Enfin, le mont Namuli fut en vue et Rethal accéléra le pas, désireux d’y arriver avant la nuit. Ainsi, le groupe parvint au village sacré, lieu de vie des anciens, chefs de M'Sumbiji, et du Mtawala, le grand shaman, sans avoir mangé ni s’être reposés depuis le matin.
- Nous désirons parler au Mtawala, annonça Rethal au premier homme qui vint à leur rencontre.
- Maintenant ? Il est parti dormir, annonça l’homme. Il vous recevra demain.
- Nous sommes shaman et nous voulons le voir, insista Rethal.
- Tu es vraiment insupportable ! gronda Aera. Il n’y a aucune urgence. Laisse-le se reposer. Nous attendrons jusqu’à demain matin. Merci, mon ami, dit-il à l’homme qui s’éloigna en haussant les épaules.
Mamou courut chercher du bois. Il l’assembla puis annonça que la construction était prête.
- Bintou ? répéta l’enfant. C’est prêt !
Bintou transperça Faïza des yeux. La jeune femme ne comprit d’abord pas puis s’écria :
- Moi ? Tu veux que je l’allume ? Avec mon esprit ?
- Tu sais bien faire voler une pierre. Il ne s’agit pas de faire naître le feu tout entier mais juste d’allumer les brindilles sèches du bas, au milieu de la construction de Mamou. Tu m’as souvent vu le faire. À ton tour maintenant !
Faïza se concentra et rapidement, de la fumée indiqua sa réussite. Finalement, le tout s’embrasa sous le regard extasié de Faïza tandis que Mamou fronçait les sourcils.
Les deux shamans et Faïza purent manger. Aera et Rethal s’endormirent. Bintou et ses deux apprentis méditèrent un peu. Faïza en ayant davantage besoin que Mamou, Bintou profita de ce moment seul avec l’enfant pour discuter avec lui.
- Ça n’a pas semblé te plaire que Faïza allume le feu. Tu es jaloux qu’elle réussisse là où tu échoues ?
- Non, indiqua Mamou. C’est juste que… Je sens que je n’y arriverai jamais… comme une certitude. Je ne saurais l’expliquer…
- Ne te mets pas trop de pression, dit Bintou. Tu as tout le temps.
Mamou hocha la tête tout en restant un peu en retrait. La leçon de plantes lui rendit le sourire. Il adorait apprendre le nom, les effets, les dosages, les limites, les conséquences de chaque objet de la nature. Faïza rejoignit le cours dès qu’elle sortit de méditation et apprécia l’entraînement au combat avec Bintou lui déliant les jambes.
Au matin, une femme les trouva assis autour des dernières braises. Le soleil se levait derrière les crêtes.
- Le Mtawala est prêt à vous recevoir, annonça-t-elle.
- Ce n’est pas trop tôt, grommela Rethal en se redressant.
- Merci beaucoup, dit Bintou avec un sourire, inclinant la tête devant la villageoise.
Ils la suivirent à travers les sentiers de terre battue du village perché à flanc de montagne. L’air était plus frais ici, chargé d’humidité. Tout autour, le paysage s’ouvrait sur des vallées profondes où serpentaient des rivières invisibles, cachées sous une mer de feuillages. Au loin, le ciel pâle s’accrochait aux sommets, comme s’il hésitait à s’élever davantage.
Le village mêlait simplicité et sagesse ancestrale. Quelques maisons en briques rouges, sans ornement, se mêlaient à des huttes de boue séchée coiffées de toits en chaume. Des enfants pieds nus les observaient en silence, tandis que des femmes pilaient le maïs dans de grands mortiers de bois, indifférentes ou feignant de l’être. L’odeur âcre du feu de cuisson flottait dans l’air, mêlée à celle plus douce de la terre encore humide de rosée.
Ils arrivèrent au centre du hameau, devant une construction plus vaste, aux murs lissés avec soin. Là, les attendait un homme assis sur un tabouret tressé, sous l’ombre d’un toit prolongé.
Il était chauve, la peau lisse et sombre, marquée de rides profondes qui racontaient plus d’années qu’aucune bouche n’aurait osé nommer. Une courte barbe blanche ourlait son menton, parfaitement taillée. Il portait autour du cou un simple collier en cuir, au bout duquel pendait un morceau brut d’ambre. Un silence plein de présence l’entourait, comme si les sons eux-mêmes s’apaisaient à son approche.
- Bonjour, Mtawala, dit Rethal en s’inclinant. Merci de nous recevoir.
Le Mtawala leva les yeux dès leur arrivée.
- Bonjour, Rethal. Je suis ravi de te revoir. Toi aussi, Aera. Qui sont vos compagnons ?
- Je te présente Bintou, commença Rethal. Elle souhaite…
- Bintou ? le coupa le Mtawala. Celle qui aurait soigné un village frappé d’une épidémie ?
Rethal se figea. Les nouvelles les avaient devancés. Son regard se durcit. Il aurait préféré que le Mtawala accueille Bintou sans a priori. Une part de lui redoutait que l’ancien ne se laisse influencer. Il grogna, contrarié.
Le Mtawala observait Bintou, impassible, assis dans la pénombre de la hutte. La lumière du matin, tamisée par le toit de chaume, découpait son visage marqué par l’âge et les années de sagesse. Sa peau sombre brillait légèrement de sueur malgré la fraîcheur de la montagne. À son cou, le pendentif en ambre, poli par les ans, reposait sur sa poitrine. La résine capturait la lumière et la renvoyait comme un œil doré, calme et ancien.
- Je n’aime pas les rumeurs, dit-il enfin. Je suis du genre à croire ce que je vois. J’ai croisé trop de menteurs, de bons illusionnistes, de charlatans. L’œil humain est faible. Il voit ce qu’il espère ou ce qu’on lui souffle.
- Nous avons été témoins de… commença Aera.
- Non pas que je remette ta parole en doute, Aera, mais je le répète : je crois ce que je vois.
Sans un mot, Aera dégaina sa dague. Il la retourna, lame vers lui.
- Vois par toi-même.
- Non, siffla Bintou.
Sa voix, calme mais tranchante, coupa le geste net.
- J’ai confiance en toi, précisa Aera. Tu vas me soigner. Je ne risque rien. Ce serait un honneur…
- Non, répéta Bintou, plus fort cette fois. Plus jamais ça.
Yarhi. Sylenn. Syphry. Les visages se bousculaient dans sa mémoire. Tous ces corps marqués, tous ces êtres utilisés pour prouver, démontrer, convaincre. Elle revoyait son maître, froid, inébranlable, transperçant de sa dague sans remord. Elle refusait de marcher sur ses traces.
- Nous attendrons qu’un évènement se produise, dit-elle. Un vrai. Quelque chose de naturel.
- Cela pourrait prendre des années ! s’exclama Rethal, sidéré.
- J’ai tout mon temps, répondit-elle.
Elle se tenait droite, le regard limpide. Aucun défi dans sa posture, mais une solidité inébranlable.
- Je continuerai à former Mamou et Faïza ici, au village. Ainsi, le Mtawala pourra constater mon savoir : plantes, pommades, baumes, onguents. Et vous, Rethal, Aera, vous pourrez rester, partager ce que vous savez avec les autres shamans. Plus la connaissance se transmettra, plus M’Sumbiji grandira.
- Former Mamou et Faïza ? répéta le Mtawala.
- Les deux enfants sont ses apprentis, précisa Aera.
Rethal serra les mâchoires.
- Tu aimerais être désignée comme shaman, comprit le Mtawala. C’est une situation inédite. D’ordinaire, c’est le maître qui amène son apprenti. Où est ton maître ?
- Loin, répondit Bintou.
Elle ne développa pas. Le Mtawala n’insista pas, mais ses yeux se plissèrent. Il saisit que ce silence n’était pas vide.
- Très bien. Je vais t’observer. Longtemps. Je veux voir de mes propres yeux ce que tu vaux, puisque personne ne peut…
- Je te confirme qu’elle mérite de… tenta Aera.
- Ce n’est pas ton apprentie, le coupa le Mtawala.
Le ton n’avait rien d’agressif, juste ferme. Aera s’inclina, acceptant le rappel à l’ordre.
- Je me ferai ma propre opinion, conclut le Mtawala. Merci à vous. Vous pouvez vaquer à vos occupations.
Ils se levèrent. En sortant de la hutte, Bintou sentit l’air vif de la montagne lui caresser le visage. Elle savait qu’elle venait d’entrer dans un territoire bien plus exigeant que n’importe quel ravin : celui de la patience, du regard scrutateur et de la foi en ce qu’elle était, sans avoir besoin de le prouver dans le sang.
Bintou avisa une vieille femme aux traits burinés, le dos un peu voûté, mais l’œil alerte.
- Bonjour. Les deux enfants et moi allons rester quelque temps au village. Y aurait-il des hommes forts pour nous bâtir une hutte de quatre pièces ?
- Et moi ? demanda Aera.
- T’es assez grand pour demander toi-même, répliqua Bintou.
La vieille esquissa un sourire et hocha la tête.
- Je vais m’en occuper, dit-elle avant de disparaître entre les habitations, un bâton à la main.
Le village s’étendait en paliers sur les flancs du mont Namuli. Des huttes rondes en boue séchée et en paille parsemaient les hauteurs, certaines encadrées de haies basses. Çà et là, des maisons en briques d’argile rouge s’élevaient, plus récentes, parfois peintes de symboles rituels. Les chemins de terre serpentaient entre les habitations, bordés de galets ou de petites rigoles qui guidaient l’eau de pluie. Des enfants jouaient avec des noix fendues, des femmes pilaient le mil ou tressaient des paniers. Le vent, chargé de poussière et d’odeurs de bois brûlé, faisait claquer les tissus suspendus entre les habitations.
Bintou se promena un moment, observant les gens, les gestes, les outils, les vêtements, les décorations accrochées aux portes. Elle repéra un potier, un sculpteur de calebasses, un maître en nœuds de cordes, un tanneur. À chaque rencontre, elle échangea quelques mots, glana des objets insolites, récolta de quoi construire un petit monde.
- Tu vas faire quoi avec tout ça ? demanda Faïza, chargée de paniers, de bouts de lianes, d’un demi-tronc creusé et d’un lot de perles usées.
Bintou l’entraîna jusqu’à un recoin du village, au pied d’une petite falaise couverte de lichens. L’endroit semblait oublié, à l’écart. Elle y déposa ses trouvailles et se mit à l’ouvrage.
Peu à peu, elle créa un circuit de formes et de textures, reliant les objets entre eux : une souche creuse ici, un tunnel creusé dans la terre, un bambou fendu, un arc de corde tendue. Lorsqu’elle recula enfin, le soleil inclinait déjà ses rayons.
- Voilà le trajet, dit-elle en faisant sauter une pierre dans sa paume.
Une caresse du shen et la pierre s’élança, bondit, disparut derrière un rocher, réapparut plus loin, emprunta une liane tressée, puis termina sa course dans un cercle de pierre.
- Entraîne-toi, ordonna Bintou. Pas trop longtemps à la fois. Médite après chaque tentative. Quand tu te sentiras prête à gagner, reviens vers moi.
- À gagner ? Comment ça ?
- Une course… entre ma pierre et la tienne.
- Ça va me prendre des années ! s’écria Faïza.
- Tu as mieux à faire ?
Faïza grimaça.
- Commence tout de suite au lieu de ronchonner. Tu perds du temps pour rien ! Tu viens, Mamou ? On va observer ce qui pousse dans le coin.
Mamou hocha la tête. Les deux partirent en silence, longeant les parois rocailleuses.
Bintou savait que le Mtawala, dissimulé à l’ombre d’un arbre, avait assisté à toute la scène. Il n’intervint pas, mais son regard s’attarda d’abord sur le parcours savamment construit, puis sur Faïza, dont la pierre échouait encore à franchir le tout premier obstacle. Enfin, il suivit du regard les deux herboristes. Un sourire fugitif effleura ses lèvres, mais il ne dit rien.
En s’éloignant de Faïza, Bintou redécouvrit le bonheur du silence. Un vrai silence, pas celui des lèvres, mais celui de l’esprit. La fillette n’émettait pas de sons, non… mais son esprit, lui, se répandait. Bintou allait devoir lui apprendre à obliger ses pensées à vivre en elle, sinon sa simple présence deviendrait insupportable.
Elle comprenait désormais pourquoi les eoshen prenaient leurs distances avec elle. Un esprit qui se répandait gênait.
Elle marcha sans but précis, guidée par la lumière de fin du jour et les odeurs de la végétation. À chaque plante, chaque arbre, elle s’arrêtait. Elle désignait l’écorce, les feuilles, les rameaux, les bourgeons, les fleurs, les fruits, les champignons. Elle parlait des alliances invisibles, des échanges entre racines, des secrets de croissance. Mamou buvait ses paroles, posait des questions, corrigeait parfois, apprenait souvent. Il avait cette attention rare, presque sacrée, que seuls les amoureux de la nature savent offrir.
Aera et Rethal finirent par les rejoindre.
- Je suis passé voir Faïza. Elle s’énerve toute seule, dit Aera en haussant les épaules.
- Je sais, répondit Bintou. Je la suis par l’esprit. Elle a de la ressource. Elle finira par y arriver.
- Tu ne restes pas avec elle pour la guider ?
- Un peu de calme me fait du bien, soupira Bintou.
- Calme ? Elle n’ouvre jamais la bouche, objecta Aera, surpris.
La bouche, non, pensa Bintou. Mais le reste…
- Contrairement à Mamou qui n’arrête pas de parler, grogna Rethal. Est-ce qu’il sait se taire, cet enfant ?
Bintou sourit. Elle en doutait.
- Comment tu fais pour retenir tout ça ? râla Aera. Tout se mélange dans ma tête. Trop d’infos !
- Nos cerveaux sont trop vieux, marmonna Rethal.
- Le palais mental est à la portée de tous, jeune ou vieux, dit Bintou en s’arrêtant au pied d’un arbre à écorce rouge. Pas besoin d’être magicien.
- Le quoi ? s’écria Aera.
- Je vais vous expliquer.
Elle reprit les mots de son maître, presque mot pour mot, les laissant résonner comme des graines dans la terre. Submergée par ses émotions, elle avait perdu son accès au shen. Le souvenir de son maître la hantait, ombre toujours un pas derrière elle, murmure à son oreille.
Faïza n’entendit pas cette leçon, mais ce n’était pas grave. Bintou comptait bien la répéter, encore et encore, à tous ceux qui voudraient bien l’écouter.
Le soir tombant mit fin à la leçon. Une fête s’organisa en l’honneur des trois nouveaux arrivants. La hutte de Bintou et de ses apprentis n’était pas encore terminée, mais une pièce avait déjà un toit - suffisant pour s’abriter de la pluie quotidienne en cette saison. Bintou remercia les hommes avec chaleur, puis se rendit à la fête, où elle retrouve Faïza et Mamou.
- Tu t’entraînes pas ? lança l’enfant avec un ton qui piquait.
- J’ai le droit de me détendre ! grogna Faïza, déjà en train de se diriger vers la piste improvisée.
Bintou l’observa de loin. Faïza se rapprochait de plusieurs hommes, ses gestes, son port de tête, son regard - tout chez elle clamait ses intentions. Mais ce furent ses pensées qui dérangèrent vraiment. Aucune pudeur mentale. Aucune barrière.
Des images jaillirent, nettes, insistantes : des caresses, des peaux qui se frôlaient, des soupirs, des corps entremêlés. Bintou tenta de détourner son esprit, de repousser l’invasion. Ce n’était pas de la honte. Ni de la gêne morale. Juste une intrusion. Ce jardin-là, elle aurait préféré que Faïza le garde secret.
Elle essaya de penser à autre chose. À son maître.
Mais l’esprit joue parfois de cruels tours : les désirs de Faïza s'entrelacèrent aux siens. Les deux mondes se mêlèrent, confus, troublants. Son souffle dans son cou. Ses mains sur son corps. Elle lutta contre ces pensées mêlées qui n’étaient pas les siennes, pas tout à fait.
Enfin, Faïza s’éloigna, bras dessus bras dessous avec un des hommes. Un silence intérieur retomba sur Bintou. Elle inspira, comme si l’air lui revenait.
- Bonjour, Bintou. Peux-tu faire quelque chose pour moi ? J’ai mal quand… je fais pipi, murmura une femme en baissant les yeux.
Bintou l’invita à la suivre un peu à l’écart, l’examina, puis lui tendit un petit flacon.
- Mélange ça dans une outre d’eau. Bois-le sur une journée entière.
La femme s’éloigna, soulagée, remerciant à mi-voix. Bintou retourna près du grand feu, attirée par la musique et les danses. Faïza vint se poster à ses côtés.
- C’est parce que tu n’étais pas d’accord avec ses méthodes que tu t’es éloignée de ton maître ? demanda-t-elle sans détour.
Bintou haussa un sourcil, surprise.
- J’ai vu ta réaction quand Aera a voulu se blesser pour prouver que tu pouvais le soigner. Tu as dit plus jamais ça. J’en ai déduit que ton maître agissait de cette manière… que tu n’as pas supporté. Alors tu es partie ?
Elle insistait. Pourquoi maintenant ? Bintou n’avait aucune envie de parler de ça. Mais déjà, les émotions de Faïza l’envahissaient : déception, tristesse, peur. Faïza se leva, blessée de son silence.
- Faïza ! Attends !
La jeune femme se retourna, visage fermé, esprit douloureux.
- Tu as peur de moi. De mon instabilité. Que je parte. Que je ne tienne pas mes promesses. Tu crois que j’ai fui parce que c’était trop dur, ou parce que je suis lâche…
- C’est une possibilité, admit Faïza.
Elle ne savait rien. Dans ce vide, son imagination tissait des scénarios plus sombres les uns que les autres. Mais lui révéler la vérité ? Qu’elle avait été condamnée à mort pour usage interdit de la magie ? Impossible.
- Je suis rentrée chez moi, répondit Bintou.
C’était vrai. En un sens.
- Il est loin, se souvint Faïza. Msumbiji te manquait ?
Bintou hocha la tête. Voir le monde. Le toucher. Sentir l’eau d’une rivière sur ses pieds nus, l’écorce râpeuse des arbres, dormir à la belle étoile. Rien de virtuel n’égalait cela.
- Il n’a pas voulu venir avec toi ? demanda Faïza, intriguée.
- Je ne lui ai pas demandé. Je n’allais pas priver son peuple de son aide.
Faïza la fixa un instant. Elle comprenait. Et elle avait peur. Peur que Bintou reparte, un jour, sans prévenir. Qu’elle s’efface pour rejoindre l’homme qu’elle aimait toujours - et qui la tuerait à peine l’aurait-il retrouvée.
- Il te manque terriblement… Vivre ici vaut-il cette perte ?
Bintou sentit ce que Faïza ne disait pas : cette peur que tout s’effondre, que le lien fragile qu’elles tissaient s’interrompe brusquement.
- Je ne partirai pas, Faïza. Je te le promets.
L’esprit de Faïza se calma un peu.
- Maintenant, il faut que je t’apprenne à refermer ton esprit. Tu te répands, c’est insupportable !
- Me répands ? Ça veut dire quoi ?
- Viens.
Bintou l’entraîna à l’écart. Mais une fois seules, elle s’immobilisa. Elle n’avait aucune idée de comment transmettre ça. Elle-même l’avait appris dans la douleur, par le professeur sadique qui riait de sa souffrance. Il était hors de question de faire subir cela à Faïza.
Alors elle improvisa.
Elle tenta de suivre son instinct, de guider à tâtons. Faïza mit un temps infini à apprendre. Bintou dut supporter ses pensées vagabondes durant de longues saisons.