Elian resta à Dalak pendant une saison entière, observant, discutant, échangeant. Saelim lui ouvrit les portes du quartier général des Tewagi où elle s’entraîna, ravie de trouver enfin des adversaires à sa mesure.
Un jour, elle se décida à rentrer. Irin lui manquait, Lorendel surtout.
- Les pêcheurs ne reviendront qu’à la prochaine lune, l’avertit Saelim. Traverser les terres sombres seule… c’est hors de question.
- Je peux t’accompagner, proposa Beïlan.
Elian tressaillit. Seule avec Beïlan, affaiblie comme elle l’était ? Dolandar hurlerait s’il l’apprenait.
- Je ne suis pas au mieux. Je crains de ne pas suivre ton rythme.
- Je m’adapterai au tien.
Elian craignait Beïlan autant qu’elle espérait un rapprochement. Elle accepta.
Beïlan se montra parfait compagnon. Patient, attentif, jamais moqueur. Il ralentit le pas, lui apprit à se repérer, lui répéta surtout de ne jamais traverser seule. À cette allure, Elian supportait mieux la marche sur les terres sombres.
- Parfois, de petites victoires changent tout, dit-il un matin.
- Qu’est-ce que tu veux dire ?
- Tu as vécu à Dalak. Dis-moi, comment trouves-tu la terre ?
- La… terre ? répéta-t-elle. Je n’y ai pas prêté attention.
- Elle est excellente. Tout y pousserait.
Elian resta muette.
- Alors pourquoi n’y a-t-il rien ? Ils n’aiment que le poisson ?
- Ils raffolent de viande. Mais il faut nourrir les bêtes, et pour cela, être d’excellents agriculteurs. Ce qu’ils sont.
- Alors ?
- Rien ne survit à la traversée. Pas une graine, pas un plant. Tout arrive mort. Aucun animal n’accepte ce passage. Le poisson, si on se hâte, reste comestible. Mais à peine.
- Pourquoi s’entêter à vivre à Dalak ?
- Les marais regorgent de serpents, de crocodiles, d’insectes mortels. Rien n’y pousse. Pas un endroit sec où bâtir. Ils n’ont pas choisi Dalak. Ils n’ont pas eu le choix.
- Je ne peux pas les inviter à Irin. La forêt est déjà trop petite pour nous.
- Je sais. Mais tu cherches encore du mauvais côté. J’ai trouvé un moyen d’améliorer leur quotidien.
Elian le regarda, surprise.
- Cette blessure t’affaiblit vraiment. Tu ne vois plus ce qui t’entoure.
Elian se sentit insultée par cette remarque. Elle pinça les lèvres mais n’osa pas répliquer. Elle aurait envoyé promener Dolandar. Pas Beïlan. L’ancien roi précisa :
- Les oiseaux. Il y en a à Dalak.
Elle ouvrit de grands yeux. Il avait raison. Elle n’y avait même pas songé.
- Il n’y en avait pas avant que je revienne du nord, expliqua-t-il. J’ai cessé d’être un invité. J’ai arrêté de me voir comme un roi en exil. Je me suis demandé ce que je pouvais faire. Avec ce que je suis.
Il marqua une pause.
- J’ai appelé des mouettes du lac Lynia. Je leur ai promis du poisson. Je n’ai pas menti : les elfes jettent les restes. Je leur ai juste demandé de le faire ailleurs, là où les oiseaux peuvent les trouver.
Il haussa les épaules.
- Les mouettes sont venues. Elles nichent maintenant à Dalak.
- Et alors ? demanda Elian.
- Une fois par an, j’en appelle une, une vieille femelle. On la cuisine. Les femmes la partagent. Ce soir-là, elles rient, chantent, dansent. C’est la seule fois où elles mangent vraiment.
Elian sentit sa gorge se nouer.
- C’est énorme.
- J’ai appelé des mouettes. Depuis, je siège au conseil. Je suis celui qui fait chanter les femmes.
Il se tut puis souffla :
- Il suffit parfois de peu pour être reconnu.
Elian baissa les yeux. Elle se sentait perdue. Quel don avait-elle, elle ? Aucun.
Soudain, Beïlan s’arrêta. Il haletait.
- Beïlan ?
- Je suis juste… en ta compagnie… depuis assez de temps, bafouilla-t-il.
Sous les yeux d’Elian, il changea d’apparence. Peau blanche. Cheveux lumineux. Yeux d’un bleu perçant.
- C’est impressionnant, bafouilla-t-elle.
Il sourit, reprit son souffle, repartit. Ils atteignirent le fleuve, puis le lac. Sur un ponton, Beïlan alluma un feu, grilla un poisson, en tendit un morceau à sa demi-sœur.
- Non merci. Il y a des fruits de l’autre côté.
- Mange, ordonna-t-il.
Elian obéit, glacée. Cet homme la terrifiait. Elle mâcha, avala… Le goût était bien meilleur qu’à Dalak. Ce poisson-là nourrissait.
- C’est fou… souffla-t-elle.
- Aucun elfe noir n’a jamais goûté ce poisson. Pas même les pêcheurs.
Elian observa les elfes noirs autour d’elle. Après avoir jeté des regards noirs à Beïlan, ils s’étaient calmés lorsqu’ils avaient constaté que le poisson était pour la femme. Elian continua à manger, consciente que ne pas finir serait un immense gâchis puisqu’aucun homme ne terminerait son plat.
- C’est… bon, admit Elian. C’est tellement triste.
- À qui le dis-tu !
- Tu en as déjà mangé, de ce poisson ?
- Oui, mais pas devant eux et je l’avais pêché moi-même, précisa Beïlan. Je suis curieux de nature.
Elian sourit.
- Je préfère le tamaï.
Beïlan sourit.
- Allez, viens, rejoignons les ramasseurs de lyma. Je te laisserai à eux. Dalak me manque.
Elian se leva et le suivit jusqu’à une barque.
- Tu comptes revenir à Dalak ? demanda Beïlan alors que les ramasseurs de lyma étaient en vue.
- Bien sûr, s’exclama Elian. Je tiens vraiment à créer un lien entre les elfes d’Irin et de Dalak. J’ai besoin de comprendre ce que chacun pourrait offrir à l’autre.
- Et faire une pause, j’ai compris. Elian…
- Oui ?
- Promets-moi de ne jamais traverser seule les terres sombres.
- Je te le promets, Beïlan.
Il hocha gravement la tête.
- Et ne viens pas non plus pendant la saison des pluies, précisa-t-il.
- Pourquoi ?
- La traversée prend une journée de plus, indiqua Beïlan. Je préfère autant que tu ne t’y risques pas.
- La marche est ralentie par la boue ? supposa Elian qui n’avait jamais eu aucune difficulté à avancer en terrain difficile.
- Les terres sombres grignotent Dalak quand il pleut, la contra Beïlan. La partie viable diminue tellement parfois que toute la ville devient invivable, obligeant la communauté toute entière à grimper dans la montagne.
- Les femmes sortent des palais de coton ? s’étonna Elian.
- Non, elles ne les quittent jamais.
Il y eut un silence.
- Certaines meurent, je suppose, dit Beïlan. Nul ne le sait. Aucun homme ne peut entrer et elles ne transmettent aucune information. Pas moyen de connaître leur nombre ou leur situation. Lorsque le soleil revient, les terres sombres reculent, libérant de nouveau la ville. La nourriture déposée disparaît, elles recommencent à appeler et un jour, un garçon sort, prouvant la présence de vie fertile à l’intérieur des murs.
Elian frissonna.
- Pas pendant la saison des pluies, c’est noté, indiqua-t-elle.
Beïlan hocha la tête et Elian put retourner à Irin.
Elle retrouva Lorendel avec soulagement - il avait grandi encore, ses bras autour de son cou semblaient moins dépendants, déjà. Puis elle se lança dans une autre forme de reconquête : celle des elfes.
Un par un, elle les suivit dans leurs journées. Elle apprit leur nom, prit note leur métier, posa des questions, observa, souvent sans comprendre. Elle écoutait, parfois des heures, des gestes répétés dont elle ne percevait ni l’utilité ni la beauté. Elle se forçait à rester attentive. À ne pas fuir.
Mais rien ne prenait.
Alors, dès que la saison sèche fut là, elle quitta Irin.
Cette fois, elle avait prévu le coup. Elle s’était procuré en ville une grande outre qu’elle avait remplie d’eau du fleuve juste avant le départ. Installée parmi les pêcheurs, elle but à petites gorgées tout le long de la traversée. Quand les falaises de Dalak se découpèrent sur l’horizon, elle tenait encore debout. À l’arrivée, elle ne s’écroula pas. Elle ne vacilla même pas. Elle fila droit vers celui qu’elle cherchait.
- Elian ? fit Beïlan, surpris. Tu… voulais… me voir ?
Le « me » claqua plus fort que les autres mots. Comme s’il pensait n’être qu’un détour, jamais une destination.
- Tu as déjà essayé de donner des graines aux oiseaux ? lança-t-elle sans répondre. Genre... des sachets ? Pour qu’ils les emportent là-haut ? Je sais bien que rien ne survit à la traversée, mais tu m’as dit que les oiseaux, eux, ne sentent rien. Non ?
- Les elfes noirs ne mangent pas de céréales. Et aucun oiseau ne pourra porter un lapin.
- Même un aigle ? Et puis je ne parle pas d’un cerf, mais de grains de maïs. Les canards aiment le maïs. Et le canard, c’est bon. Et ça vole.
Un sourire se dessina sur les lèvres de Beïlan.
- Tu es censée être reine d’Irin, pas de Dalak. Tu le sais, hein ? J’ai l’impression que tu y as longuement réfléchi.
- J’ai découvert le nom et le métier de trente-sept elfes, grogna-t-elle. Je les ai suivis comme une ombre, collée à leurs pas, sans comprendre grand-chose. À la fin, j’étais juste un boulet, un poids de plus. Rien n’a pris. Alors oui, je pense à vous. Parce que chez vous, au moins, il y a un problème clair. Et je peux faire quelque chose.
- Charmant, dit-il, mi-figue mi-raisin. Bon. Je vais tenter l’expérience. Les graines. On verra.
Elian sourit.
L’année suivante, elle mangea du canard. Les femmes de Dalak s’étaient remises à chanter, d’abord une fois par lune. Puis tous les jours. Les hommes adultes ne mangeaient toujours pas, mais les enfants, eux, reprenaient des couleurs. Ils couraient à nouveau. Ils jouaient.
Et chaque saison sèche, Elian revenait.
À Dalak, on l’attendait. On l’écoutait. On souriait à son approche. À Irin, au contraire, les regards s’endurcissaient. Chaque départ nourrissait un peu plus le rejet. Et pourtant, elle ne renonçait pas. Elle continuait à tendre la main, à accompagner, à questionner. À chercher l’ouverture.
Quand elle revenait à Irin, elle emmenait Lorendel en ville. Ils partageaient une glace, assis à l’ombre d’un figuier immense. Et puis, un jour, il fut plus grand. Elle opta pour quelque chose de plus… fort. Plus marquant. Il aimait les surprises, après tout.
Lorendel examina les trois verres devant lui avec circonspection. Autour d’eux, la taverne vibrait d’une agitation chaleureuse. Les murs en torchis, noircis par les années et les fumées, s’ornaient de trophées de chasse, de lampes à huile vacillantes et de tapis élimés aux motifs ternis. L’air, épais, empestait le bois brûlé, la sueur séchée, la viande rôtie et le houblon fermenté. Des rires éclataient à intervalles irréguliers, couvrant parfois les accords grinçants d’un violon mal accordé. Le parquet collait aux semelles, imbibé d’années de renversements et de pas pressés.
- C’est quoi ? demanda-t-il.
- De la bière, répondit Elian. C’est fait à partir de houblon. Tu as un assortiment. Goûte et dis-moi laquelle tu préfères.
Lorendel obtempéra. Il grimaça à la première, au goût amer et sec, avala la deuxième avec un hochement de tête – plus ronde, plus douce –, et recracha la troisième, visiblement écœuré par sa texture plus épaisse. Il repoussa les deux verres pour ne garder que celui du milieu, qu’il porta à ses lèvres avec une gourmandise assumée.
Elian sirotait un lait de chèvre dans une chope mate. Elle se tenait droite sur le tabouret, observant l’agitation d’un œil calme. Lorendel balaya la salle du regard puis, sans prévenir, lui tendit la main :
- Viens danser.
Ils remuèrent ensemble, les traits masqués sous les capuchons de leurs manteaux noirs, perdus dans la foule bigarrée. La musique battait la mesure, un rythme tribal ponctué de percussions entêtantes. Les corps se heurtaient sans méchanceté, les rires fusaient, quelques cris s’élevaient parfois – altercations, plaisanteries salaces ou commandes beuglées vers le comptoir.
De retour à leur place, ils furent abordés par une jeune femme à la démarche hésitante. Coiffe blanche, robe de chanvre, tablier noué maladroitement. Une serveuse, sans doute. Elian se tourna vers elle, attentive. La jeune fille rougit jusqu’aux oreilles, jeta un coup d’œil à Lorendel et murmura :
- Tu voudrais bien danser avec moi ?
Elian émit un ricanement incrédule.
- Maman ? Est-ce que je peux… ?
- Tu es assez grand pour répondre toi-même à cette question. Tant que tu es conscient qu’elle attend de toi plus qu’une danse…
- J’en suis conscient, répondit-il, en attrapant la main tendue.
Elian les regarda s’éloigner vers la piste de danse, puis vers l’escalier menant aux chambres. Un violoneux lança une nouvelle mélodie entraînante, les notes couvrant les bruits d’étage.
Lorendel revint plus tard, les épaules relâchées, le regard vif.
- Je préfère tellement les humaines aux elfes ! s’exclama-t-il en lambë.
Elian, prise par surprise alors qu’elle buvait une gorgée de lait, faillit s’étrangler.
- Pourquoi ? demanda-t-elle en toussotant.
- Les elfes réclament le plaisir. Il faut les satisfaire, à tout prix, tout le temps. Pas le droit à la moindre erreur. Chaque geste est scruté, commenté. Et puis, tout le monde regarde. Ils viennent me voir et me donnent des conseils pour progresser.
Elian ouvrit la bouche, mais Lorendel enchaîna :
- C’est gentil de leur part ! reconnut-il. Mais j’apprécie l’intimité offerte ici. Tu sais qu’ils me font même chier quand je me masturbe ? Tu devrais faire comme ci. Tu devrais essayer comme ça. Mais lâchez-moi la grappe !
Elian éclata de rire.
- Si tu as besoin de t’éloigner pour faire ça en paix, tu peux, indiqua-t-elle avec un sourire en coin.
Lorendel disparut à nouveau dans la taverne. Elle perdit sa trace parmi les rideaux de fumée et les ombres dansantes. Il ne reparut qu’après quatre pavanes, le visage apaisé, un sourire discret au coin des lèvres. Il ne dit rien, mais Elian comprit. Elle lui adressa un sourire tendre. Son fils devenait grand.
Le retour à Irin fut glacial. Les regards étaient noirs, les murmures insistants. Elian passait trop de temps à Dalak et Falathon. Elle refusait les ébats. Pire, elle entraînait son fils dans sa déviance. Les elfes des bois ne prenaient même plus la peine de dissimuler leur mécontentement.