Bintou observait son alambic, le cœur léger à l’idée de pouvoir enfin s’en servir. Des coups frappés contre la porte principale la firent sursauter. Elle soupira. Elle devenait trop indispensable. À contre-cœur, elle s’éloigna de son précieux atelier pour aller ouvrir.
- Que tes nuits soient sombres, Bintou.
Sur le seuil se tenait le professeur de régénération naturelle. À ses côtés, l’apprenti que Bintou avait blessé lors de l’entraînement, celui dont l’esprit débordait en un torrent d’émotions mal maîtrisées. La dernière fois, elle n’avait perçu qu’un brouhaha indistinct. Aujourd’hui, un sentiment écrasait tout le reste : Je ne veux pas.
Bintou fit abstraction de ces pensées parasites pour se concentrer sur le professeur.
- Que tes nuits soient sombres, eoshen, répondit-elle.
- Accepterais-tu de montrer son moi intérieur à mon apprenti... en ma présence ?
Bintou fronça les sourcils. Elle n’avait aucune envie de s’y coller. Elle voulait créer ses produits.
Je ne veux pas.
Le cri silencieux de l’enfant résonnait dans son propre cœur.
- Tu me soignes si je m’écroule ? demanda-t-elle.
Le professeur fit une moue contrariée avant de secouer la tête. Il ne lèverait même pas le petit doigt pour elle.
- Non, dit-elle.
L’apprenti soupira d’aise.
Ouais ! Elle a refusé !
L’eoshen se raidit, puis s’éloigna sans un mot. L’enfant s'apprêtait à le suivre quand Bintou le retint d’un murmure :
- Attends…
Elle attendit que le professeur disparaisse dans le bâtiment avant de s'accroupir devant l'enfant.
- Pourquoi est-ce que tu ne veux pas ?
Il se tortilla, mal à l’aise.
- Tu n’as pas envie que je pose mes mains sur toi ? demanda-t-elle. Je comprendrais, ne t'inquiète pas.
- Non, ça, je m’en fiche, avoua-t-il.
- Tu as peur de me faire du mal ?
- Un peu… murmura-t-il tristement.
Ce n'était pas la vraie raison. Ses pensées, chaotiques, se tournaient vers ailleurs, trop erratiques pour suivre.
- Personne ne viendra te sauver si je te tue, pleura-t-il.
Bintou sentit son cœur se serrer.
- Merci pour ta prévenance, souffla-t-elle.
Cela faisait du bien, d’entendre un peu de compassion, même aussi maladroite, dans ce monde étouffant.
- Tu ne veux pas parce que tu m’en veux pour t’avoir frappé ?
- Non, répondit-il sans hésitation. Tu as eu raison. Je suis mauvais. C’était mérité.
Bintou ricana, un rire bref et sec.
- Personne ne mérite d’être frappé, dit-elle. Le combat est une école exigeante. Tu dois apprendre à donner des coups… et à en recevoir. Gagner sans la moindre blessure est une illusion… sauf peut-être pour mon maître.
Elle haussa les épaules.
- Si tu t’effondres au premier hématome, tu perdras toujours. Ce n’était pas une punition.
L’enfant la regarda, stupéfait.
- Tu parles comme lui. Vous êtes faits pour être ensemble.
Bintou frissonna. Ensemble… Ce mot ouvrait une plaie qu’aucune potion ne saurait refermer.
- Pourquoi ne veux-tu pas que je te montre ton moi intérieur ?
- Je veux bien, répliqua-t-il.
Je veux, je veux, je veux… Ses pensées l'assaillirent comme une marée.
- Au contraire, supplia-t-il, s’il te plaît, fais-le !
Bintou resta interdite. Tout sonnait faux.
- Alors pourquoi ce refus, tout à l’heure ?
L’enfant baissa la tête, honteux.
- Je ne veux pas qu’il soit là, murmura-t-il.
Tout s’éclaira d’un coup. Ce n’était pas elle qu’il rejetait. C’était le professeur.
- Je ne suis pas un cobaye, gronda l’enfant. Pas un objet pour ses expériences !
Bintou s’adoucit. Elle perçut sa colère, sa frustration, sa déception immense.
- Il faut beaucoup de courage, dit-elle.
L’enfant releva les yeux, incertain.
- Pour admettre qu’on ne sait pas, pour chercher à s’améliorer, même quand on porte un titre qui inspire la crainte.
Il secoua la tête, perdu.
- Ton professeur fait preuve d’une immense humilité en agissant ainsi, reprit-elle. Tu imagines ce que ça coûte, de tendre la main et d’être rejeté ?
Elle marqua une pause.
- Grâce à toi, il pourrait peut-être apprendre à aider tous les autres apprentis à mieux se connaître. Ce n’est pas un sacrifice vain. Tu peux être le cobaye… ou le pionnier.
L’enfant grimaça.
- Je vais y réfléchir, promit-il avant de filer.
Bintou le regarda disparaître dans les couloirs. Elle soupira. Ce combat-là, elle n’était pas certaine de l’avoir gagné. Mais au moins, elle pouvait retourner à ses potions.
- Que tes nuits soient sombres.
Bintou leva le nez pour constater la présence du premier frère. Elle esquissa un sourire narquois.
- Que tes nuits soient sombres… répondit-elle en soupirant.
Son alambic l’appelait. Bintou fronça les sourcils.
- Tu accepterais de me faire un massage ? demanda-t-il.
- Non, dit-elle sans hésiter.
Ils étaient sympas, mais là, elle en avait assez. Assez des interruptions, assez des sollicitations. Tout ce qu’elle voulait, c’était avoir la paix.
- Notre passage du niveau 1 en régénération naturelle nous ouvre le droit d'assister aux cours de projection, poursuivit-il. Le professeur ne te laissera jamais y participer, mais nous, on peut te refaire le cours et s’entraîner avec toi, si tu veux.
Elle n’avait pas refusé pour obtenir quelque chose. Juste parce qu’elle n’en avait pas envie. Cela ne l’empêcha pas de se jeter sur l’occasion tendue comme une corde de salut.
- D’accord. Avec joie, dit Bintou.
L'ironie la frappa aussitôt. Même sans dormir, sans boire, sans respirer, elle n’aurait pas assez d’heures pour tout faire. Ses journées débordaient. Et pourtant, elle acceptait encore d’en rajouter.
- Venez demain matin à l’aube. Vous serez mes premiers clients de la journée.
- Tu nous réserves ce créneau tous les jours ? demanda le frère, l'œil pétillant d'espoir.
Bintou ricana.
- D'accord.
- Super ! À demain matin !
Restait à voir si elle avait vraiment réussi à se débarrasser des volontaires pour des massages...
Elle ferma la porte derrière lui, puis, sur la pointe des pieds - comme si cela changeait quoi que ce soit - elle traversa la pièce principale pour rejoindre la salle de préparation. Pas un bruit. Pas un coup à la porte. Rien. Le silence se posa autour d’elle, dense, apaisant. Elle soupira d’aise. Enfin seule.
Elle passa toute la nuit à créer des produits, les gestes précis, l'esprit vidé de toute pensée parasite. Dans cet espace de calme, elle retrouvait un peu d'elle-même.
À l’aube, les deux frères l'attendaient déjà sur le seuil. Fidèles au poste. Après leur massage, Bintou prit la direction de la salle des fourmis, portée par l’élan tranquille de sa nuit de travail.
Le professeur s’occupa d’elle seule. Les autres apprentis gardaient leurs distances, et Bintou devina qu’aucun n’avait envie de se trouver trop près d’elle.
- Tu as cessé de répandre tes pensées, dit-il. Mais du même coup, tu es devenue sourde au monde qui t’entoure.
- Sourde ? répéta Bintou. Pourtant, j’entends très bien l’autre apprenti qui se répand à longueur de journée.
- Tout le monde l’entend. Je te parle de canaux privés.
Elle plissa les yeux. Il poursuivit :
- Nous communiquons sans cesse par le shen. Des milliers d’échanges se croisent autour de toi à chaque instant. Certains sont publics, d’autres privés. Tu ne les entends pas parce que tu n’y es pas invitée.
Bintou ouvrit de grands yeux. Elle n’en avait pas la moindre idée.
- Le but de ces leçons, dit-il, c’est que tu sois capable d’ouvrir un canal entre toi et une personne précise. Un lien privé. Il faut que l’autre accepte. Chacun doit faire la moitié du chemin.
- D’accord, dit-elle.
La leçon commença.
Bintou se montra attentive, appliquée. Le professeur tint parole : pas de douleur, pas de brutalité, seulement une progression lente, rigoureuse. Elle avançait.
Mais après ce temps passé à plonger dans son esprit, il lui fallait bouger, se défouler. Elle se dirigea vers la salle des guépards.
Son maître était là, en pleine leçon avec des eoshen de niveau moyen. Il l’invita à servir d’assistante. Elle accepta. Elle exécuta les démonstrations, reproduisant les erreurs à corriger, parfois caricaturales, parfois subtiles.
Le cours toucha à sa fin. Les bâtons furent rangés. Le maître se tourna vers elle.
- Merci, Bintou. Maintenant, viens te défouler. Attaque-moi.
Elle ne se fit pas prier.
Les eoshen ne quittèrent pas la pièce. Ils se plaquèrent contre les murs, silencieux, attentifs.
Le maître ne tricha pas. Il jouait juste au-dessus de son niveau : suffisamment pour la pousser dans ses retranchements, pas assez pour l’écraser. Bintou pouvait tenter des choses. Réussir, parfois.
Chaque coup arrachait des murmures. Les eoshen suivaient l’échange, captivés. Le maître finit par lever une main pour interrompre l’affrontement.
- Vous trouvez ça violent ? lança-t-il aux spectateurs.
Bintou, concentrée, n’avait rien entendu de ce qui se disait autour d’elle. Les têtes hochèrent en silence. De son côté, elle avait déjà connu bien pire : bras fracturés, côtes broyées, mâchoire disloquée. Ce n’était rien.
- Changement d’arme, annonça-t-il.
Elle reposa le bâton, revint au centre. Il ne donna aucune instruction. Il sortit sa dague.
Les eoshen du foyer ne portaient pas d’arme. Ils écarquillèrent les yeux. Bintou sortit sa propre lame, celle du village dans les montagnes. Combat rapproché. Trop rapproché. Pas seulement parce que c’était plus dangereux. Mais parce qu’il était là, tout près. Et qu’elle le désirait.
Il attaqua. Elle esquiva. Pas assez vite. Une entaille lui ouvrit l’avant-bras, nette. Les eoshen lâchèrent un chœur de "oh" fascinés.
Elle ne broncha pas. Riposta. En vain. Il dansait, fluide, insaisissable. Il lisait dans ses gestes avant même qu’elle les pense.
- Survis à ça, dit-il, la lame sur sa gorge.
Le cri de la salle jaillit quand la lame trancha. Peau. Chair. Trachée. Œsophage.
Mais Bintou, prévenue par sa voix, s’était repliée en elle-même, vers son moi intérieur. Tandis qu’il terminait son geste inutile, elle contre-attaqua. Sa dague glissa vers son flanc, frôla sa hanche.
Les eoshen se tendaient à chaque geste, frémissaient à chaque coup. L'air vibrait d'attente.
Il attrapa son poignet, la désarma, puis la cueillit d’un coup de pied dans le ventre. Bintou encaissa sans broncher, usa du déséquilibre pour tourner autour de lui, et frappa vers sa mâchoire.
Autour d’elle, les regards brûlaient. Une fièvre. Comme s’ils voulaient qu’elle gagne. Qu’elle le dépasse.
Mais elle ne le pouvait pas. Il anticipait tout. Il frappait juste, interceptait chaque élan. Implacable.
Elle tomba. Face contre sol. La lame toucha sa nuque. Il suffisait d’un mouvement. Elle mourrait. Pour de vrai. Elle ne bougea plus.
- Tu en as eu assez ? demanda-t-il.
- Oui, maître.
Il se releva. La tension retomba.
Les eoshen s’éloignèrent, déçus. Elle les entendait maugréer. Elle avait perdu. Ils avaient espéré, pourtant. Elle l’avait vu dans leurs yeux.
Elle soupira. Même en sachant que ce n’était qu’un entraînement, frôler la mort restait un choc. Le maître rangeait déjà les armes, préparant la salle pour la suite.
- Merci, maître, dit-elle.
- De rien. Bonne journée.
Elle quitta la pièce sans un mot, remonta le couloir jusqu’à sa salle de massage. Elle ne l’atteignit pas. Un eoshen l’attendait devant la porte. Pas n’importe lequel.
- Mon apprenti est venu me voir ce matin, annonça le professeur de régénération naturelle. Il m’a dit qu’il voulait bien que tu lui montres son moi intérieur.
Il marqua une pause, comme s’il cherchait ses mots.
- J’avoue avoir été surpris. Je n’avais pas compris que tu avais refusé juste parce qu’il ne voulait pas.
Bintou esquissa un sourire. Même avec leurs deux formes de communication - la voix et l’esprit - les eoshen restaient parfois désarmants de maladresse.
- Est-il capable d’entrer en méditation profonde ? demanda-t-elle.
- J’en doute, répondit le professeur.
- Alors non. Je vais mourir si je le fais, et tu as refusé de me soigner.
- J’accepte le somnifère, déclara une voix d’enfant dans son dos.
L’apprenti venait d’émerger d’un couloir latéral. Bintou grimaça.
- Quoi ? s’étonna le professeur.
- Lorsque mon client médite, il m’aide. Les fils se tendent d’eux-mêmes, se rejoignent, se soudent. J’ai peur que s’il dort, son fil principal reste flottant, détaché de l’ensemble.
- J’accepte le risque, répéta l’enfant.
Bintou fixa le garçon un instant. Puis hocha la tête.
- Soit.
Ils entrèrent ensemble dans la salle. L’enfant s’allongea sur le dos sans retirer ses vêtements. Bintou alla chercher le flacon dans la pièce voisine. Quand elle revint, il avait déjà fermé les yeux. Il inspira profondément, une fois, deux, et s’abandonna tout entier.
- Efficace, souffla le professeur.
Elle ne répondit pas. Elle activa le shen, ajusta les réglages et s’immergea dans l’assemblage du jeune garçon. Le moi intérieur… ce fil minuscule, essentiel, caché quelque part dans le dédale du filet grossier du garçon. Elle observa. Chercha.
Heureusement, l’enfant était jeune. Il n’avait presque pas développé ses compétences magiques. L’ensemble était épuré, sans complexité parasite. Pas même un ancrage. Depuis combien de temps était-il au foyer ? Un an ? Deux tout au plus ?
- Pourquoi as-tu pris la peine de le convaincre ? demanda le professeur à voix basse.
Il savait que l’enfant, endormi, ne pouvait l’entendre. Bintou ne leva pas les yeux. Elle fouillait encore, patiente, concentrée.
- Pour te remercier, répondit-elle.
- Me remercier ? De quoi ?
- De m’avoir permis de trouver mon moi intérieur.
- M’est avis que tu l’aurais trouvé sans moi.
- Ou pas. Tes mots m’ont aidée. J’étais partie dans la mauvaise direction. Tu m’as ramenée au centre.
Un silence. Il ne répondit pas. Elle finit par lever les yeux vers lui… et se figea.
L’assemblage du professeur voletait autour de lui comme un manteau vivant, tissé de filaments souples et lumineux. Rien à voir avec les structures fixes des eoshen sédentaires. Cela ressemblait à une œuvre shale - mouvante, aérienne, imprévisible.
Un détail clochait.
Bintou plissa les yeux. Là, un pli. Subtil mais net. Un fil capté par erreur dans un ancrage auquel il n’appartenait pas. Le déséquilibre était discret, presque invisible, mais il modifiait l’ensemble. Il le fragilisait.
- Bintou ? fit le professeur.
Elle sortit de sa torpeur, secoua la tête.
- Pardon. Oui, je voulais te remercier… mais aussi parce que tu as été le premier à m’avoir parlé.
Elle reporta son attention sur l’enfant. Fouilla à nouveau, méthodique.
- Pas directement, précisa-t-elle. Juste des phrases lancées pendant ton cours. Mais tu étais là. Tu parlais. Et ça m’a suffi.
Derrière elle, il ne répondit rien. Elle ne voyait pas son visage. Ne percevait ni émotion ni geste.
- Je t’ai trouvé, murmura-t-elle.
Ses doigts plongèrent vers un petit filament, juste sous le cœur. De là, elle tira. Doucement. Le fil venait par fragments, lentement, s’enroulait entre ses doigts.
Il résistait. Alors elle patienta. Le laissa retourner en lui-même quand il se dérobait. Chaque geste était une promesse muette : je ne te veux aucun mal, je suis là pour t’unir, pas pour t’abîmer.
La journée avançait. Le soleil descendait derrière les verrières. Enfin, le fil atteignit la taille requise. Mais comme elle l’avait prévu, il refusa de se coller à l’assemblage. Trop flottant. Trop indépendant.
Elle glissa la main sous la veste de l’enfant. Pressa légèrement, à l’endroit exact où elle voulait qu’il rejoigne le reste. Une impulsion. Un frémissement. Et le fil s’ancra. Enfin.
Elle relâcha la pression. Ferma les yeux. Sourit. Elle venait de réussir.
- Tu peux le réveiller, indiqua-t-elle, satisfaite.
- Non, répondit l’eoshen. Je ne peux pas.
Elle se tourna vers lui.
- Parce que ta ligne principale est prise dans le mauvais ancrage ? Tu ne peux plus projeter, n’est-ce pas ?
Il resta figé, comme frappé par la foudre.
- Tu peux voir ça… juste en observant mon assemblage ?
Elle hocha la tête.
- Tu veux que j’essaie de réparer ?
Le visage de l’eoshen trahissait peu, mais son corps tremblait. Une sueur fine perlait à sa tempe. La pâleur, la respiration trop courte, les doigts crispés sur sa toge.
- Tes pensées sont sales, impures, murmura-t-il.
Elle haussa les sourcils, sans comprendre.
- Les humains ne pensent qu’à ça. Tu as déjà connu l’acte intime. Ce n’est pas une question. Je l’ai vu dans ton comportement. Le sexe rend dépendant. Tu en veux encore. Davantage. Je ne tolérerai pas…
Elle le regarda. Longtemps. Sans rougir, sans ciller. Juste un silence. Ni colère, ni honte. Rien qu’une distance. Une retenue polie. Elle ne répondit pas. Ne le corrigea pas. À quoi bon ? Ce qu’il croyait lire n’existait pas. Ce qu’il dénonçait, elle ne le connaîtrait sans doute jamais. Elle le savait. Et cela suffisait.
- Je ne franchirai jamais la ligne, finit-elle par dire. Ce sont des massages. Rien d’autre.
Sa voix était posée, calme.
- Aujourd’hui, peut-être. Et demain ? Et dans dix générations ?
Elle détourna les yeux, lentement. Frissonna. Mais ne répondit pas. Elle n’en savait rien.
- C’est impensable que tu me touches, conclut-il.
Un silence. Elle inspira.
- Ce n’est peut-être pas nécessaire, murmura-t-elle.
Il releva la tête, soupçonneux.
- Je ne prendrai pas le somnifère. Être vulnérable à ce point… inimaginable.
- Je ne pensais pas à ça. Tu étais shale, avant, n’est-ce pas ?
Il hocha la tête. Un poids ancien semblait peser sur sa nuque. Il avait gagné sa liberté. Puis l’avait perdue.
- Projeter est nécessaire pour rester shale, expliqua-t-il. Parfois, on parvient à créer un sort nouveau… mais cela en détruit un autre. Moi, j’ai perdu celui qui m’était indispensable. Je n’ai pas eu de chance.
Il sourit, sans joie.
- Je suis redevenu sédentaire.
Bintou déglutit, la gorge sèche. Il poursuivit :
- J’ai décidé d’aider les jeunes à trouver leur moi intérieur. En espérant que ça m’aiderait, moi aussi. Avant, ils devaient se débrouiller seuls. Personne ne leur enseignait ça. J’ai essayé. Je tente encore. Je fais de mon mieux.
Il releva les yeux vers elle.
- Avant moi, quatre apprentis sur cinq échouaient. Aujourd’hui, seuls deux sur cinq n’y arrivent pas.
- Tu as fait exploser les statistiques, souffla-t-elle.
- Deux sur cinq meurent parce que je suis incapable de les aider, grogna-t-il.
- Deux sur cinq survivent grâce à toi.
Il soupira. C’était toujours la même histoire. Le verre, à moitié vide. À moitié plein.
- Si tu as été shale, tu pourrais peut-être entrer en méditation profonde… seul. Sans mon aide.
Il fronça les sourcils.
- Cela me prendrait des lunes.
- Et alors ? Tu as quelque chose de plus urgent à faire ?
Il la fixa. Longuement. Des lunes. Des lunes à méditer. À espérer. Pour peut-être retrouver cette capacité perdue. Pour peut-être recouvrer sa liberté.
Il ricana.
- D’accord. Je le fais.
Elle sourit.
- Dis-moi où tu t’installes. Je viendrai de temps en temps. Si ta méditation est assez profonde, je pourrai travailler sur toi sans danger.
Il acquiesça.
- Je vais d’abord attendre qu’il se réveille.
- Je te laisse avec lui.
- Merci, Bintou.
- De rien, dit-elle.
Elle quitta la pièce, le cœur plus léger. Les jumeaux l’attendaient. Il était temps pour elle de recevoir sa première leçon de projection.