Le lendemain, à l’aube, Elian prit la route vers l’est. Rapidement, elle atteignit le lac Lynia. Elle s’arrêta net.
Jamais elle n’avait vu l’immensité bleue.
Deux fois déjà, elle l’avait traversé. La première avec un sac sur la tête, la seconde dans un brouillard de douleur, les membres tremblants sous les tortures de Khala. Elle n’en avait rien vu. Rien ressenti, sinon l’angoisse.
Là, pour la première fois, elle le regardait.
L’eau s’étendait jusqu’à l’horizon. Elle avait déjà vu des étangs, dans sa jeunesse, et s’était figurée que le lac Lynia leur ressemblait. Quelle erreur. Ce n’était pas un point d’eau, c’était un monde. Au centre, plus une trace de rivage. Seulement le bleu, immense, vibrant sous la lumière rasante du matin.
Elle resta là longtemps, sans bouger. Debout. Les bras ballants.
Un mouvement à côté d’elle. Un elfe lui tendait quelque chose : un morceau de lyma, encore dégoulinant d’eau. Il sortait à peine des profondeurs.
Elian le prit, le porta à ses lèvres.
Le goût la prit par surprise. Elle sursauta.
Elle connaissait le lyma sec, sucré de miel. Celui-ci, frais, avait une texture gélatineuse, presque vivante. Ni sucré, ni salé, ni amer, ni acide. Et pourtant… délicieux. Un goût sans nom. Un goût sans comparaison. Elle en frémit.
Elle savoura le morceau, par petites bouchées, les yeux tournés vers le lac.
Puis elle reprit sa marche, contournant le lac Lynia par l’ouest jusqu’à rejoindre le fleuve Vehtë. À cet endroit, les rapides hurlaient.
Sans hésiter, Elian bondit de roche en roche, glissa sur des troncs flottants. Elle traversa sans se mouiller.
De l’autre côté, la morsure la saisit.
Les terres sombres la happaient, rongeant son énergie de l’intérieur. Comme si sa vie se vidait à chaque pas. La blessure de métal noir, tapie au fond d’elle, se réveilla. Elle grimaça.
Pour résister, elle s’appliqua à marcher au bord de l’eau, où la vie persistait malgré tout, grouillante, presque bruyante après le silence des terres maudites.
Elle atteignit enfin le camp des pêcheurs.
Un village bâti entièrement sur l’eau, suspendu sur des pilotis, relié par des pontons, bordé de huttes flottantes. Pas un seul lien vers la rive. Aucun chemin. Les barques étaient toutes amarrées là-bas, loin de la berge nue, stérile.
Les elfes noirs finirent par la remarquer. L’un d’eux s’approcha dans une embarcation étroite, qu’il poussait à la perche. Il parla en lambë, avec douceur :
- Que la lune et le soleil guident tes pas. Tu es bien loin de chez toi. Tu es perdue ?
Elian répondit en amhric, sans détour :
- Que tes nuits soient sombres. Non. Je veux aller à Dalak. Quelqu’un peut m’y emmener ?
L’elfe secoua la tête.
- La prochaine livraison n’est pas prête.
- Je peux attendre.
Il haussa les épaules, accosta sans un mot. Elian monta.
Elle resta plusieurs jours avec eux. Les pêcheurs ne lui parlaient pas. Ils réparaient les filets, nettoyaient les coques, raccommodaient les vêtements, amélioraient le village. Le bois grinçait sous les pas, les cordages claquaient, les gouttes tombaient sur les pontons. Elian écoutait, observait, en silence.
Quand le chargement fut jugé suffisant, on le déposa sur une grande embarcation à fond plat. Deux pêcheurs y prirent place. Ils lui firent signe.
Elle monta avec eux.
Ils firent halte sur la rive sud du lac pour arracher quelques plantes marécageuses. Ils en firent des bottes qu’ils ajoutèrent à la cargaison. Puis, ils reprirent leur route, descendant le fleuve Ruvuma.
Le trajet fut long, paisible. À gauche, les marais bouillonnaient de vie. À droite, les terres sombres s’étiraient, silencieuses.
Elian se souvenait du voyage précédent, dans la douleur et la peur. Celui-ci était tout autre. Elle savourait le silence. L’eau. La lenteur. Les deux elfes jouaient aux osselets, chantaient parfois, parlaient peu.
Elle se sentait bien.
Un simple ponton marquait l’arrivée.
Une charrette attendait là, sans bête de trait. Les deux pêcheurs montèrent le chargement dessus, puis se tournèrent vers elle.
- On ne joue pas les nourrices, dit l’un. Ce que tu vois là doit arriver vite. Chaque pause est une perte. Chaque perte une mort. On ne s’arrête pas. Si tu ne peux pas suivre, reste ici. À mi-parcours, on te donnera le choix une dernière fois. Ensuite, c’est trop tard pour reculer.
- Si tu tombes, ajouta l’autre, personne ne te relèvera. On te guidera, pas plus.
Elian les fixa, puis hocha la tête.
- Je suis prête.
- Parfait.
L’un des deux s’attela devant pour tirer, l’autre derrière pour pousser. Alourdis par leur cargaison, leur progression était lente. Elian les suivait sans peine. Elle se prit à penser que, malgré la douleur sourde dans son épaule, la marche serait supportable.
Mais lorsque le soleil fut haut dans le ciel, quelque chose changea. Le vent s’éteignit, d’un coup. L’air devint immobile, figé. Une chape de chaleur sèche s’abattit sur eux. Le soleil peinait à percer. Le ciel, d’un gris blême, offrait une lumière diffuse, presque irréelle. À chaque pas, le sol semblait expirer une tiédeur lourde, chargée de relents nauséabonds.
La première nuit fut un supplice. Pas de fraîcheur, pas de repos. Le silence, complet, pesait sur les nerfs. Aucune vie ne venait troubler l’atmosphère - ni cri d’oiseau, ni froissement d’insecte. L’humidité elle-même avait déserté ces terres, avalée par une malédiction ancienne. Le sol, noirâtre, semblait mort. Et pourtant, il pulsait parfois sous ses pas, comme s’il retenait une fièvre.
Elian avait déjà traversé ces terres. Elle en connaissait l’hostilité, le désespoir rampant. Mais cette fois, sa chair réagissait autrement. Depuis la blessure, son corps ne suivait plus. La chaleur faisait enfler sa douleur. Chaque pas tirait sur l’épaule, éveillait une brûlure sourde. Elle serrait les dents. Ne pas ralentir. Ne pas les laisser voir.
Le jour suivant, elle peinait à suivre les pêcheurs. Leur cadence restait régulière, comme s’ils défiaient le climat. Leur mutisme la rendait plus isolée encore. Elle les admirait, oui, mais elle se sentait aussi en décalage. Elle n’était plus celle d’avant.
À la tombée de la deuxième nuit, elle se rendit à l’évidence. Elle se faisait distancer. Eux ne ralentissaient pas. Pas pour elle. Leur cargaison avait plus d’importance qu’une étrangère diminuée. Et après tout, n’avait-elle pas prétendu pouvoir les suivre ?
L’écart grandit. Les silhouettes disparurent peu à peu dans la brume sèche. Elian continua, seule. L’air, encore plus rêche, lui déchirait les poumons. Sa bouche était pâteuse, sa gorge irritée. Elle reconnaissait cette odeur âcre - celle des terres sans vie. Elle s’était crue capable. Elle s’était trompée.
À l’aube du quatrième jour, le sol changea. Moins de pulsations. Moins d’oppression. Un souffle léger dans l’air. Une ligne se dessina au loin : un changement dans la texture du paysage, une césure entre deux mondes. Elian franchit la limite, les jambes tremblantes… et s’effondra.
Elle ouvrit les yeux sur une paillasse. Une hutte. L’odeur du bois sec. Le goût poisseux de la bouche desséchée.
- Tu nous as fait peur, dit Saelim. Heureux de te revoir parmi nous. Tiens.
Elle attrapa l’outre, but d’un trait. L’eau ruissela sur son menton. Il lui tendit un morceau de poisson. L’odeur la heurta. Elle grimaça, mais mangea. Par respect. Par nécessité. Elle mâcha vite, avala sans réfléchir.
Elle détestait cela. Plus encore qu’avant. Ce goût la révulsait. Par pure politesse, elle remercia Saelim en se promettant de ne plus jamais en avaler.
- Que me vaut l’honneur de ta visite, Majesté ? demanda Saelim en arquant un sourcil.
- J’aimerais créer un lien entre nos deux peuples. Apprendre à vous connaître.
- Nous n’avons rien à offrir, je le crains, grommela-t-il sans chercher à masquer son scepticisme.
- Laisse-moi me promener, découvrir ton peuple. Ce que vous avez à offrir n’est peut-être pas matériel. Une parole, un savoir, une manière de vivre… cela vaut parfois plus que l’or.
Saelim haussa les épaules. Son regard se perdit un instant au-delà d’elle, vers l’horizon sec des terres sombres.
- Tu es libre d’aller et venir, déclara-t-il finalement. Ta présence ne nous dérange pas.
Elian inclina la tête, un sourire fatigué aux lèvres.
- Je n’aime pas te savoir traverser les terres sombres. Tu n’as pas l’air en état de le faire.
- Ma blessure rend les choses compliquées, admit-elle en se massant l’épaule. Mais je tiendrai.
- Je suis désolé, murmura Saelim.
- Pourquoi ?
- Parce que ton agresseur vit ici. À Dalak. Je ne sais pas de qui il s’agit. Les anciens ont écouté Beïlan… sans jamais remettre sa parole en doute. Et ça n’a rien changé à leur attitude envers moi.
Un frisson parcourut Elian. Ainsi, l’agresseur était là, quelque part, dissimulé sous une apparente normalité.
- Qui commande ici ?
- Personne. Chacun fait ce qu’il veut. Notre communauté fonctionne par castes. Chaque caste a son chef, qui organise ses propres membres. Les chefs se réunissent parfois pour harmoniser l’ensemble. Je siège comme chef Tewagi. Chaque jour, la même question revient : Comment désigner un dirigeant commun ? Chaque jour, aucune réponse ne fait l’unanimité.
- Pourquoi les anciens s’étaient-ils alliés à ces gens ? Qui étaient-ils ?
- Les anciens refusent d’en parler. Ils se ferment comme des huîtres, muets comme des carpes dès qu’on évoque ce passé-là.
Elian frissonna de nouveau. Le silence des anciens pesait comme un secret mal enfoui.
- Que fais-tu là ? demanda Saelim.
- Ici ou ailleurs… Quelle différence ?
- Tu es la reine d’Irin.
- Pfff… La reine humaine. Génial. Je ne comprends rien, je ne vois rien, je n’entends rien. Je ne sais rien. Je n’ai rien fait, rien décidé. Je suis censée gouverner, régler les problèmes. Je suis vide.
Saelim resta un instant silencieux, surpris par sa franchise.
- Quel problème veux-tu résoudre ?
- Notre espèce s’éteint, Saelim. Notre nombre décline. Tous les jours, un peu plus.
- Et tu es quoi ? Une magicienne ? Tu comptes améliorer la fécondité des femmes à coups de sorts ? Leur faire porter des filles au lieu des garçons ? Tu poursuis un mirage.
- J’ose croire que ce n’est pas impossible. Sinon, à quoi bon ? s’exclama-t-elle avec une étincelle dans les yeux.
- Ta jeunesse est rafraîchissante. Tu crois encore en l’impossible. Je t’envie. Moi, j’ai perdu espoir depuis longtemps. L’attaque de Tur-Anion a réduit notre peuple à si peu. Chaque accident est une tragédie. Chaque traversée des terres sombres ratée, une hécatombe. Sous ma pression, le conseil a mis en place des règles strictes. Les porteurs ne partent plus seuls. Les glaciers non plus.
- Tu as proposé et fait adopter des décisions concrètes. Tu as empêché que la situation empire. Moi, je n’ai encore rien accompli.
- Commence par découvrir ton peuple. Va voir chacun de tes sujets. Apprends leurs noms. Écoute-les. Reste un moment avec chacun. Ensuite, passe au suivant. Sais-tu seulement combien d’elfes vivent à Irin ?
Elian baissa les yeux. Non. Elle l’ignorait. Les dissidents étaient-ils revenus ? Combien ? Comment vivaient-ils désormais ?
Aller vers eux. Les regarder. Les écouter. Ce n’était pas une mauvaise idée. C’était même peut-être la seule voie possible.
- J’aimerais qu’ils se considèrent comme des individus, pas comme des pions interchangeables. Comprendre ce qu’ils font, comment la ville fonctionne, qui tisse quels liens, pour quelles raisons. Causes, conséquences. Je vais suivre ton conseil. Merci, Saelim.
- De rien, Majesté, répondit-il avec un clin d’œil presque tendre.
Toutes ces choses, Elian aurait dû les apprendre dans son enfance, en grandissant parmi les siens. Maintenant, chaque pas vers eux réclamait un effort immense. Theorlingas avait entamé le travail. Il allait falloir l’achever. Cela prendrait du temps. Mais Elian ne manquait ni d’énergie ni de volonté. Elle voulait remplir son rôle. Elle n’avait manqué que d’un point d’entrée. Celui-ci lui plaisait.
- Tu me fais visiter ? lança Elian.
Saelim bondit sur ses pieds, ravi. Il la guida parmi les elfes noirs qui, avec minutie, éviscéraient les poissons, les lavaient à l’eau claire d’un ruisseau traversant le village, puis les traitaient avec un respect presque sacré. Chaque filet était soigneusement prélevé, chaque morceau exploité au maximum.
La chair partait plus loin. La peau était tendue, séchée, durcie.
Plus tard, elle deviendrait vêtement, chausses ou cape. Les arêtes les plus solides serviraient d’aiguilles ou de boutons.
Elian observait en silence, fascinée par l’ingéniosité des habitants de Dalak. Elle n’aurait jamais cru qu’un simple poisson puisse offrir tant d’usages.
- Où va la nourriture ? demanda-t-elle.
- Vers les palais de coton.
- Seules les femmes mangent ? s’étonna-t-elle.
- Elles mangent d’abord. Les enfants reçoivent les restes. Quand un jeune atteint l’âge de raison, on chante, on danse. Il mange son premier poisson entier. Ce sera le dernier.
Un frisson remonta l’échine d’Elian. Son fils approchait de cet âge. Elle ne l’imaginait pas vivre sans se nourrir. Pas encore. Il commençait à se régénérer grâce à la nature, oui, mais le lien restait fragile. Trop.
- Tu n’as rien mangé depuis la fin de ton enfance ? souffla-t-elle.
Il le lui avait dit : la nourriture était rare. Elle n’avait pas imaginé à quel point.
- J’ai eu de la chance, admit Saelim. J’étais au siège de Tur-Anion, j’ai pu manger à ma faim. Puis à Irin, la reine m’a nourri. Et dans le nord, les nilmocelva m’ont envoyé de quoi tenir. Je fais partie des privilégiés. Comme les trois anciens qui ont vécu à L’Jor, là où la nourriture abondait. Mais la plupart des elfes noirs n’ont rien mangé depuis leur enfance.
L’homme devant eux, celui qui manipulait les poissons du matin au soir, n’en goûterait jamais un seul. Pas un regard vers un morceau. Pas une ruse. Pas un vol. Rien.
- La vie des elfes noirs est rude, dit une voix tout près d’elle.
Elian sursauta. Beïlan. Elle ne l’avait pas senti venir. Il avait ce don insupportable de tromper ses senseurs.
Sans surprise, il avait gardé son apparence d’elfe noir, mais portait ses vêtements d’elfe des bois, bien plus confortables que les peaux de poisson que revêtaient les autres. Le contraste était choquant. Pas laid. Juste... dérangeant.
- Cette blessure t’atteint profondément. Je ne voulais pas te surprendre, ajouta-t-il.
Elian grimaça. Le métal noir. Toujours là. Toujours douloureux. Elle l’enfouissait. Le repoussait. Il tenait bon. Il rongeait sa force, sa vigilance.
- Tu ne devrais pas être là, murmura Beïlan, tandis que Saelim s’éloignait, discret.
Elle ne répondit pas. Elle n’osait pas. Pas face à lui. Pas comme avec Dolandar, qu’elle osait contredire.
- J’ai fait le même choix. Moi aussi, j’ai quitté Irin, poursuivit Beïlan. Je comprends. Tu viens de briser tes chaînes. Et tu te sens légère.
Elian le regarda, stupéfaite. Lisait-il en elle ? Comment ? Il poursuivit :
- Les elfes sont libres de quitter Irin, mon cul. Sauf si tu es roi. Ou femme. Ou maître dans une discipline. Ou que le nombre de chanteurs pour abeilles est trop bas. Tu vois le tableau. Tu es sur le trône. Tu es une femme. Bien sûr qu’ils n’aiment pas ça.
- Je ne sers à rien là-bas, murmura-t-elle, la voix étranglée. Pourquoi mon absence gêne-t-elle autant ?
- Parce que tu es reine. Même incompétente, tu dois rester. Moi, j’ai supprimé les stocks de flèches. J’ai dit aux chanteurs de faire autre chose, sur les conseils de Khala : « À quoi bon ? On ne s’en sert jamais. »
Elle connaissait cette histoire. Elle ne l’interrompit pas.
- Plus tard, quand les elfes noirs ont approché nos frontières, j’ai ordonné de ne rien faire. « Même si on voulait, on ne pourrait pas. On n’a pas d’armes. » J’ai été un roi lamentable. Toi, c’est « reine humaine ». Moi, c’était « la bite couronnée ». Un homme sur le trône ? Intolérable. Une femme ? Pareil. Ils trouvent toujours une excuse. Ignore-les. Sois fière. Agis.
- Agir comment ? lâcha Elian. En reconstruisant la caste des chanteurs pour flèches ?
- Ceïlan l’a déjà fait. Il a encouragé les dissidents à préserver ce savoir. C’est grâce à eux que les elfes ont pu aider les humains à Falathon contre les orcs. Les chanteurs pour flèches ont repris leur place. Irin est à nouveau armée.
Elian cligna des yeux. Beïlan était honnête. Elle connaissait ces faits. Ça lui donnait envie de baisser la garde.
- Et l’infécondité des elfes ? Comment suis-je censée la soigner ?
- Je n’en sais rien. Fixe-toi des objectifs plus modestes. Celui-là viendra en temps voulu. Tu es jeune. Tu as du temps. Des dizaines de générations humaines devant toi. Pour l’instant, rentre à Irin. Vis ta vie de reine. Deviens une elfe à part entière.
- Ce qui implique… baiser, c’est ça ? lança-t-elle.
Ses yeux se plissèrent. Voilà ce qui les dérangeait vraiment. Elle ne se reproduisait pas. Ne participait pas. Privait les elfes de leur plaisir. Reproduisait le schéma de sa mère. Celle qu’on avait évincé du trône.
Beïlan savait. Il ne vivait plus à Irin depuis des années, pourtant il savait. C’est que l’information circulait. Jusqu’au lac Lynia, là où il allait chercher du lyma.
- Je baiserai si je veux, gronda-t-elle.
- Je ne t’y forcerai pas, répondit Beïlan.
Elian connaissait les rumeurs. Il aimait le sexe. Trop, disaient certains.
- Non pas que je ne te désire pas, ajouta-t-il, mais je préfère avoir ton accord d’abord.
- Tu es mon demi-frère, répliqua-t-elle, le ton sec.
- Et alors ? En quoi est-ce un problème ? Ces valeurs humaines, on ne les partage pas.
Elle baissa les yeux. Il ne pouvait pas comprendre.
Ceïlan. Était-il son frère ou son demi-frère ? Même père ? Impossible à dire. Chez les elfes, on baisait trop. Le géniteur importait peu. Personne ne s’en souciait.
Elian ravala son besoin de savoir. Nul ne pourrait jamais lui répondre. Pourtant, elle avait besoin de la réponse. Avant de se raviser. Même s’ils n’avaient pas le même père, restait leur mère commune. Cette relation ne pourrait jamais exister. Le cœur d’Elian se broya.