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Chapitre 34 : Elian – Départs

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Par Nathalie

- Maman ! Regarde ! s’écria Lorendel.

La voix venait d’en haut. Elian leva les yeux. Son fils se tenait perché sur une branche, haut dans les feuillages, sourire éclatant. À ses côtés, Dolandar veillait, alerte, prêt à intervenir au moindre faux pas.

Les elfes grimpaient comme d’autres respiraient. Aucun vertige. Elian soutint le regard de Dolandar. Il le lui rendit sans ciller, puis elle tourna la tête vers Lorendel :

- Magnifique, mon fils ! C’est fantastique. Continue ! Amuse-toi.

- Je peux ? lança l’enfant, tout excité.

- Oui, mon fils.

Lorendel disparut derrière un rideau de feuilles.

- Hé, Dolandar ! appela Elian.

L’elfe blond pivota vers elle.

- Il est sous ta responsabilité, insista-t-elle, appuyant chaque mot.

Un hochement de tête, puis il s’évanouit dans les branches à la suite de Lorendel.

- Maintenant, votre leçon, mesdemoiselles, annonça Elian. L’écriture.

Elle avait préparé trois plateaux de sable. Du bout des doigts, elle traçait les lettres, expliquait les sons. Katherine suivait avec une concentration presque émouvante. Althaïs gigotait sans cesse, fascinée par tout sauf les lignes dans le sable.

Quand vint la leçon d’orientation, les rôles s’inversèrent. Althaïs se passionna pour les directions et les repères. Katherine bougonna, réclamant la suite des lettres, les dessins qui donnent du sens aux sons.

Lorendel revint, les joues rouges, essoufflé mais rayonnant. Dolandar le talonnait.

- Tu devineras jamais ! Là-haut, on voit toute Irin ! Les lianes qui brillent au soleil, les fleurs suspendues… Et j’ai senti l’odeur des jaunes, tu sais, celles qui collent au nez ! Et le tama, maman, le tama ! Je pourrai y retourner ? Dis, s’il te plaît !

Il avait parlé tout du long en lambë, sauf ce « maman » en ruyem, qui détonait comme une bulle dans une rivière.

- Bien sûr, répondit Elian. Irin est ta maison. Tu peux y aller quand tu veux.

- Merci, maman ! cria-t-il en lui sautant dans les bras.

- Nouvelle leçon, déclara Elian en tendant un bâton à chacun. Le combat rapproché.

Dolandar resta pour observer. Sur l’insistance de Lorendel, il accepta même de faire office d’adversaire. Les filles, épuisées, finirent par s’allonger dans l’herbe. Elian mit fin à la séance.

- Oh non ! protesta Lorendel. Encore ! Moi, je suis pas fatigué !

Il avait commencé à se régénérer au lieu de dormir. Le phénomène n’en était qu’à ses débuts, mais déjà, elle redoutait les journées à venir.

- Althaïs, Katherine, reposez-vous ici. Katherine, tu peux dessiner. Althaïs, regarde le soleil, observe sa course. Je vais à Irin avec Lorendel. Soyez sages.

Lorendel bondit de joie.

- Tu viens à Irin ? Tu verras ! C’est merveilleux ! Je vais tout te montrer !

- Je suis déjà allée à Irin, précisa Elian.

- Ah bon… ? fit l’enfant, soudain moins fier.

Dolandar eut un sourire en coin.

- Mais je serais ravie de découvrir tes endroits préférés, ajouta Elian.

Ils partirent ensemble. Lorendel parlait sans s’arrêter, désignait chaque fleur, chaque rocher comme un trésor. Elian se laissa porter. La lumière déclinait, tamisant les feuillages d’or. Lorsqu’ils revinrent, la nuit tombait. Elle embrassa les jumelles endormies, leur parla tout bas. Lorendel resta à Irin avec Dolandar. Ne pas avoir à gérer son énergie débordante fut un soulagement discret mais précieux. Cette première nuit paisible fut un cadeau.

- On va en ville, annonça Elian qui manquait de viande, de légumes et qui voulait faire un cadeau à Lorendel.

Lorendel hocha la tête avant de remettre sa tunique en place. Une fois hors d’Irin, il tira sa capuche bien bas sur son visage et remonta son masque sur le nez. Enfant caché près d’un adulte assassin, il attirait les regards, les murmures, les soupçons. Pendant ce temps, les jumelles, insouciantes, couraient déjà avec les autres enfants sur la place du marché.

Après avoir prévenu les filles qu’elle s’éloignait avec Lorendel, Elian sortit de la ville, son fils sur les talons. Au bout d’un moment, elle lui demanda de rester sur place, disparut quelques instants avant de revenir et de lui tendre une dague brillante, équilibrée et bien affûtée. De quoi rendre les entraînements au combat avec Dolandar bien plus intéressants. Les vêtements elfiques amoindrissaient les risques de blessure.

- C’est pour moi ? s’exclama l’enfant.

Il bondit dans ses bras, l’enthousiasme débordant. Elian le reposa au sol et l’emmena chez un artisan du coin, où ils récupérèrent une ceinture ajustée à sa taille, avec un petit fourreau adapté à l’arme.

- Et maintenant, une glace !

- Youpi ! s’exclama Lorendel en frappant dans ses mains.

Le jeune homme avait découvert ce met peu de temps auparavant et il ne cachait pas sa préférence. De retour à Irin, Lorendel disparut dans les hauteurs. Il revenait de temps en temps au sol, pour passer du temps avec Katherine.

Althaïs et Katherine réclamaient la ville. L’aînée adorait se battre avec les garçons, courir les champs et sauter sur les murets. La cadette ne vivait que pour les bals, la musique, la danse et la couture. Son écriture dans le sable était parfaite. Ne lui manquait plus qu’à découvrir le papier, la plume et l’encre. Lorendel ne les y accompagnait qu’en échange de la promesse d’une glace.

Un soir, alors qu’ils rentraient tous les quatre de la ville, Elian lança :

- Rappelez-moi l’ordre des titres de noblesse.

- Je peux aller retrouver Dolandar ? demanda Lorendel.

- Tu devrais rester, répondit Elian sans insister. Ça pourrait t’intéresser.

Le garçon s’accroupit, attentif.

- Roi et reine, commença Katherine, déjà fière d’être la première à répondre.

Althaïs leva les yeux au ciel.

- Et ensuite ?

- Duc et duchesse, comte et comtesse, marquis et marquise, puis baron et baronne, énuméra la cadette avec assurance.

Elian fixa les deux fillettes, le ton légèrement plus grave :

- Et vous, vous vous situez où, là-dedans ?

Les jumelles se figèrent.

- Vu qu’on vit au fond d’une forêt, je dirais… nulle part, lâcha Althaïs.

- Je vis au fond d’une forêt, moi aussi, et je suis pourtant reine d’Irin. Et comtesse de Falathon. Comme quoi, ce n’est pas incompatible.

- Tu es… reine ? balbutia Katherine.

- Et moi je suis reine de Falathon, ricana Althaïs.

- Oui. En effet, confirma Elian.

- Quoi ? fit Lorendel, perdu.

Elian prit une inspiration.

- Votre mère, Yillane de Baladon, était reine de Falathon. Elle est morte en vous mettant au monde. Votre père, Bran Eldwen, a été assassiné peu après.

- Ça veut dire quoi, assassiné ? demanda Katherine.

- Tu ne sais pas ce que ça veut dire, alors qu’Elian est une assassin ? grogna Althaïs. T’es bête ou quoi ?

- Assassiné, ça veut dire tué par quelqu’un, expliqua Lorendel.

- Tu as tué notre père ? pleura Katherine, la voix tremblante.

- Bien sûr que non ! s’étouffa Elian. Bran était mon roi. Et le frère de ma meilleure amie. Je ne lui aurais jamais fait de mal !

- Alors qui l’a tué ? demanda Althaïs.

- Si je le savais… souffla Elian. Ceux qui ont tué votre père ont tenté de vous égorger le jour de votre naissance. C’est pour vous protéger que je vous ai recueillies. Mais la future reine de Falathon et sa sœur ne peuvent pas grandir éternellement cachées dans la forêt. Vous devez apprendre à vivre comme des humaines.

Elle marqua une pause, regarda les trois enfants.

- J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai été votre nourrice. Vous êtes grandes, maintenant.

- Maman… elles vont partir ? murmura Lorendel, les yeux humides. Kate…

- Elles doivent partir, insista Elian, la voix ferme mais douce. Elles doivent apprendre à se tenir, à parler, à réfléchir comme des nobles. À comprendre la politique, les alliances, la stratégie. Tout ce que j’ignore.

- Je vais devenir reine ? demanda Althaïs, tendue, les poings serrés.

- Pas tout de suite. Ton oncle, Armand Thorolf, tient le trône en ton nom. Il attend que tu sois en âge de le reprendre.

- Et ça veut dire quoi, en âge ? lança-t-elle, méfiante.

- Le jour où tu saigneras, répondit Elian.

Silence. Les enfants se regardèrent, sans comprendre et pour cause : un tel phénomène n’existait pas chez les elfes.

- Les femmes humaines saignent à chaque lune dès qu’elles peuvent porter la vie. C’est un signe… que leur corps est prêt.

- Ah bon ? s’étonna Katherine.

- Vous avez encore du temps. Ne vous en faites pas. En attendant, vous irez vivre à Braat, au bord de l’océan, dans le fief d’Armand Thorolf. Là-bas, vous deviendrez les suivantes de ses filles. Toi, Althaïs, tu t’appelleras Adelaïde de Farth. Et toi, Katherine, Caroline Pomly. Vous suivrez les mêmes leçons qu’elles, jour après jour, sans jamais révéler qui vous êtes. Pas même à elles.

- Et le jour où je saignerai, je deviendrai reine, répéta Althaïs, le regard perdu. On part quand ?

- Demain matin, dit Elian. La délégation humaine arrivera à l’aube.

- Kate part demain ? s’étrangla Lorendel en se jetant dans ses bras. Tu vas tellement me manquer !

- Toi aussi, mon frère, sanglota-t-elle.

Althaïs observa la scène, le visage fermé. Elle n’aimait pas Irin. Trop de branches, pas assez de murs. L’idée de vivre dans une vraie maison, avec un toit et un plancher, la faisait sourire. Katherine, en revanche, était née pour courir pieds nus sur les feuilles et caresser les troncs. Elle allait partir à contre-cœur, et Elian le savait.

À l’aube, sous une pluie battante, les deux fillettes montèrent dans une voiture de passage, sans escorte ni emblème. Elle s’éloigna vers l’ouest, avalée par les brumes, laissant un vide sec autour d’Elian.

- Montons, proposa-t-elle.

Lorendel rejoignit les rares elfes de son âge, ravi, pendant qu’Elian traînait dans Irin, les bras ballants, l’âme lourde. Et maintenant ? Que devait-elle faire ? Le vide lui tomba dessus sans prévenir.

Elle savait ce qu’ils attendaient : qu’elle ouvre les cuisses. Souvent. Ils pouvaient bien crever. Jamais elle ne se donnerait à ces beaux parleurs, égoïstes et froids.

Irin lui était familière. Elle y dormait mieux qu’ailleurs, mangeait sans se méfier, respirait enfin. Et pourtant, chaque fibre d’elle-même criait : fuis. Elle voulait courir. Sentir le vent, la route, les imprévus. Loin de ce trône imaginaire, loin des regards, des attentes.

Elle ne voulait pas régner. Elle voulait servir. Être utile. Mais autrement. Pas en devenant un ventre à reproduction.

Irin avait besoin qu’on s’occupe d’elle, oui. Mais pas comme ça.

Elle y pensa longuement. Le lendemain matin, elle s’approcha de Lorendel.

- Je vais partir quelques temps, mon ange. Écoute Dolandar. Il veillera sur toi.

- Tu vas où ? demanda l’enfant, curieux plus qu’inquiet.

Il s’était bien adapté. Il jouait, riait, explorait. Elian ne lui manquait presque plus.

- Là où tu ne peux pas venir. Sois sage, d’accord ?

Lorendel hocha la tête.

- Je t’aime, mon fils, dit-elle en ruyem.

- Je t’aime, maman, répondit-il.

Il lui embrassa la joue et repartit jouer.

- Où vas-tu ? demanda Dolandar, surgissant derrière elle.

- À Dalak, répondit-elle.

Il fronça les sourcils.

- Je t’accompagne.

- Non. Tu restes avec Lorendel.

- La communauté…

- Je te le confie à toi, Dolandar. Pas à une foule anonyme. Tu es responsable de lui.

- Les elfes noirs ne sont pas nos alliés.

- C’est justement ce que je vais essayer de changer.

- Ta place est ici.

- Non, coupa-t-elle. C’est décidé. Tu t’occupes de mon fils. Je pars seule. Ce n’est pas discutable.

Dolandar la fixa un instant, furieux, puis tourna les talons, sans un mot.

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