bien fait ! Voyez les résultats. Le premier elfe des bois est arrivé avec un message : leurs archers tiennent déjà nos remparts du sud. Alors que nos fortifications pliaient sous les orcs, ils ont redressé la barre. Nous ne craignons plus rien.

Encore elle. Elian, comtesse d’Anargh. Cette petite peste parvenait toujours à interférer dans ses plans. Les orcs avaient failli emporter la victoire et voilà qu’une gamine leur barrait la route. Narhem serra les mâchoires. Tuer des humains ne l’enchantait pas, mais celle-là, il verrait son sang couler. Il s’en fit le serment.

- Où est-elle ? demanda-t-il, la voix calme mais le regard brûlant.

- À Irin, pour porter notre demande d’aide au roi des elfes des bois, expliqua le comte.

Irin. Narhem eut un sourire cruel. Beïlan savait qu’il la voulait morte. À peine entrerait-elle en forêt qu’elle tomberait. Victoire facile. Épine arrachée.

- De plus, poursuivit le duc, nous suivons pas à pas la progression des elfes noirs grâce au magicien elfe.

- Il n’est pas magicien, rectifia le comte. Il parle aux animaux.

Un nilmocelva, donc. Narhem ricana. Les elfes noirs n’avaient aucune chance. Qu’ils se fassent massacrer, cela lui convenait. L’anneau suffirait à régler ses affaires : une fois sa malédiction levée, ses armées d’Eoxit déferleraient sur Falathon.

- Parler aux bêtes sauvages, ce n’est pas de la magie ? grinça le duc.

- C’est du dressage. Rien de plus.

- Meilleur que notre meilleur dresseur, tout de même…

Narhem écarta d’un geste leur querelle.

- Où sont les elfes noirs ?

- Ils avancent lentement. Ils passent leur temps à manger, répondit le duc.

- Comment ça ?

- Comme s’ils mouraient de faim ! Un cochon aperçu est un cochon égorgé. Les paysans se terrent.

Narhem eut un rictus. Des ventres vides depuis l’enfance… ils n’avaient pas résisté.

- Tant mieux, conclut le comte. Le temps qu’ils perdent, nous le gagnons. Nos greniers se remplissent, les bêtes affluent. On ne dirait pas qu’un siège approche.

- Quand ils seront là, il nous suffira de les cribler de flèches…

- Et les elfes nous appuieront…

- Nos catapultes feront le reste…

- Sans oublier les scorpions…

- Ils ne passeront pas.

- Évident.

Narhem les regarda, amusé. Qu’ils crèvent tous. C’était sa volonté.

En attendant l’arrivée des assiégeants, Narhem comptait profiter de la diversion. Enfin dans la place, il n’avait qu’une idée : fouiller le palais de fond en comble à la recherche de l’anneau d’Elgarath.

La tâche se révéla moins simple qu’espéré. Les gardes, nerveux, filtraient chaque passage. Les sentinelles quadrillaient les couloirs de l’aile royale. Narhem enfila la tenue banale d’un domestique, porteur d’aiguilles et de linge, et glissa de chambre en chambre. Dans l’ombre des tentures, il fouilla la moindre cache. Rien. Pas même une doublure grossière. Il retourna les robes de la princesse, palpa les ourlets, inspecta les broderies avec la minutie d’un couturier. Pas la moindre couture suspecte, pas de bijou cousu comme lors du mariage de Bran et Yillane.

Il étendit ses recherches. Les appartements des nobles, des bourgeois, des invités, ceux des serviteurs, jusqu’aux cuisines et aux jardins. Toujours rien. Chaque coffre ouvert exhalait la même odeur de linge propre, de parfum bon marché ou d’épices importées. Mais aucun éclat d’argent, aucun scintillement interdit.

Deux lieux seulement lui échappaient : les appartements du roi et la salle des coffres.

Il s’arrêta, suant sous son déguisement. S’il avait été Laellia, où aurait-il mis l’anneau ? À portée de main, pensa-t-il d’abord, comme une pièce de monnaie au fond d’une poche. Mais Laellia n’avait rien d’aussi trivial. Le roi avait désigné une gardienne, preuve qu’il ne se fiait plus à la cache traditionnelle – la salle des coffres. Comme s’il avait flairé le danger.

Narhem serra les poings. Peut-être avait-il trop agi dans la précipitation. Envoyer des dizaines de mercenaires fouiller la ville avait éveillé les soupçons. Une erreur d’impatience, infime mais suffisante pour que le roi resserre l’étau.

Et si cette piste n’était qu’un piège ? Si Laellia n’était qu’un écran destiné à détourner son regard, une princesse trop visible, trop surveillée ? Un appât parfait pour détourner les soupçons. Le roi avait dû inventer cette gardienne de pacotille, espérant que les convoitises se briseraient sur ses jupons.

Narhem se redressa, un sourire mauvais aux lèvres. Oui, c’était cela. L’anneau était resté où il avait toujours été : dans la salle des coffres, hors d’atteinte. Tout le reste n’était que mise en scène.

Narhem se mordit les lèvres. Il s’était jeté tête baissée, comme un novice. Quelle ironie : pendant qu’il s’épuisait à retourner les coussins et les robes, le roi devait rire de lui. Narhem serra les poings. Qu’il rie. Bientôt, lui, Narhem Ibn Saïd, rirait le dernier.

Cambrioler la salle des coffres de Tur-Anion n’avait rien d’une entreprise aisée. La serrure ne lui posait aucun problème. Les gardes, en revanche… Narhem tenait à ce que tout se fasse dans le silence et l’ombre. Un vol découvert trop tôt réduirait à néant ses plans. Plus l’absence de l’anneau passerait inaperçue, plus il aurait de temps pour filer et, peut-être, lancer ses armées sur Falathon avant qu’on ouvre les yeux.

Lorsque les elfes noirs se présentèrent devant les murailles, Narhem usa de ses appuis pour assister au conseil de guerre convoqué par le roi. La salle résonnait du cliquetis des armes et des voix graves des seigneurs. Deux elfes s’y tenaient, détail qui surprit Narhem. Que Ceïlan fût présent allait de soi : jamais il ne se séparait de Bran, et Bran ne quittait pas le roi, apprenant, à ses côtés, dans la retenue et l’humilité, son futur rôle. Mais l’autre, Narhem ne le connaissait pas. Sans doute un dissident venu en renfort…

Arthur de Baladon, drapé dans sa cape sombre, ouvrit la séance. Sa voix résonna, ferme et claire :

- Messires, dites-moi : quelle fut l’issue des premiers assauts de nos ennemis ?

Le capitaine des armées s’inclina.

- Sire, les elfes noirs attaquent sans répit, de jour comme de nuit. Nos archers tiennent la ligne au soleil, et, la nuit venue, les archers elfes, qui voient dans les ténèbres, prennent le relais.

Ceïlan hocha la tête pour appuyer ces mots.

- Leur ardeur est indéniable, poursuivit le capitaine, mais leur stratégie laisse à désirer. Ils ne nous assiègent point.

Arthur fronça les sourcils.

- Expliquez-vous.

- Ils n’occupent pas les routes, Majesté. Nous avons fermé par précaution les portes du sud et de l’est, mais au nord et à l’ouest, les convois entrent sans entrave. Nos vivres abondent. Eux, en revanche, commencent à souffrir de la faim… sans que cela paraisse les troubler.

- Quelles pertes à déplorer ?

- Du leur, nous estimons les morts à près d’un millier. Du nôtre… aucun, Sire.

Un souffle passa dans la salle. Narhem esquissa un sourire intérieur : mille elfes noirs anéantis. Déjà un quart de la population de Dalak effacé. Un désastre… parfait.

Arthur se redressa dans son siège, le regard grave.

- Voilà un massacre insensé. Il serait peut-être temps d’enrayer cette hécatombe. Je désirerais parlementer avec eux, comprendre ce qui les pousse à nous assaillir. S’ils ont faim, pourquoi ne pas envisager un commerce de vivres ?

Un intendant s’écria, choqué :

- Que pourrions-nous bien recevoir en retour, Majesté ?

Arthur inclina la tête, songeur.

- Leurs armes de métal noir. Elles seules valent bien des greniers de blé.

Narhem, blême, sentit une brûlure de colère lui mordre les entrailles. Hors de question ! rugissait sa pensée. Vendraient-ils leurs armes ? Oui… Après les avoir jetées dans les terres sombres, cela était non seulement possible mais probable. Si Falathon s’armait ainsi, ses légions d’Eoxit perdraient l’avantage. Lui qui rêvait d’une reddition par la peur se heurtait à une perspective redoutable : un royaume assez armé pour lui résister.

- Peut-on communiquer avec eux ? demanda Arthur, le regard fixé sur le cercle des conseillers.

L’elfe que Narhem ne connaissait pas s’inclina.

- Ils connaissent la langue commune, Sire. Ils parlent, lisent et écrivent le ruyem.

La gorge de Narhem se noua. Arthur, pensif, formula tout haut ce qu’il pensait en silence :

- Et comment en être si assuré ?

- Je peux en témoigner, répondit l’elfe d’un ton mesuré. Ils échangent des billets par le biais d’oiseaux apprivoisés. Je ne lis pas le ruyem, mais je le reconnais entre mille. Et j’entends, Majesté. Sur la route de Tur-Anion, certains d’entre eux se sont adressés à des paysannes et à des enfants. En ruyem. Ils les ont exhortés à se cacher, parfois même à ne pas trembler.

Un murmure parcourut l’assemblée. Arthur hocha la tête, son visage s’éclairant d’une gravité sereine.

- Voilà qui change tout. C’est une nouvelle excellente. Nous allons leur envoyer un émissaire. Non pas un défi, mais un signe de bonne volonté. Qu’il apporte un présent, pour que nul ne doute de notre intention.

- Offrez-leur de la viande, dit l’elfe sans hésiter. Du mouton. C’est ce qu’ils préfèrent.

Narhem gronda intérieurement. Encore vrai. Toujours vrai. Cet elfe connaît trop bien ses semblables à la peau sombre… Beïlan a-t-il vendu la mèche aux forestiers d’Irin ? Une sueur glacée lui coula dans le dos. S’il a trahi, je lui ferai payer très cher.

Un noble s’avança et proposa de porter lui-même le message. La salle s’anima, chacun discutant de la forme que devait prendre l’entrevue. Narhem, blême, sentit ses certitudes vaciller. Cela dérapait. Tout s’écroulait. Au lieu de s’étriper jusqu’au dernier, les Falathens et les elfes noirs allaient peut-être se parler. Négocier.

Quand le conseil fut levé, tout était décidé : l’émissaire partirait dès l’aube.

Narhem resta figé, hébété, comme privé d’air. Rien ne se déroulait selon ses plans.

Et pourtant, l’inconcevable arriva. L’homme revint vivant. Les elfes noirs avaient accepté la viande, écouté ses paroles… puis l’avaient laissé partir. Sans répondre, mais sans frapper.

Dans les rues comme dans le palais, un même frisson parcourait désormais Falathon. On attendait leur réponse.

Narhem eut un sourire carnassier. La réponse allait venir, et il n’était pas question de laisser place à la moindre négociation. Tout s’enchaîna très vite.

Dans un couloir, il croisa le roi. Le souverain ne remarqua même pas la piqûre infime sur son avant-bras, un contact si léger qu’on l’aurait cru causé par un insecte.

Deux pas plus loin, le roi commença à hoqueter. Quatre pas, et l’assemblée comprit que quelque chose n’allait pas. Dix pas, et le souverain s’effondra au sol.

Le métal noir pur avait fait son œuvre. La douleur déchirait déjà ses nerfs, les hallucinations le noyaient, et la mort, lente, lui paraîtrait interminable.

Les cris retentirent : « Métal noir ! », « Les elfes noirs ! », « Lâches ! » Narhem savourait. Impossible, désormais, que les Falathens s’imaginent encore discuter avec leurs ennemis.

Mieux encore : tous les gardes accoururent vers le nouveau roi, Bran Eldwen. Le reste du palais se retrouva désert. Exactement ce qu’il espérait. La salle des coffres l’attendait.

Narhem s’y engouffra et verrouilla la porte derrière lui. Il fouilla chaque coffre, ouvrit chaque tiroir, retourna chaque cachette. Une fois. Deux fois. Trois fois. Ses mains tremblaient, son souffle saccadé, la sueur lui coulait dans le dos.

Rien. L’anneau n’était nulle part.

Lorsqu’il ressortit, il erra parmi les badauds, hagard, incapable de comprendre. Où avait-on caché l’anneau d’Elgarath ?

Il ne restait qu’une solution, la seule qu’il avait refusée jusqu’ici : Laellia. L’enlever. La briser. La faire parler. Il détestait ces méthodes, mais il ne voyait plus d’autre issue.

Le conseil de guerre se réunit. Narhem s’y glissa, bien décidé à écouter. Bran présidait. Narhem avait raté son couronnement. Peu importait.

- Quelles nouvelles de ma sœur ? demanda Bran.

Narhem fronça les sourcils. Sa sœur ? Qu’était-il arrivé à Laellia Eldwen ? Pourquoi parler d’elle en pleine guerre ?

- Aucune, déclara le chef des armées. Pas de rançon.

- Pas de tête sur une pique non plus, lança l’intendant.

- Elle n’est pas dans le camp des elfes noirs, assura l’elfe-espion.

Donc, le siège tenait encore. Mais pourquoi diable pensaient-ils la princesse mêlée aux elfes noirs ?

- Que pourraient-ils bien en faire ? s’étonna le chef des armées.

- Ce n’est peut-être pas eux, rétorqua le chancelier.

- Qui d’autre en voudrait à ma sœur ? s’étonna Bran.

- Celui qui cherche l’anneau d’Elgarath, répondit le chancelier.

Bran blêmit. Narhem aussi, mais personne ne le remarqua.

- Votre sœur en est la gardienne, affirma le chancelier.

Un silence pesant tomba.

- Non, coupa Bran d’un ton ferme.

Narhem en resta bouche bée. Ce mensonge, Bran l’avait servi avec une maîtrise qui força presque son respect. Il se concentra sur chaque mot du chancelier. L’anneau ressurgissait, là, au cœur du conseil royal !

- Vous cachez mal votre jeu, poursuivit le chancelier. Tout le monde sait. Celui qui a profité de la mort d’Arthur de Baladon n’avait qu’à détourner l’attention pour enlever la princesse.

Narhem grinça des dents. Quelqu’un l’avait devancé. Qui ? Et pourquoi ?

- J’ai bien peur, Majesté, que votre sœur croupisse dans une ferme isolée, les ongles et les dents arrachés par un malade avide de l’anneau, conclut le chancelier.

Narhem fulminait intérieurement : ce n’est pas moi. Et pourtant il aurait voulu que ça le soit.

- Laellia… dans un trou… torturée ? balbutia Bran.

Tous baissèrent la tête avec gravité.

- Nous ne pouvons pas fouiller chaque cave, soupira le chef des armées.

- Non, grogna Bran. Vos hommes ont d’autres urgences. Pardonne-moi, Laellia… Quelles nouvelles du front ?

- Leur roi est parti, déclara l’elfe.

Le mot claqua. Narhem eut la même réaction que Bran :

- Quoi ?

- Khala a quitté son camp en hâte après qu’un messager lui a soufflé quelque chose.

- Et quoi donc ?

- Ni moi ni les animaux ne comprenons leur langue, répondit l’elfe.

Narhem s’interrompit. Les animaux ?

Il comprit : cet espion n’écoutait pas seul. Les oiseaux et les rongeurs lui rapportaient ce qu’ils entendaient dans le camp des elfes noirs. Un nilmocelva. Inutile d’espérer lutter contre ça.

Bran jura entre ses dents.

- Et en son absence, que font-ils ?

- Rien, déclara le chef des armées. Ils ont cessé d’assaillir nos murs. Ils n’attaquent pas nos convois non plus. Ils campent. Silencieux. Comme une ombre qui attend.

Bran secoua la tête, perplexe.

- Et au sud ?

- Les attaques ont cessé, annonça un homme dont Narhem ignorait le nom. Tous les orcs sont morts. Ils se sont jetés contre nos remparts jusqu’au dernier. On brûle encore leurs cadavres. Le charnier est immense. Les elfes courent déjà vers la capitale pour nous prêter main forte.

Narhem chancela. Ses bêtes… toutes mortes. Ces créatures qui l’avaient suivi sans faillir. Il leur avait pardonné. Il les avait jugées dignes. Et voilà qu’elles s’étaient faites massacrées pour obéir à un ordre qu’il avait donné mais non supervisé.

Une nausée l’envahit, aussitôt noyée sous un flot de haine. Les coupables, c’étaient les elfes noirs. Toujours eux. C’étaient eux qui l’avaient brisé, eux qui avaient semé la honte, eux qui avaient dressé ses orcs pour le sodomiser, créant l’étincelle de haine qui avait mis le feu en lui. Ils devaient payer. Leur sang devait couler, sombre, poisseux, jusqu’à inonder ces plaines.

Il fallait les pousser à attaquer. Forcer les Falathens à répliquer. Provoquer le carnage que le statu quo refusait d’offrir.

La nuit venue, il irait au camp elfe noir. L’absence de Khala le contrariait : il aurait préféré lui glisser un mot par un aigle, rester à portée des conseils, des rumeurs, d’un indice arraché au détour d’une phrase sur l’anneau d’Elgarath. Mais il n’avait pas le choix. Pour obtenir sa guerre, il devait prendre ce risque.

Il évita sans peine les patrouilles. Les elfes noirs, confiants dans la cécité humaine sous cette nuit sans lune, ne surveillaient guère leurs abords. Narhem se glissa entre les tentes, silencieux, jusqu’à celle des anciens.

Il resta un instant à écouter. Ils parlaient de Khala, parti brusquement, furieux. De la guerre qui s’enlisait. De la mauvaise fortune. Au moins avaient-ils conscience du désastre.

Narhem écarta le pan de toile et entra.

- Une ville fortifiée ne s’arrache pas par la force… mais par le temps, déclara-t-il en amhric.

Les trois anciens sursautèrent. Ils avaient bien vieilli pour s’être ainsi laissés approcher.

- Cul à orc ! balbutia l’un d’eux. Tu… tu es…

- Écoutez-moi, coupa Narhem. Cessez d’épuiser vos fantassins sous leurs murailles. Tendez vos forces ailleurs. Interceptez leurs convois de ravitaillement. Ne les détruisez pas : saisissez-les, nourrissez-vous, grossissez vos réserves.

Il les fixa tour à tour, savourant leur silence.

- Ensuite, poursuivit-il, frappez aux portes nord et ouest. Attaques brutales, imprévisibles. Faites croire à l’assaut, puis reculez. Qu’ils ferment toutes leurs issues, qu’ils se claquemurent comme des rats. Empêchez-les de dormir. Empêchez-les de manger. Quand leurs forces seront usées, ils plieront le genou.

Les anciens se regardèrent, ébranlés.

- Cela… cela a un nom ? osa l’un.

- Oui, répondit Narhem, en articulant chaque mot. Un siège.

Le terme les heurta. L’un grogna :

- Ce n’est pas honorable.

Narhem sourit avec mépris.

- Honorable ? Vous préférez mourir par centaines sous leurs flèches, broyés par leurs pierres ? L’honneur ne nourrit pas. Il ne venge pas vos morts. Seule la victoire le fait.

Il laissa planer un silence. Puis, d’un ton tranchant :

- Personne, jamais, n’abat une cité de pierres en chargeant ses murs. Personne.

Les anciens baissèrent les yeux.

- Nous n’aimons pas cette manière de combattre, murmura un autre.

- Peu importe ce que vous aimez, trancha Narhem. Je suis votre roi. J’ordonne, vous exécutez.

Ils se figèrent. Narhem enfonça le clou :

- Khala et moi échangeons depuis des siècles. D’où croyez-vous que vinrent les outils de Dalak ? Et vos armes de métal noir ? Khala a menti pour moi. Je l’ai voulu ainsi. Je suis l’ombre qui gouverne, lui n’est que le masque.

Les trois anciens se dévisagèrent, abasourdis.

- D’ailleurs, je ne m’explique pas une chose : dans la cache se trouvaient des pointes de flèches en métal noir. Je n’ai vu aucun de vous…

- Aucun de nous ne sait faire de flèche ou d’arc, indiqua un ancien. Ce savoir a été perdu.

Narhem soupira. Plus les elfes noirs deviendraient dangereux et agressifs et plus les Falathens répliqueraient. Un combat violent, voilà ce que voulait Narhem.

- Alors je vous l’apporterai, répondit Narhem avec une assurance glaciale. Des arcs, des flèches. Vous n’aurez qu’à changer les pointes. En attendant, propagez mes ordres : aucun convoi ne doit franchir les murs de Tur-Anion. Mangez devant leurs yeux. Dansez, chantez toute la nuit. Privez-les de repos, privez-les de pain. Bientôt, ce seront eux qui supplieront que cesse ce supplice.

Il s’inclina à peine, comme un roi qui sait déjà avoir conquis.

- Voilà comment on remporte une guerre.

Les anciens hochèrent la tête. Narhem retourna à Tur-Anion et, sans difficulté, mit la main sur une dizaine d’arcs et des flèches. En ces temps de guerre, on en trouvait à chaque coin de rue.

Les elfes noirs accueillirent ses présents avec un enthousiasme d’enfants. Narhem leur montra comment changer les pointes, vérifier l’équilibre, tendre la corde sans fausser le tir. Il n’était pas maître archer, mais il savait assez pour leur ouvrir la voie.

- Reste à vous exercer, dit-il en leur rendant un sourire fin.

- Avec joie ! répondit un ancien. Narhem, tu es notre roi.

- Évidemment, lâcha-t-il d’un ton léger. Je retourne à Tur-Anion. J’ai encore à observer ce qui se trame derrière leurs murailles.

Les anciens acquiescèrent, rayonnants. Déjà, il les imaginait chanter son nom autour du feu, ivres de la gloire à venir. Narhem tourna les talons.

- Prends garde à toi, lança l’un d’eux.

Il n’eut pas un geste. Que pouvait-il craindre ? Il était immortel. Rien ne pouvait l’atteindre. Rien… sauf ce souvenir qu’il s’efforça d’étouffer : la pierre froide, l’obscurité, le gouffre. Être jeté aux oubliettes.

Il chassa la voix. Le passé n’avait pas droit de cité. Pas ce soir.

Narhem retourna à Tur-Anion, l’âme enfiévrée par l’anticipation du carnage à venir. Quelques humains périraient, certes, mais les dommages collatéraux importaient peu : l’extermination des elfes noirs valait ce prix.

Un sourire étira ses lèvres lorsqu’il entendit l’alarme retentir. Les portes nord et ouest furent refermées en hâte. Le siège s’installa dans un chaos total. Les premières flèches filèrent, leurs pointes de métal noir laissant des blessures effroyables et des hurlements qui hanteraient longtemps les nuits de Tur-Anion. Narhem récupéra les flèches pour les remettre aux elfes noirs, satisfait de la précision de son œuvre.

Bran Eldwen, incapable de trancher, demeurait figé. Chaque décision le paralysait. Il hésitait, bégayait, craignait de perdre un seul soldat, ignorant que son immobilisme affaiblissait ses troupes jour après jour. Son chef des armées le conseillait, mais le jeune roi ne voulait trancher qu’avec prudence. Il gâchait de bons soldats à protéger les fermes alentours des pillages des elfes noirs qui avaient, aux yeux de Narhem, un peu trop bien compris le principe.

Narhem fulminait en silence. Et toujours aucune nouvelle de Laellia Eldwen. Où se cachait la gardienne de l’anneau d’Elgarath ? Et si son adversaire inconnu venait à obtenir le bijou ? Comment le récupérer ensuite ?

Les jours et les nuits se succédaient, et Narhem, rongé par la colère et l’impuissance, tournait en rond, guettant l’ombre d’une opportunité, prêt à frapper avec une précision implacable dès qu’elle se présenterait.

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