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Chapitre 28 : Bintou - Reconnaissance

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Par Nathalie

Une chaleur douce s’insinua depuis son épaule, lui insufflant juste assez d’énergie pour ne pas sombrer.

- Maître ? souffla-t-elle en amhric, avant d’ouvrir péniblement les yeux.

Mamou était là, la main posée sur elle. Ses paupières closes, son souffle calme : Bintou reconnut l’état méditatif, et s’y laissa glisser à son tour. Ils avaient frôlé l’autre rive.

Ce fut elle qui émergea la première. Mamou restait assis devant elle, en pleine régénération. Elle esquissa un sourire. Il s’en sortirait.

Elle tourna la tête vers l’éboulis. Les rochers obstruaient le passage étroit. Un peu plus loin, Faïza dormait. Incapable de contacter son moi intérieur, elle laissait son corps retrouver seul ses forces - manger, boire, dormir : l’essentiel. Elle avait tenu les rochers en l’air, en situation réelle. Son talent ne faisait aucun doute.

Bintou grogna. Si seulement elle pouvait combiner les compétences de Mamou et Faïza… elle obtiendrait l’eoshen parfait. Mais comment réunir deux forces aussi différentes dans un même corps ?

Mamou se régénérait, mais son accès au shen restait incertain. Quoique… il avait projeté. Cette brèche suffirait-elle à le débloquer ?

Faïza maniait le shen avec une aisance impressionnante. Mais sans énergie, cela ne servait à rien. Bintou brûlait d’impatience qu’elle obtienne son premier ancrage. Elle pourrait alors la masser, la plonger en méditation, et peut-être atteindre son fil principal sans risquer de mourir.

Et maintenant que Mamou projetait, il pourrait la soigner en cas d’échec. Un espoir nouveau s’éleva. Le Mtawala s’approcha sans un mot.

- Viens demain, quand le soleil sera haut, à la hutte des anciens.

Bintou le dévisagea, interrogative.

- Tes compétences, je les connais depuis longtemps, dit-il. Ce n’était pas ça, qu’il me manquait. Ton abnégation vient d’être prouvée.

Elle comprit. Il allait officialiser son titre de shaman. Elle hocha la tête, un sourire discret aux lèvres. Elle serait la première femme shaman. Une joie profonde la traversa. Là-bas, au foyer, elle n’était rien. Une nuisance. Une esclave humaine dont on se serait bien passé. Ici, enfin, elle existait. Elle comptait.

- Nous allons devenir légitimes, murmura Faïza.

Bintou se retourna. Les apprentis étaient censés méditer. Mamou et Faïza, les yeux grands ouverts, affichaient des sourires jusqu’aux oreilles.

- Vous écoutez aux portes ? gronda-t-elle avec douceur.

Ils éclatèrent de rire.

- Tu sais projeter, maintenant ? demanda-t-elle à Mamou.

- Tu m’as montré. J’ai juste copié. Et ça a marché.

- Tu m’as sauvé la vie.

Mamou se contenta de sourire. Bintou sentit sa poitrine se gonfler de fierté.

- Je n’aime pas ça, précisa-t-il. C’est… désagréable.

Elle grimaça. Cet ancrage, elle l’avait forcé. L’assemblage vibrait autour de lui, instable, comme s’il voulait le rejeter.

- Mais grâce à ça, je vais pouvoir soigner encore plus de gens. Encore mieux. Il me tarde de partir sur les routes.

- Tu peux le faire, si tu veux.

- Il n’a même pas l’âge de raison ! s’indigna Faïza.

- Il en sait plus que tous les shamans de M’Sumbiji réunis. Et avec sa régénération, son accès au moi intérieur, il ne risque pas grand-chose.

- Je ne veux pas partir maintenant, dit Mamou. J’aurais trop peur, tout seul. Je veux grandir.

Bintou esquissa un sourire. Lui donner l’autorisation, c’était le meilleur moyen de le faire rester. Elle se félicita de sa petite manipulation.

- Préviens-moi avant de t’en aller, c’est tout.

- Promis, répondit Mamou.

- Maintenant, méditation pour tout le monde. Nous en avons grand besoin ! Il ne faudrait pas qu’on se présente devant les anciens avec des cernes jusqu’au menton !

Les apprentis rirent avant de s’installer. Tous trois plongèrent dans le silence, en quête de profondeur.

Le soleil, zénith impitoyable, noyait la hutte centrale dans une lumière blanche. Sous le toit de feuilles, la chaleur restait captive. L’ombre était rare, l’attente longue. Les villageois, entassés autour de la hutte, piaffaient d’impatience. La cérémonie pesait sur leurs épaules comme un couvercle. Tous attendaient le signal : celui qui leur permettrait enfin de danser, de manger, de fêter.

Assis à même le sol, les quatre anciens portaient leurs colliers d’ambre comme on arbore un fardeau. L’un d’eux, seul, portait un rubis. Le Mtawala l’avait désigné : sa voix comptait double. Mais même lui n’imposait rien. Trois autres suffisaient à le faire taire.

Le Mtawala s’avança par l’extérieur. Silhouette droite, Rammi s’arrêta devant les anciens. Il ne dirigeait pas. Il désignait celui portant le rubis. Il conseillait aussi, souvent, et beaucoup disaient qu’une voix revenait au shaman. Officieusement.

- Anciens vénérables, je vous présente Bintou, déclara-t-il en indiquant la femme en robe blanche.

- Bienvenue, Bintou, répondirent-ils d'une voix unique.

- Elle est ici afin d’être reconnue pour ce qu’elle est. Moi, Rammi, je te déclare…

Il dénoua son collier d’ambre. Le cuir grinça entre ses doigts. Il le tendit à Bintou. Elle recula d’un pas, secouée.

- Non…

Ce n’était pas une simple reconnaissance en tant que shaman. Il voulait lui céder sa place. Il lui tendait le pouvoir, le titre de Mtawala.

- Tu es fou. Non. Je ne veux pas ça.

- Tu me surpasses. De loin, répondit-il sans ciller. Personne n’est plus légitime que toi.

Les mots la frappèrent. Les yeux embués, elle s’avança. Il passa la lanière autour de son cou. Le pendentif d’ambre effleura sa peau, chaud déjà, comme vivant.

À L’Jor, elle n’était rien. Une ombre. Une nuisance. Une présence dont on détournait le regard. Ici, sans rien demander, on la voyait. On l’écoutait. On lui donnait la place qu’elle méritait. Et cela sans condition.

Elle redressa le menton.

- Merci, Rammi, souffla-t-elle, les larmes dévalant ses joues.

- Tu en es digne, dit-il. Moi, je vais me reposer. J’en ai fini avec toutes ces bêtises. Bon, elle vient, cette fête ?

Les cris jaillirent. Aigus, gutturaux, joyeux. Les femmes stridulèrent. Les hommes tambourinèrent sur les troncs, rythmant la terre elle-même. Les enfants s’éparpillèrent dans un tourbillon de pieds nus et de rires. La nuit mit du temps à tomber. Elle s’annonçait longue.

Plus tard, elle retrouva Aera et Rethal, accoudés à un tronc renversé, deux verres à la main.

- Vous étiez là et vous vous êtes cachés, petits sournois ! lança-t-elle en riant.

- Si tu nous avais vus, tu aurais deviné, dit Aera. Félicitations, Bintou. Tu le mérites.

- Et dehors, ça se passe comment ?

- Compliqué…

- Pourquoi ?

- Parce que tous les shamans ne sont pas aussi modestes que nous, répondit Rethal.

Elle le foudroya du regard. Il ne faisait pas partie des personnes les plus humbles au monde. Il s’en ficha.

- Beaucoup refusent de reconnaître que leurs remèdes sont inefficaces. Ils ont appris d’un mauvais maître, mais ils s’entêtent à défendre leur savoir.

Bintou acquiesça. Elle disparut un instant, puis revint avec deux colliers. Même tressage, même forme… sauf le pendentif. En bois, sobre, un ovale traversé d’une ligne verticale.

- Le torse et le fil principal. Celui qui porte la vie. Ce sera le symbole des shamans. Je ne l’offrirai qu’à ceux que je juge dignes. Comme ça, les gens pourront faire la différence. Ensuite, libre à eux de choisir.

Aera et Rethal passèrent le collier à leur cou sans un mot.

- Si on forme un shaman… hasarda Rethal.

- Il viendra à moi. Je validerai ses compétences. J’ai une requête, ajouta-t-elle.

Ils levèrent les yeux vers elle.

- J’aimerais rester en contact avec vous, même pendant vos déplacements. Si vous découvrez quelque chose, je voudrais le savoir. Je centraliserai le savoir et le redistribuerai.

- Tu comptes faire ça comment ? grimaça Rethal.

- Par télépathie.

Silence.

- Je peux lire vos pensées. C’est bien plus facile si vous êtes d’accord. Moins épuisant. Et moralement, disons… plus confortable.

- On peut devenir télépathes ? s’emballa Aera.

- Non, trancha-t-elle. Chaque pleine lune, asseyez-vous en tailleur. Respirez. Essayez de ne penser à rien. Je vous contacterai. Réfléchissez à ce que vous voulez dire. Ça peut être simple : « Rien de nouveau. » « Tout va bien. » « Je t’ai envoyé un shaman. » L’idée, c’est de garder le lien. Pas d’y passer des heures.

- J’adore, souffla Aera.

- Moi aussi, admit Rethal.

- Parfait. Maintenant, j’aimerais que vous répandiez ma vision. Ce que je veux pour M’Sumbiji.

- On t’écoute, dirent-ils en chœur.

- Il y a deux problèmes : trop peu de shamans. Et trop peu sont des femmes.

- Aucune, rectifia Aera.

- Je suis quoi, moi ?

- Magicienne. Pas shaman.

Bintou leva les yeux au ciel.

- Tu ne peux pas les forcer, ajouta Rethal. Elles refusent.

- Pourquoi ?

- Parce que shaman signifie nomade. Pas de foyer, pas de famille, pas d’attaches. Ce mode de vie, elles le fuient.

- Alors c’est ce qu’il faut changer.

Rethal haussa les sourcils.

- Je veux un shaman dans chaque village. Idéalement deux. Un homme, une femme. Pas forcément en couple. Mais sédentaires.

- Tu veux supprimer la tradition nomade ?! s’étrangla Aera.

- Pas du tout. Ceux qui veulent voyager pourront le faire. Ils échangeront, transmettront. Ils soigneront aussi ceux qu’ils croisent en chemin. Mais je veux que les villages aient leur shaman. Proche. Accessible.

- Il va falloir en former des centaines… des milliers !

- Alors formons-les. Que tu expliques à deux ou à dix, qu’est-ce que ça change ? Partagez ma vision. Laissez venir les volontaires. Pas de pression. Pas de jugement. Si un village ne veut pas, ce n’est pas grave. S’il y a un candidat mais qu’il ne veut pas monter au Mont Namuli, formez-le vous-mêmes. Je viendrai. De toute façon, je ne tiendrai pas en place. J’ai besoin de bouger.

Elle éclata de rire. Les deux anciens la regardaient, souriants, un brin sidérés. Eux non plus n’avaient jamais tenu en place.

Le lendemain, Aera et Rethal partirent à l’aube. Sans grande cérémonie. Le savoir les attendait ailleurs, et ils l’emportaient avec eux, porteurs d’un possible fragile.

Bintou les regarda disparaître, le cœur gonflé d’une étrange énergie. Dès aujourd’hui, elle poursuivrait la formation de Mamou et Faïza, tout en s’acquittant de sa tâche de Mtawala. Elle aurait fort à faire : écouter les doléances, arbitrer les conflits, choisir les priorités, et toujours, transmettre. Elle n’en avait pas peur.

Désormais, elle marchait au cœur de sa voie. Il serait fier.

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