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Chapitre 29 : Elian – Dénonciation

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Par Nathalie

L’homme entra dans le cachot sans un regard pour Elian. Il fit un signe vers l’extérieur. Des soldats surgirent, traînant Theorlingas. L’elfe se débattait, mais ses gestes étaient lents, entravés.

- Theorlingas ? s’étrangla Elian.

Ils l’avaient retrouvée… pour se faire capturer à leur tour. Comment avaient-ils pu neutraliser Saelim, un Tewagi confirmé ? Et Dolandar ? Il n’était pas du même niveau, certes, mais il n’était pas un incapable.

À moins que… Un piège. Saelim. Ce maudit détour vers le nord. Tout s’éclairait trop tard. Elian se maudit. Elle s’était laissée berner comme une débutante.

Les soldats jetèrent Theorlingas au sol. Leur chef dégaina la tige souple et l’abattit sans préambule. L’elfe encaissa. Quelques gémissements lui échappèrent, discrets mais poignants. Assez pour déchirer Elian.

Elle s’en moquait, de souffrir. Mais lui… Il lui avait offert de l’eau, de la nourriture. Il l’avait soutenue, épaulée, guidée. Le seul à ne pas douter. Dolandar rouspétait. Lui, jamais. Elle revit ses sourires, ce bain dans l’eau chaude, cet instant suspendu… alors qu’elle pensait à Ceïlan. L’injustice la frappa comme une lame.

- Non… Non… Non ! cria-t-elle.

Le bourreau continua. Frappe après frappe. Le sang coula. Theorlingas tenait bon. Silencieux. Résistant. Chaque coup lacérait Elian plus profondément que ses propres blessures.

Elle craqua.

- À la guilde des assassins… Elle est à la guilde des assassins de Tur-Anion !

Sa voix tremblait. Elle suffoquait. L’homme s’interrompit, se tourna à demi vers elle.

- La guilde des assassins de Tur-Anion ? Que ferait la sœur du roi de Falathon là-bas ?

- Je vous jure que c’est la vérité ! pleura Elian, le visage inondé de larmes.

Il rengaina sa tige, haussa les épaules.

- Attachez-le. Le temps que cette information me soit confirmée.

Les soldats le lièrent au mur, à côté d’elle, puis sortirent. La porte se referma dans un claquement sec.

Theorlingas leva les yeux vers Elian.

- Pourquoi veulent-ils l’anneau d’Elgarath ?

Elian resta muette, figée. Cette question la laissa sans voix.

- Tu viens de leur révéler l’emplacement de Laellia Eldwen, reprit-il. S’ils la cherchent, c’est qu’ils veulent l’anneau. Je ne vois pas ce qu’elle aurait de plus précieux qu’une reine elfique, à moins que…

- Comment peux-tu savoir ce qu’est l’anneau d’Elgarath ? s’étrangla Elian.

- Je participais au conseil de guerre de Tur-Anion, pendant l’attaque des elfes noirs, rappela-t-il.

- Quel rapport avec l’anneau ? coupa-t-elle.

- Quand Laellia a disparu, tout le monde a cru que son ravisseur en voulait à l’anneau. Personne n’a pensé aux elfes noirs. Comment l’auraient-ils enlevée ?

Beïlan. Son apparence d’elfe des bois lui avait permis de n’éveiller aucun soupçon, se rappela Elian.

- Où est Dolandar ? demanda-t-elle, redoutant la réponse.

- Dehors. Avec Saelim. Ils cherchent un moyen de nous faire sortir.

Elian se figea. Les mots mettaient du temps à faire sens. Theorlingas ferma les yeux, puis les rouvrit.

- Je viens de leur indiquer notre position. Ils sont soulagés. Que je t’aie retrouvée les rassure.

- Attends… Tu étais censé me rejoindre ici ? hoqueta-t-elle.

- Euh… pas exactement. Je surveillais le fort depuis les arbres… et j’ai fait tomber un oisillon. En essayant de le rattraper, j’ai glissé. Je suis tombé. Bruit. Gardes. Capture. Comme j’avais le dos à moitié démonté… je n’ai pas pu me défendre.

- Dolandar et Saelim n’ont pas tenté de t’aider ? s’étonna Elian.

- Ils étaient trop nombreux. Et puis, on s’est dit que… ça ouvrait une opportunité. Le fort est infranchissable. Zéro faille. Au moins maintenant, je suis dedans.

- Mais couvert de ton sang ! s’écria Elian.

Theorlingas haussa les épaules. Déjà, ses plaies se refermaient.

- C’est quoi, le plan ? demanda Elian. Parce que quand il aura sa confirmation, il nous tuera.

Le silence de Theorlingas fut plus éloquent que n’importe quelle réponse. Pas de plan. Rien.

Elian balaya la pièce du regard. Ses battements s’accélérèrent. La douleur de son épaule, qu’elle avait ignorée jusque-là, enfla brutalement. La fatigue s’abattit sur elle, aussi implacable que le crépuscule.

Un chant monta, doux, presque imperceptible. Theorlingas. Il chantait pour elle. Elian se laissa porter. Peu à peu, ses muscles se détendirent. Sa respiration ralentit. Sa conscience devint plus vive.

- Ils m’ont laissé mes bras d’archer… murmura-t-elle. Dedans, j’ai mon nécessaire de crochetage. Dommage que je ne puisse pas l’atteindre.

- C’est quoi, un nécessaire de crochetage ? demanda Theorlingas.

- Pour ouvrir des cadenas sans clé.

- Oui, ça, je sais, répondit-il, vexé. J’en ai jamais vu, c’est tout. Ça ressemble à quoi ?

- Des morceaux de fil de fer tordus. Pourquoi ?

Il ne répondit pas. Il ferma les yeux. Elian soupira, fit de même, et glissa dans une méditation régénératrice. Plus un mot ne fut échangé jusqu’au retour du soldat. Il entra, hilare, un papier à la main.

- Tu ne vas pas le croire ! Nouvel ordre !

Elian secoua la tête, lasse. Theorlingas ne bougea pas. Les yeux clos, il semblait dormir.

- Apparemment, tu disais vrai. Et Laellia a fini par cracher le morceau. Elle a confirmé que, sur tes conseils, Bran l’a désignée comme paravent. Donc maintenant, dis-moi : qui est le vrai gardien de l’anneau ?

- Bran ne me l’a jamais dit ! répondit Elian, la voix rauque. C’était le but ! Que personne ne sache. Et je ne sais pas non plus ce que ce gardien est censé faire de la bague à la mort du roi.

Elle mentait. Pas entièrement. Elle ignorait tout de ce qu’elle devait faire de l’anneau encore dissimulé dans sa chevelure.

Le bourreau haussa les épaules, tira sa dague et s’approcha de Theorlingas, toujours figé, les yeux clos. Il ne venait pas pour torturer. Il venait pour tuer. Elian le comprit au mouvement de sa lame.

- Je ne sais pas ! hurla-t-elle. Je ne sais pas !

Elle ne pouvait accepter de perdre Theorlingas. Ni lui, ni aucun elfe. Pas pour un anneau humain. Les larmes lui montèrent aux yeux. Elle ouvrit la bouche pour avouer, briser le secret…

Un hurlement la coupa. Le bourreau vacilla, la gorge prise, les yeux exorbités. Il suffoquait.

Plusieurs soldats accoururent dans le cachot, paniqués. Le bourreau s’écroula, le visage blême, les poumons en feu. Elian resta figée. Que s’était-il passé ?

Les soldats trouvèrent la réponse. Ils levèrent les yeux vers Theorlingas, toujours immobile, serein, impassible. Ils hurlèrent :

- C’est un sorcier ! Il l’a tué avec son esprit !

Elian fronça les sourcils, abasourdie. Un sorcier ? Elle baissa les yeux…

Une minuscule araignée s’échappait de la chausse du bourreau. Venimeuse, sans doute. Theorlingas n’avait pas lancé de sort. Il avait simplement demandé à une araignée de mordre.

Une chatouille sur sa main attira l’attention d’Elian. Elle s’apprêta à chasser l’insecte… puis s’arrêta.

Une grosse araignée était posée là, calme. De ses pattes agiles, elle tirait un petit fil métallique du bras d’archer. Le premier outil. Elian le prit, stupéfaite.

Les soldats n’attendirent pas. Ils dégainèrent leurs armes, hurlant des mots de haine. Des mots terribles. Chez les Eoxans, la magie inspirait visiblement la peur… et la fureur.

Ils foncèrent sur Theorlingas.

Le sol se couvrit d’araignées. Des centaines. Les soldats freinèrent, reculèrent, se cognant les uns aux autres. L’un d’eux fut trop lent. Il hurla, chuta. Les autres battirent en retraite.

Un instant de répit. Elian inspira à fond.

- Tu peux le maintenir comme ça ? lança-t-elle à l’araignée, qui tenait l’outil d’une prise plus ferme qu’un humain n’aurait su le faire.

La créature se mit en place, pattes et mandibules serrées. Elian manipula un second bout de métal. Le cadenas céda. Sa main droite était libre. Elle attrapa l’araignée, la posa sur sa gorge.

- Pareil ici.

Elle crocheta l’attache du cou. Puis celles des jambes. Une à une, elle gagna sa liberté.

Mais déjà des torches volaient à travers les barreaux, enflammant le cachot. Les araignées fuyaient en masse. Theorlingas cria.

Le feu. Le pire ennemi des bêtes… et des elfes. Il tremblait. Il perdait pied.

Les flammes gagnèrent du terrain. Les cheveux du bourreau s’enflammèrent. La fumée devint suffocante.

On les attendait dehors. Ils n’auraient aucune échappatoire.

Libre enfin, Elian se jeta vers le bourreau, devenu torche vivante. Elle plongea sa main dans le feu, arrachant un hurlement à Theorlingas. Sous son ventre, elle saisit les clés et la dague.

Elle ouvrit les entraves de Theorlingas. Même libre, il ne bougea pas. Il restait là, pétrifié, figé entre les flammes et les soldats.

Elian sortit sans la moindre crainte. Le feu, elle avait appris à le maîtriser, centre du foyer et de l’attention permanente des forains. Sa blessure à l’épaule la lançait mais rien d’insurmontable. Sa main brûlée ne l’empêchait en rien de manier sa dague. Elle avait connu bien pire. Elle dansa avec la mort. Aucun soldat ne survécut à la rencontre avec l’assassin, dague à la main, continuité de son propre bras.

Theorlingas apparut dès le silence revenu. En constatant les corps par terre, il resta abasourdi, choqué. Elian se tourna vers lui.

- D’autres vont venir. Il faut partir. Les araignées savent-elles où se trouve une sortie sécurisée, sans garde ?

Le regard de Theorlingas tomba sur la main droite d’Elian.

- Tu as bravé le feu, murmura-t-il admiratif.

- Ça aura été vain si nous restons là. Un chemin, Theorlingas ?

Le nilmocelva hocha la tête, ferma les yeux, se détendit tandis que la fumée les entourait, implacable. Elian sentait ses forces diminuer. Se libérer, braver le feu puis tuer les soldats lui avait pris toute son énergie. Elle allait devoir puiser profondément pour fuir.

Enfin, Theorlingas ouvrit les yeux avant de partir. Elian lui emboîta le pas. Il lui fallut un moment avant de voir l’araignée noire que Theorlingas suivait.

- Theorlingas ! l’arrêta Elian au bout d’un moment. Ça ne va pas ! Nous nous enfonçons sous terre. La sortie est vers le haut, pas en bas !

- L’araignée m’assure que cette sortie est vide de vie humaine, répliqua Theorlingas. C’est notre meilleure chance.

Le boyau sombre entourait Elian. Aucune lumière ne filtrait. Elle suivait presque à l’aveugle. Sa terreur augmentait à chaque pas. Elle se sentait suffoquer. Sa claustrophobie remonta en flèche. La respiration difficile, elle pleurait. Sa main dans celle de Theorlingas, elle suivait par mouvement réflexe, fermant les yeux pour éviter de voir le noir l’entourant.

Sous ses paupières soudain, de la lumière. Elian ouvrit les yeux pour découvrir la nature, le soleil, le ciel et derrière elle, un boyau émergeant autour d’un petit ruisseau.

- Sortie de secours, sans aucun doute, annonça Saelim en apparaissant. Elian ? Ça n’a pas l’air d’aller !

La reine s’écroula sous les cris de Dolandar et Theorlingas. Le nilmocelva, enfin libéré de sa conversation avec les araignées, put se tourner vers sa reine. Il s’assit en tailleur, Elian blottie dans ses bras. Le câlin tendre fut accompagné d’une berceuse rassurante, douce, lointaine et pourtant présente, inaudible et vibrante, murmurée et forte.

Elian se détendit et dans ce moment intime, centrée sur elle-même, elle comprit la raison de son intense fatigue. Son visage se couvrit de larmes. Theorlingas raffermit son chant. Elian essuya ses larmes et hocha la tête. Elle était prête.

- Bien joué, dit Dolandar.

- Ils vont nous poursuivre. Nous ne pouvons plus avancer seulement de nuit, annonça Elian. Je vais nous voler quelques tuniques et nous avancerons, à travers des villages s’il le faut, sans nous arrêter. Theorlingas, peux-tu retrouver le chemin même en avançant ?

- Oui.

Ils s’éloignèrent et dans une ferme isolée, volèrent quelques habits. Theorlingas avait mis ce temps à contribution pour discuter avec des animaux et il désigna de sa main la direction à prendre. Tout le monde suivit.

Pendant qu’Elian prenait une pause, buvait et mangeait, Theorlingas contactait les animaux. De ce fait, ils ne s’arrêtèrent que fort peu, cadence impossible à suivre pour un humain, même à cheval.

Lorsqu’ils furent assez loin de leur point de départ, Elian estima qu’elle pouvait s’octroyer une pause. Elle ordonna un arrêt plus long. Theorlingas et Dolandar partirent chercher des fruits, laissant Elian sous la surveillance de Saelim. Elian en profita pour lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis le début de leur fuite.

- Le métal noir vient bien de chez vous, à l’origine ? demanda Elian en amhric, afin d’être certaine que si Theorlingas ou Dolandar revenaient, ils ne comprendraient pas.

- Oui, mais ça date et je n’étais pas né, pourquoi ?

- As-tu une idée de l’effet du métal noir sur un bébé porté par une femme blessée ?

Saelim transperça Elian des yeux et son visage se peignit d’une intense tristesse.

- Tu es enceinte, comprit-il. Ils le savent ?

- Personne ne le sait… à part toi maintenant. Tu veux bien répondre à ma question ?

- Je n’en ai aucune idée, Elian. Je suis navré. Cela devrait être un évènement heureux et voilà qu’il est empli de doutes et d’incertitudes. Nous devrions annuler la mission. Tu ne devrais pas…

- Non, gronda Elian. Il faut trouver la formule du…

- Ta grossesse est bien plus importante qu’un elfe, qu’il soit ton frère ou pas.

- Et laisser ce poison aux mains de nos ennemis ? répliqua Elian. Il ne s’agit pas seulement de sauver Ceïlan ! Qui sait combien de doses de cette merde ils feront si nous n’agissons pas. Nous devons les priver de cette arme, tant en détruisant la source d’approvisionnement qu’en nous munissant de l’antidote.

Saelim acquiesça. Elle venait de le convaincre.

- Pourquoi ne veux-tu pas qu’ils le sachent ?

Elian baissa les yeux et trembla. Saelim secoua la tête.

- Il va bien falloir que tu fasses confiance à quelqu’un.

- Je te fais confiance.

Elle avait douté de lui. Plus jamais, se promit-elle.

- Je ne suis pas un elfe des bois.

- En quoi la couleur de ta peau a-t-elle la moindre importance ?

Saelim se tourna vers Elian. Son visage se fit surpris et circonspect. Il semblait réfléchir intensément. Le retour des deux elfes des bois mit fin à la conversation. Elian but et se restaura, dormit puis ils reprirent la route. Saelim resta silencieux.

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