Faïza parvenait à réaliser tout le parcours sans difficulté. La veille, elle avait fermé son esprit. Elle s’améliorait rapidement.
Faïza venait de l’appeler. Bintou la rejoignit en souriant.
- On la fait, cette course ? demanda Faïza en sautillant. Tu vas voir ce que tu vas voir !
- Avec plaisir, dit Bintou.
Les deux pierres s’élevèrent. Bintou gagna mais Faïza la suivait de près.
- Tu t’es très bien débrouillée, bravo, dit Bintou. Je vais pouvoir te faire passer à la difficulté supplémentaire.
Faïza ne répondit rien. Elle boudait. Bintou sortit des chandelles de son sac et en installa à côté de chaque obstacle. Elle se souvint de la curiosité de Mamou mais également de tous les habitants lorsqu’elle en avait fait. Ces objets n’existaient pas à M'Sumbiji. Bintou tenait cette connaissance de L’Jor. Les villageois reproduisirent ses gestes et transmirent cette connaissance qui se répandit dans tout le pays.
Une fois toutes les bougies installées, Bintou se plaça à côté de Faïza.
- Voilà la difficulté supplémentaire, annonça-t-elle.
Une pierre s’éleva avant de faire le même circuit, à ceci près qu’à chaque obstacle passé, la bougie correspondante s’allumait comme pour saluer le caillou.
- Bintou ! C’est…
Faïza soupira devant la difficulté. Elle était tellement fière d’avoir réussi. Ce nouveau défi la démoralisait. Bintou comprit l’importance des épreuves. En les passant, l’apprenti validait quelque chose de reconnu, montrant sa réussite à tous.
- Il y aura une fête ce soir, annonça-t-elle.
- En quel honneur ? demanda Faïza.
- De toi et de ta réussite ! Tu as réussi la première épreuve de maîtrise de la magie. Cela mérite d’être célébré !
- Je suis loin de…
- Tu as réussi. Si tu ne regardes que le chemin à parcourir, tu vas déprimer ! Tu viens de passer un cap important ! Tu mérites bien une grande fête !
Faïza sourit.
- Tu essayes ? proposa Bintou. Commence petit. Fais juste passer la pierre et allume la chandelle en même temps.
Faïza se concentra. La pierre prit de l’altitude, se plaça en face du cerceau et le traversa. La bougie resta morte.
- Je ne… commença Faïza avant de se figer.
- Quoi ? demanda Bintou, en se tournant vers elle.
Faïza la fixait, les yeux agrandis, le visage très sérieux. Elle détaillait Bintou de la tête aux pieds, comme si elle voyait quelque chose que personne d’autre ne pouvait percevoir.
- C’est beau, souffla-t-elle.
- De quoi ?
Faïza avança la main, s’arrêtant à quelques doigts de sa poitrine. Elle caressa l’air, effleurant une forme invisible, palpable pourtant.
- C’est quoi ? murmura-t-elle. C’est tissé, comme un vêtement…
Bintou s’immobilisa. Son cœur battit plus vite. Elle comprit.
- Tu vois mon assemblage ?
- Ton quoi ?
- Mon assemblage. La forme que prend notre magie, nos fils, nos attaches. Je vois celui des autres, mais jamais le mien. Personne ne peut. Jusque là, j’étais la seule… Tu… tu le vois vraiment ?
Faïza hocha la tête.
- On dirait du tissu. Du chanvre blanc, je crois. Des pans entiers. Comme une tunique tissée.
Du tissu… pas des fils lâches, pas des filets troués. Pas encore de la soie, comme celui de son maître - soie pure, sans nœuds, sans défaut. Mais du tissu tout de même. Dense. Cohérent.
Bintou sentit une chaleur douce lui envahir la poitrine. Elle n’était pas une erreur, pas une construction bancale. Ce qu’elle avait patiemment bâti, fil après fil, tenait.
- Tu vois des points d’ancrage ? demanda-t-elle, la voix un peu rauque. Ce sont des nœuds, des jonctions. Là où les fils se croisent et se soudent. J’en ai sûrement un à l’épaule gauche.
Celui lié à la projection. Faïza fronça les sourcils, recula d’un pas, l’observa de côté, puis de dos, accroupie même, examinant chaque zone invisible avec une intensité d’orfèvre.
- Il y en a dix, annonça-t-elle. Ils sont… gros comme la phalange de mon petit doigt.
Bintou retint un sourire. Dix. Aussi petits. Loin du grain de sésame de son maître mais tout de même ! Elle n’aurait jamais osé l’espérer.
- Et moi ? demanda Faïza. J’ai quoi comme assemblage ?
- Tu veux savoir ?
Faïza hocha vigoureusement la tête.
- Très bien. Il faut que tu saches qu’il existe plusieurs formes d’assemblage. Les non-magiciens n’ont que des fils verticaux, rigides, sans trame. Les apprentis, eux, commencent à créer un filet : des lignes croisées, encore lâches, encore fragiles. Plus on progresse, plus ce filet se resserre. Certains deviennent tissu. Et les plus rares… ceux-là ont une soie pure, sans le moindre accroc.
- Comme toi ?
- Non. Mon maître avait cette soie-là. Moi, j’ai du chanvre. Solide. Fiable. Mais pas parfait.
Faïza se mordit la lèvre.
- Et moi ? Je suis comment ?
- Tu n’en es pas encore là, dit Bintou avec douceur. Ton assemblage est en formation. Il est… emmêlé. Les fils sont présents, mais ils s’effilochent, s’accrochent, se nouent aux mauvais endroits. Cela rend ta magie instable et difficile à canaliser. Mais tu progresses. Tu as commencé à tisser des lignes horizontales. C’est le début de la structure.
- Et les ancrages ? J’en ai ?
- Pas encore. Mais si tu continues comme ça, ton premier viendra.
Faïza soupira.
- J’ai toujours l’impression de m’arrêter trop vite. Mon énergie fond, et je mets une éternité à la récupérer.
- C’est normal. La méditation t’aide à élargir ton réservoir, mais tant que tu n’auras pas rencontré ton moi intérieur, tu resteras limitée. Une fois ton premier ancrage en place, je pourrai t’aider à franchir cette étape.
- Alors je vais m’entraîner deux fois plus !
- Pas question, gronda Bintou. Tu vas continuer, mais sans te brûler. La patience est une force. Tu en auras besoin.
Faïza sourit, et cette fois, ce n’était pas celui d’une enfant enjouée, mais d’une future magicienne.
- Promis, dit-elle.
Les lunes passèrent. Rethal, lassé, repartit. Il avait beaucoup appris, et promit de transmettre. Bientôt, ce fut au tour d’Aera de s’en aller.
- Je partirai demain, annonça le vieux shaman. Je me sens prêt à enseigner ce que j’ai reçu. Je t’enverrai du monde, promit-il.
Il hésita, comme s’il pesait ses mots.
- Je vais profiter de mon départ pour oser te dire quelque chose.
Bintou leva un sourcil. De quoi un homme comme lui, respecté, posé, pouvait-il craindre de lui parler au point d’attendre la veille de son départ ?
- Tu devrais changer de style… vestimentaire, précisa-t-il, visiblement gêné devant son regard incrédule. Ces habits… Ils font peur. Les gens n’osent pas venir vers toi.
Bintou resta muette. Beaucoup venaient, surtout des femmes. Habituées aux shamans mâles, elles se sentaient plus libres avec elle, plus à l’aise pour évoquer ce qui ne se dit qu’entre femmes. Mais peut-être avait-il raison. Peut-être que d’autres, plus timides ou plus jeunes, hésitaient à franchir le pas.
Elle baissa les yeux vers sa tenue : un mélange de cuir et de toile noire, taillée pour le combat autant que pour la route. Des vêtements de L’Jor, pratiques, solides, mais peu engageants. Elle n’y avait jamais vraiment prêté attention.
Quand elle releva la tête, Aera s’était déjà éloigné. Il rejoignait une femme du village. Leurs adieux promettaient d’être longs.
Bintou soupira. Elle était la seule à ne partager la couche de personne. Seule, depuis longtemps. Il était loin. Ils n’avaient jamais été ensemble. Et pourtant… elle ne pouvait pas. Il hantait ses pensées, l’empêchait d’aller vers un autre. Elle s’en savait incapable.
À l’aube, elle se rendit chez les tisseuses. Elle leur demanda une robe blanche, simple, en chanvre - un écho discret à son assemblage. Elles la lui cousirent avec soin. Lorsqu’elle se montra ainsi vêtue, les regards changèrent. Les demandes affluèrent. Les mères l’abordaient plus facilement. Les enfants restaient plus longtemps.
Aera n’avait peut-être pas tort, finalement.
Faïza s’entraînait à quelques pas du village. Mamou avait pris l’habitude de disparaître dans les montagnes, toujours à l’affût d’une fleur rare ou d’un serpent dont le venin, pensait-il, guérirait peut-être la fièvre de l’ombre. Il pouvait s’absenter trois jours, revenir les poches pleines de racines et de graines, le visage noir de poussière et les yeux brillants comme un enfant devant un trésor.
« Au secours ! »
Le cri fusa dans l’esprit de Bintou. Net. Tranchant. Panique brute. Elle se figea. Mamou.
Elle le suivait toujours par la pensée, comme un fil invisible qu’elle gardait tendu. Cette fois, il vibrait de peur.
Elle prévint Faïza par l’esprit. Sans attendre sa réponse, elle se précipita vers l’est, là d’où venait l’appel. Devant elle, un chaos de rochers et de poussière. Un éboulement tout juste formé, encore tiède à l’odorat. Les plantes avaient été broyées dans leur chute. Aucun doute : Mamou était dessous.
- Que se passe-t-il ? haleta Faïza, surgissant dans son dos.
- Mamou est là-dessous. Va chercher de l’aide. Maintenant.
- Ce gamin… marmonna Faïza, déjà repartie en courant. Il arrive toujours à se foutre dans des situations impossibles...
« Mamou ? » appela-t-elle par la pensée.
« Bintou ? J’ai peur… il fait noir. Elle répond pas… »
« Qui ça ? »
« Fafy. Elle m’a dit de venir voir une fleur, dans une grotte. Et puis… il y a eu un grand bruit. Elle a crié. Maintenant elle bouge plus. Je lui tiens la main mais elle ne la serre pas en retour. »
Elle jura. Quel dommage qu’il ne sache pas projeter, maugréa Bintou. Sa réserve d’énergie était pleine. Une simple projection et Fafy serait remise.
À cet instant, les villageois arrivèrent en courant, précédés par Walid , un des anciens. Essoufflés, inquiets, désorganisés.
- Que fait-on ? demanda l’un d’eux.
- Les pierres du haut d’abord, ordonna Walid.
- Non. Commencez par celles du bas, trancha Bintou.
- C’est dangereux. Tout risque de s’écrouler. Tu ne comprends pas la structure d’un éboulement, on dirait, répondit Walid d’un ton docte, comme s’il parlait à une ignorante.
Elle se tourna vers Faïza, le regard dur.
- Retiens les pierres du haut. Juste les retenir.
- Tu plaisantes ? Elles sont énormes, Bintou ! Même toi…
- Tu peux le faire. La magie se moque de la taille. Trouve les points d’ancrage. Appuie-toi sur chaque pierre pour bloquer les autres. Retiens. Respire. Concentre-toi.
Faïza déglutit, pâle. Mais elle hocha la tête.
- Et toi ? Que vas-tu faire ?
- Gagner du temps, répondit Bintou. Peut-être assez.
- Que fait-on alors ? redemanda un homme, hésitant entre l’ancien et la shaman.
Bintou planta ses yeux dans ceux de Walid. Un regard sec, implacable. Un silence. Puis Walid baissa les siens.
- Soit. Retirez les pierres du bas.
Les villageois s’activèrent, incertains mais dociles. Faïza, droite comme un javelot, leva les bras. La tension marquait son visage. Autour d’elle, la magie s’épaissit peu à peu, vibrante comme une nappe de chaleur sur des pierres brûlantes.
Bintou s’agenouilla non loin de l’éboulis, le souffle court. Elle ferma les yeux.
« Mamou ? »
« Je suis là… Les pierres bougent… mais ce sera trop tard. Je crois qu’elle ne respire plus… »
« Garde ta main dans la sienne. Ne bouge pas. Et quoi qu’il arrive… laisse-moi faire. »
« Faire quoi ? » demanda-t-il, inquiet.
Faire l’impensable, pensa Bintou sans le lui dire. Utiliser une compétence shale sur un non eoshen. Elle ignorait si c’était possible.
Elle s’assit en tailleur. Plongea.
Le shen de Mamou lui apparut comme un ensemble de fibres chaotiques, denses, encore peu malléables. Il n’était pas prêt. Il n’était pas censé savoir projeter. Il n’avait même pas la configuration intérieure pour le faire.
Elle s’infiltra dans son réseau, fine comme une goutte de rosée glissant entre les fils. Puis elle tordit. Étira. Connecta. Des liens se firent de force. Les filaments résistèrent, vibrèrent sous l’effort. Mamou gémit dans son esprit.
Souffrait-il ? Elle ne savait pas. Il tenait bon. Il gardait sa main dans celle de Fafy. Il l’aimait assez pour ça. C’était tout ce dont elle avait besoin.
La magie circula.
La régénération naturelle de Mamou s’écoula hors de lui comme un fleuve inversé. Elle glissa en Fafy. Bintou la sentit. Une étincelle. Une pulsation. Un souffle.
Ça avait marché.
Mais le prix…
Elle resta concentrée. Le lien devait être maintenu. Autour d’elle, les sons montaient comme à travers une brume. Les cris des femmes sur les hauteurs. Les grognements des hommes, haletants, mains calleuses contre la pierre. Les rires surpris des enfants, fascinés par cette voûte suspendue que Faïza retenait, défiant les lois du monde.
Des acclamations. Des cris de soulagement. De joie.
Mamou était sorti. Il avait sans doute tiré Fafy avec lui, sans jamais lâcher sa main.
Bintou ne projetait plus. Elle ne le pouvait plus. Mamou était presque vide. Et elle…
Elle sentit le sol s’éloigner. Ou peut-être était-ce le ciel. Son souffle se fit erratique. Puis cessa.
Un silence total l’envahit. Ni douleur, ni peur. Juste une absence. Son cœur venait de s’arrêter. Elle avait trop donné.
Son maître n’était pas là pour la ramener, cette fois.
Et pourtant… elle ne regrettait rien.
Elle avait sauvé une vie. Peut-être deux. Il n’y avait pas d’acte plus noble. Elle s’en allait le cœur gonflé de paix. Le sourire de ses patients valait tous les renoncements.
Elle ferma les yeux. Et tomba.