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Chapitre 25 : Bintou - Éveil

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Par Nathalie

La marche reprit, semblable à la précédente. Faïza, ancienne protectrice, avançait sans effort. Elle marchait en tête, près de Mamou, le rabrouant sans cesse alors qu’il s’agitait autour d’elle, courant après la pierre qui tournoyait dans les airs.

Elle ne s’étonnait pas de cet objet défiant les lois de la nature, trop occupée à suivre ce garçon qui bondissait sans raison apparente. Elle ignorait que ce n’était pas un caprice : de l’énergie, Mamou en débordait. Littéralement.

Soudain, Faïza s’effondra.

Mamou poussa un cri de triomphe : il venait d’attraper la pierre. Sa joie se mua en hurlement de terreur en découvrant le corps inerte de sa compagne de route. Tous accoururent. Aucune blessure, aucune morsure, ni piqûre. Pas d’ombre de serpent ou de scorpion. Faïza semblait… dormir.

- Qu’est-ce qui se passe ? cria Mamou, affolé.

- Qu’est-ce que j’en sais ? répliqua Bintou, le souffle court.

- Aide-la ! hurla-t-il, paniqué.

Bintou activa le shen. L’assemblage de Faïza apparut. Il avait changé. Un fil horizontal liait maintenant deux verticales. Bintou effleura les lignes. Elles formaient une structure stable, équilibrée. L’intersection offrait un point d’ancrage idéal. Le filet allait tenir.

- Bintou ? insista Mamou.

Elle posa sa main sur le bras de Faïza et projeta. La jeune femme ouvrit les yeux et se redressa, l’air perdu. Aussitôt, des pensées fusèrent dans l’esprit de Bintou : images floues, bribes désordonnées, sans début ni fin. Un chaos mental.

- Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi je suis par terre ? demanda Faïza, déboussolée.

- Tu t’es écroulée ! lança Mamou, encore tremblant. Tu nous as fait une peur bleue !

- Je suis malade ? s’inquiéta Faïza.

- T’as peut-être mangé un truc pas net, proposa Mamou.

Bintou esquissa un sourire, puis déclara :

- Tu en avais assez de le voir courir après cette pierre, hein ?

Faïza hocha la tête, un peu confuse.

- C’est toi qui l’as mise dans sa main, conclut Bintou.

- J’y ai même pas touché ! protesta Faïza.

- Et pourtant, tu l’as fait, insista Bintou.

Incroyable ! Faïza venait de s’éveiller au shen. Bintou n’avait aucune idée de comment cela s’était produit, mais le fait était là. La pierre flottante, destinée à Mamou, avait changé de main… par sa volonté inconsciente.

Bintou grimaça. Sans moi intérieur, Faïza allait devoir avancer à tâtons. Le moindre faux pas pourrait la tuer. Certes, Bintou serait là pour veiller, mais tout de même…

- Je comprends rien, murmura Faïza.

Bintou se souvint. Lors de sa propre première fois, elle avait cru que des eoshen se moquaient d’elle, agissant à sa place. Elle aussi avait été incapable de relier les effets à sa propre action. Faïza venait de vivre la même chose.

- Ça va venir, promit Bintou. Juste… vas-y doucement, d’accord ?

- Doucement à quoi ?

Bintou lui sourit, puis demanda la reprise de la route. Mamou grogna. Par précaution, Bintou avait retiré la pierre. Hors de question de risquer la vie de Faïza.

Ils marchèrent jusqu’à la nuit tombée. Tandis qu’Aera et Rethal sombraient dans le sommeil, Bintou prit ses apprentis à part.

- Il va falloir que vous méditiez, dit-elle.

- Méditer ? répéta Faïza. C’est quoi ?

- C’est ça, répondit Mamou en s’asseyant en tailleur.

Il ferma les yeux, et quelques instants plus tard, son souffle s’était apaisé. Faïza le fixa, interloquée.

- Il fait quoi, là ?

- Il augmente sa régénération naturelle, expliqua Bintou. En gros… c’est ton réservoir d’énergie. Plus il est rempli, plus tu peux user du shen sans t’effondrer. Mamou et moi savons contacter notre moi intérieur.

Elle chercha ses mots.

- Comment te dire ça clairement… Tu sais, quand tu te blesses, ton corps se répare tout seul.

Faïza hocha la tête.

- Tu n’as pas besoin de demander consciemment. C’est automatique. Mais si les blessures sont trop nombreuses, ton corps finit par décrocher.

- Je vois.

- Une régénération naturelle élevée permet de tenir plus longtemps. Et si tu trouves ton moi intérieur, tu peux même diriger cette énergie. La canaliser. Imagine deux blessures : une petite au bras, une grave à la cuisse. Ton corps essaiera de réparer les deux en même temps.

Faïza acquiesça, attentive.

- Mamou et moi, on peut concentrer l’énergie sur la blessure la plus urgente. Regarde.

Sans hésiter, Bintou dégaina et entailla sa main gauche. Le sang perla à peine qu’elle ferma les yeux. En quelques instants, la plaie se referma.

- Ouah ! s’exclama Faïza, les yeux écarquillés. En méditant, je pourrais faire ça ?

- Non, corrigea Bintou. Ça, c’est après. Quand tu auras trouvé ton moi intérieur. La méditation t’aide à nourrir ta régénération naturelle. Mais tant que tu ne l’as pas trouvé, tu ne pourras pas la contrôler.

- Et pour le trouver, je fais comment ?

Bintou resta silencieuse. La question la heurta plus qu’elle ne l’aurait cru.

- Comment lui, il l’a trouvé ? demanda Faïza, désignant Mamou du menton.

- Je le lui ai montré, répondit Bintou. Mais je ne peux pas faire ça pour toi. J’y laisserais ma peau. C’est trop violent.

- Ah… souffla Faïza. Et toi, tu l’as trouvé comment ?

En écoutant un mec débiter des conneries mystiques, pensa Bintou. Elle serra les lèvres.

- Tu ne veux pas me le dire. Je comprends. C’est entre ton maître et toi, je suppose.

Bintou garda le silence. C’était plus simple qu’elle le voit ainsi.

- Bon… je vais essayer de méditer, annonça Faïza en s’asseyant.

Contre toute attente, elle s’y prit plutôt bien. Bintou la regarda s’absorber dans le silence, le dos droit, le souffle calme. Elle-même s’installa pour une courte séance, avant de se lever pour chercher de quoi nourrir les deux shamans et Faïza.

Quand Mamou sortit de sa méditation, Bintou lui enseigna quelques rudiments de botanique. Plus tard, elle donna à Faïza sa première leçon de combat.

À l’aube, tout le monde se réveilla. Après un repas rapide, la pierre réapparut. Mamou lui courut après sans un mot.

- Je me sens bien après la méditation, dit Faïza en s’étirant. C’est bizarre de ne pas dormir, mais… ça me plaît. Enfin… pas encore assez pour courir comme lui.

- Ta régénération reste faible. J’ai dû t’en prêter un peu.

Une pierre surgit devant Faïza.

- Tu peux en contrôler deux en même temps ? s’étrangla-t-elle.

À ces mots, une dizaine de pierres se mirent à léviter autour de Bintou.

- C’est un sort très simple, répondit-elle avec un haussement d’épaules.

Toutes retombèrent sauf deux, celle de Mamou et celle pour Faïza.

- Attrape-la.

- J’ai pas envie de courir, grogna Faïza.

- Ça tombe bien, ce n’est pas ce que je t’ai demandé.

Bintou s’interrompit. Ces mots… Elle les avait entendus. Exactement ceux-là. Son cœur rata un battement. Elle fut projetée en arrière, au jour où elle l’avait massé pour la première fois. L’odeur de sa peau, la chaleur de ses mains, la gravité de sa voix… Elle y était. Corps et âme.

- Bintou ? Les pierres… Elles sont tombées.

Elle cligna des yeux. Le shen avait fui. Elle avait perdu le contrôle.

- Désolée… Je… j’étais ailleurs.

- Avec lui, comprit Faïza. Il te manque.

Bintou sentit sa gorge se serrer. Elle inspira, souffla par le nez. Les pierres retrouvèrent leur hauteur.

- Bon. Je suis censée l’attraper sans courir ? Et je fais comment ?

- Comme hier, répondit Bintou sans plus d’explication.

- Comme hier ? répéta Faïza, agacée.

Il fallut presque toute la journée, mais au final, Faïza referma les doigts sur la pierre. Elle chancela, un genou à terre.

- Je suis… vidée.

- Tu tiens debout, c’est l’essentiel. On s’arrête pour la nuit.

- Maintenant ? s’étrangla Rethal.

- À ce rythme, on mettra deux lunes à rejoindre le Mtawala, râla Aera.

- Et alors ? Tu es pressé ? rétorqua Bintou. Tu n’apprécies pas mes leçons ?

- Moi si. Lui non. Il râle fort, ajouta Aera en désignant Rethal d’un geste du pouce.

Bintou haussa les épaules.

- Il est libre de partir.

- Il tient à assister à ta rencontre avec le Mtawala.

- Il peut partir devant.

- Ton savoir est précieux, dit Rethal. Il m’intéresse. Je trouve juste dommage de perdre autant de temps.

- Le chemin compte autant que la destination.

Rethal grogna et s’éloigna. Bintou secoua la tête. Voilà qu’elle parlait comme le professeur de régénération naturelle. Ça devenait grave.

- Comment t’as fait ? murmura Mamou à Faïza, une fois les deux shamans endormis.

- Fait quoi ? demanda-t-elle en baillant.

- Pour attraper la pierre !

Elle haussa les épaules.

- Je sais pas trop… Je voulais qu’elle soit dans ma main. Fort. Et puis… elle y est venue.

Mamou la fixa, interloqué.

- Tu voulais qu’elle vienne ? C’est tout ?

- Je sais que ça n’a pas de sens, répondit Faïza. Mais j’ai pas mieux.

Elle se tourna vers Bintou, qui écoutait sans un mot.

- Tu disais que c’était dur à expliquer. Je comprends maintenant. Moi non plus, je saurais pas l’expliquer.

Un léger sourire étira les lèvres de Bintou. Pour la première fois, Faïza touchait quelque chose d’essentiel.

Les jours défilèrent sans encombre, entre averses tièdes et éclaircies. Faïza maîtrisait désormais la pierre avec une étonnante aisance. Bintou observait ses progrès, le cœur partagé. Il manquait les couloirs étroits et les virages serrés du parcours d’obstacles au foyer. Impossible de reproduire cet entraînement en itinérance. Il leur faudrait un point d’ancrage. Un lieu fixe.

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