Bintou boudait. Elle traînait les pieds, les bras croisés, le regard noir. Elle ne voulait pas être là. L’année précédente, elle avait assisté à ces épreuves. Elle s’en souvenait comme d’un supplice : du sang, des cris, des corps qui tombaient. Il ne s’agissait pas d’épreuves mais de sacrifices.
- Les jumeaux seront ravis que tu sois là, avait dit son maître.
Ravis, oui. Mais elle, non. Qu’on vienne lui dire après coup « on a réussi », ça lui allait très bien. Pas besoin d’assister au massacre en direct.
- Épreuve de régénération, annonça le maître de cérémonie. Trois candidats.
Les jumeaux. Et un autre, l’apprenti qu’elle avait aidé sous somnifère. L’enfant s’avança, mains moites, menton levé.
- Niveau un.
Il ferma les yeux. Une petite plaie à la paume. Une simple estafilade. Le sang se referma, absorbé par la peau. L’enfant soupira, soulagé.
Vint le tour du second des jumeaux, celui à l’assemblage grossier.
- Niveau cinq.
La rumeur monta dans la foule, surprise. Des exclamations, des protestations, un début de clameur. Bintou fronça les sourcils.
- Pourquoi tout le monde réagit comme ça ? demanda-t-elle.
Pas de réponse. Elle se tourna vers son maître pour répéter - mais il n’était plus là. Disparu.
Elle revint vers le cercle. Juste à temps pour voir le maître de cérémonie lever une lame et l’enfoncer sans trembler dans le cœur du jumeau.
Bintou étouffa un cri.
L’apprenti eoshen s’écroula à genoux, le torse percé, la bouche pleine de salive et de sang. Il chancela, plia, mais… resta conscient. Le temps fila, faisant craindre pour sa vie. Finalement, la plaie se referma. La peau se sutura. Il haletait, livide. Mais il se dressa, éloignant la mort.
Son frère, subissant la même épreuve, ne vacilla pas. Pas un frisson. Pas une larme. Pas une goutte de sang. Imperturbable. Il se soigna sans broncher, comme s’il avait réparé un accroc dans une manche.
Les trois furent validés. L’épreuve suivante s’enchaîna aussitôt.
- Maîtrise du shen.
Bintou, encore choquée, vit des apprentis entrer dans le cercle, accomplir leurs gestes. Les flammes tournaient, les vents pliaient, les lumières se déformaient. Elle suivait à moitié. Les jumeaux revinrent vers elle.
- Bravo, souffla-t-elle. Vous avez été… formidables.
- Merci Bintou ! répondirent-ils en chœur, le visage rayonnant.
- Bon… maintenant on peut s’en aller, non ?
- Non, fit l’un.
- Pas encore, dit l’autre.
- Comment ça ? s’étonna-t-elle.
Ils ne répondirent pas.
Elle assista à l’épreuve d’esprit, puis à celle de nature. Là, elle décrocha complètement. Rien ne lui parlait. Ce n’était que des sensations, des courants, des échanges invisibles.
- Épreuve de projection, annonça le maître de cérémonie.
Les jumeaux tournèrent la tête vers elle. Leurs regards, d’ordinaire joueurs, étaient devenus sérieux.
- Quoi ? fit-elle.
- Tu participes à cette épreuve avec nous, répondit le premier.
- Non. Non, certainement pas.
- Ton maître nous a dit de t’y traîner. De force s’il le fallait, ajouta le second.
- Il n’est même pas là !
- Il nous a dit que tu dirais ça.
Elle grogna. Pesta. Jeta un regard vers la sortie. La foule la repéra. Le maître de cérémonie aussi.
- Pas de candidat, commença-t-il.
Il s’interrompit en les voyant approcher.
- Trois candidats, soupira-t-il.
La foule rugit.
Le maître de cérémonie se plaça devant le premier jumeau. Il ouvrit la bouche pour annoncer quelque chose, mais le maître de Bintou, surgissant dans le cercle, l'interrompit d’un ton sec :
- Elle en premier.
Un soupir. Un froncement de sourcils.
- Quel niveau ?
- Cinq, répondit son maître sans hésiter.
- Nous n’avons pas de quoi permettre…
- J’ai amené ce qu’il faut, coupa-t-il, implacable.
Le maître de cérémonie grogna, résigné. Les jumeaux ne cillèrent pas. Leur calme figea Bintou. Si eux ne semblaient pas inquiets, alors peut-être n’y avait-il pas lieu de trembler. Peut-être.
Un doute rampa en elle. Que pouvait bien avoir amené son maître pour rendre possible une projection de niveau cinq ? Et pourquoi cette impression étrange qu’on jouait une pièce, montée pour elle seule ?
- Soit, lança enfin le maître de cérémonie. Je te laisse la main.
Il sortit du cercle, désengagé. Pour lui, ce n’était qu’un divertissement de plus, une mise en scène baroque destinée à distraire la foule. Bintou le sentit dans ses os : aux yeux de tous, elle n’était qu’un pantin qu’on traînait là pour le spectacle.
Un elfe noir entra dans le cercle. Yeux bandés, mains liées derrière le dos. Il avançait à petits pas, perdu.
- Yarhi ? souffla Bintou, stupéfaite.
Elle avait reconnu son parfum avant même son visage. Le parfumeur. Son ami. Son mentor. L’homme doux et rieur qui lui avait appris à distiller le monde.
Yarhi se tourna vers sa voix. Il n’eut pas le temps d’articuler un mot. Son corps s’arqua sous le choc. Trois coups secs, rapides, précis. Le maître de Bintou lui avait planté une dague dans le cœur et les reins. Un flot épais coula de sa tunique. Il s’effondra, muet.
- Non ! hurla Bintou, se jetant à genoux près de lui.
Son sang tiède se répandait sous ses mains tremblantes.
- Tu pleures et tu cries. Tu gaspilles ton énergie, constata son maître.
Il n’y avait aucune pitié dans sa voix. Aucune faille. Juste un défi lancé à cru. Bintou le regarda avec horreur. Yarhi n’avait rien fait de mal. C’était une injustice sans nom, un crime absurde. Une monstruosité de plus.
- Bintou, tu peux le faire. Tu en es capable. Ne le laisse pas mourir pour rien. Rends-lui la vie.
- Il est mort ! hurla-t-elle. On ne peut pas ramener les morts !
- Il n’est pas encore mort. Ressaisis-toi. Projette ta régénération. Sauve-le.
Une voix intérieure, douce et familière, s’ajouta. Deux voix, en fait. Celles des jumeaux.
« Nous croyons en toi. »
Elles résonnaient dans son esprit, par ce lien tissé au fil des mois, ce canal qu’elle avait appris à ouvrir en privé. Ils étaient avec elle. Là. Partout. Ensemble.
Leurs pensées réchauffaient son cœur glacé. Elle n’était plus seule.
Les larmes ruisselant sur ses joues, Bintou ferma les yeux, plongea. Elle toucha la vie comme on saisit une corde en train de couler. Elle l’arracha d’elle-même pour la transmettre à Yarhi.
La projection fut brutale. Trop. Yarhi se redressa d’un coup, hurlant de douleur et de confusion. Bintou s’effondra à son tour, du sang plein la bouche, sa poitrine labourée par une douleur insoutenable.
- Ne bougez pas, ordonna d’une voix tranchante son maître.
Les jumeaux, immobiles, respectèrent l’ordre, mais leurs pensées se ruèrent vers Bintou. Ils l’entourèrent d’un voile de chaleur, d’encouragements, d’amitié. Un cocon invisible.
Elle puisa en eux la force de respirer. D’avancer. De s’écouter. Elle replongea en elle-même, vers son moi intérieur. La guérison se fit. Le cœur empli de détresse, elle se redressa, vacillante mais debout. Ce n’était pas peu dire qu’elle détestait ces épreuves sanglantes.
Yarhi avait disparu. Ramené chez lui, loin de ce théâtre de sang. Il n’en comprendrait probablement jamais le sens.
- Tu vois que tu en es capable, lança le maître. Mais toujours tes émotions… Tu dois apprendre à les maîtriser.
Il la ramena auprès des jumeaux d’un geste brusque, puis fit signe au suivant.
- À ton tour, dit-il au second jumeau.
Le maître de cérémonie haussait déjà les épaules, las. Le meilleur des shale venait de conserver la place qu’il lui avait donnée. Bintou sourit.
- Niveau 5, annonça le second jumeau.
- Je sais, précisa le maître de Bintou. Tu veux devenir shale, n’est-ce pas ?
L’apprenti hocha la tête.
- Prouve que tu en es capable.
Le maître de Bintou attrapa la main du premier jumeau de sa main gauche et sa dague pénétra la chair, frappant à plusieurs reprises.
- Sylenn ! hurla le second jumeau tandis que son frère s’écroulait.
Bintou constata que son maître ne lâchait pas la main du mourant. Il l’empêchait probablement d’accéder à sa régénération naturelle. Pour obtenir un tel résultat, le contact physique était nécessaire, comme il l’avait fait pour elle après l’avoir punie de la Nech’i kwasi. La projection fonctionnait elle aussi par contact direct.
Le second jumeau se rua sur son frère mais ne le soigna pas. Terrorisé à l’idée de le perdre, il pleurait, criait, le secouait, le caressait. Bintou sentit son cœur se serrer. Elle allait perdre un ami, peut-être même deux. Cette pensée la plongea dans une violente rage. Comment pouvaient-ils laisser faire cela ? N’importe lequel des eoshen présent pouvait le sauver et ils regardaient faire.
Bintou tenta de s’avancer vers le jumeau au sol prête à lui offrir le peu de régénération qui lui restait mais un mur de shen l’en empêcha. Elle lança un regard noir à son maître qui ne cilla pas. L’apprenti était censé se débrouiller seul.
- Reprends toi ! hurla-t-elle à son ami. Tu peux le sauver. Projette !
Le jumeau restait sourd à ses appels. Bintou secoua la tête. Elle n’avait plus de régénération personnelle mais son ami, lui, était gonflé à bloc. Il était trop bouleversé pour projeter lui-même mais il savait faire. Bintou lança le shen vers son ami. Rien ne l’en empêcha. La barrière n’était que physique. Si elle ne pouvait pas avancer, la magie restait disponible.
Elle contacta la régénération naturelle de son ami. Elle savait très bien où était son moi intérieur pour l’avoir trouvé elle-même. Elle manipula le shen de son ami pour qu’il projette vers son frère. Cela fonctionna. Bintou refusa de se laisser envahir par la joie procurée par un tel miracle. Ce qu’elle faisait nécessitait une intense concentration. Elle projetait… sans contact direct. Plus exactement, elle forçait son ami à projeter sa propre régénération. Elle cessa de chercher à comprendre, désireuse avant tout d’aider ses amis. Les explications seraient pour plus tard.
Bintou, les yeux fermés, gardait le contact et par les mains du jumeau bouleversé tenant son frère bien-aimé, il le soigna, redonnant la vie. Sylenn – Bintou connaissait désormais son nom – ouvrit les yeux. Le maître de Bintou lâcha son poignet, se leva, se tourna vers l’apprenti en larmes et annonça :
- Épreuve échouée.
Sylenn s’exclama un « Quoi ? » ahuri.
- Tu pourras de nouveau tenter l’année prochaine, annonça le maître de Bintou.
Bintou fronça les sourcils. Quelque chose lui avait-il échappé ? Un échec à une épreuve n’était-il pas puni de mort ?
- Bintou ?
Elle leva les yeux sur son maître.
- Pont de projection validé.
L’assemblée hoqueta de stupeur. Sylenn, qui venait de se lever, hurla de joie avant de prendre Bintou dans ses bras. Un raclement de gorge lui rappela la solennité du moment.
- Pardon, dit Sylenn en redevenant stoïque. Niveau 5.
Bintou observa les deux hommes qui se toisaient. Le regard de l’apprenti disait « vas-y, je m’en fous ». Le maître de Bintou haussa les épaules. Il dut s’accroupir pour attraper le poignet du jumeau toujours à genoux le visage couvert de larmes.
Pour la troisième fois, il arma son bras et frappa. Bintou admira le calme total de Sylenn. Il s’accroupit près de son frère dont la vie s’échappait à la vitesse d’un cheval au galop et projeta, rendant sa vigueur à son frère, mais pas son sourire. Le jumeau à genoux le resta. Bintou ne s’expliquait pas cette intense souffrance. Son frère était en vie et lui aussi. Où était le problème ?
- Niveau 5 en projection validé, annonça le maître de Bintou.
Le second jumeau hoqueta avant de gémir. Douleur ? Tristesse ? Il semblait déchiré de l’intérieur. Son frère venait de réussir là où il avait échoué, et alors ? Il retenterait l’an prochain, voilà tout !
- Bienvenu parmi nous, eoshen, continua le maître de Bintou.
Eoshen ? répéta Bintou tandis que la foule applaudissait et hurlait de joie. Eoshen ? Bintou comprit. Lors de leur première rencontre, ils lui avaient dit avoir tout validé sauf la régénération naturelle qui ouvrait le droit à la projection. Ils ne leur restaient que ces deux-là. En les validant dans la même année, il venait de gagner son titre… là où son frère restait simple apprenti.
L’un devenait le supérieur de l’autre. L’harmonie, la symbiose, la symétrie du couple gémellaire venait d’être brisée. L’eoshen y semblait indifférent là où l’apprenti haletait et tremblait de partout.
- Épreuve de maîtrise supérieure du shen, annonça le maître de cérémonie tandis que le maître de Bintou sortait du cercle en souriant.
Sylenn prit son frère en larmes sous le bras et l’aida à sortir. L’apprenti était anéanti. Bintou partit à la poursuite de son maître.
- Pourquoi avoir fait cela ? gronda-t-elle.
Il se tourna vers elle.
- Tu as été horrible !
- Envers lui… ou envers toi ? demanda-t-il.
Elle serra les dents. Son ventre noué, ses poings crispés.
- J’ai été extrêmement gentil avec toi, poursuivit-il. Imagine si, au lieu de Yarhi, cela avait été…
Ma mère, pensa Bintou. Elle aurait réussi. Évidemment.
- Moi, termina-t-il.
Le sol sembla se dérober sous ses pieds. Lui ? Le perdre, lui ? Impensable. Inimaginable. Son cœur battit plus vite. Une larme coula.
- Pour devenir shale, il faut maîtriser ses émotions. Imagine : ils deviennent shale tous les deux. Ils voyagent ensemble. Et un jour, l’un se fait toucher… mortellement.
Il la regarda.
- L’autre meurt aussi. Incapable d’utiliser son shen, alors même qu’il est plein de régénération naturelle. C’est absurde.
Bintou n’osa répondre. Il avait raison.
- Un seul des deux a la clarté. Le contrôle. Les compétences. Tu as vu leurs assemblages. Ose me dire qu’ils sont équivalents.
Elle grimaça. Celui de Sylenn rayonnait d’équilibre. Celui de son frère… un amas confus, indiscipliné.
- Leur lien les freine. À force de vouloir rester ensemble, ils oublient l’essentiel. Ils ne sortiront pas côte à côte. L’un obtiendra le titre, la liberté, le droit de sortir. L’autre, jamais. Séparés. Reliés, oui, mais à distance. C’est inévitable.
Bintou baissa les yeux. Une injustice. Une fatalité.
- Ce n’était qu’une épreuve. Il en a déjà validé d’autres. Sa vie n’était pas en jeu. Pas plus que celle de son frère. J’aurais soigné l’autre avant la fin. Je n’aurais jamais laissé mourir un espoir shale.
Bintou essuya ses joues trempées. Elle s’était emportée. Elle s’était trompée.
- Tu aurais fait pareil pour Yarhi, souffla-t-elle.
- Bien sûr.
Elle se sentit stupide.
- Je ne connais rien à tout ça, mais le jumeau, lui, savait que tu soignerais son frère.
Son maître confirma d’un geste. Pourquoi alors s’était-il retrouvé dans cet état, incapable de surmonter ? Il savait que son frère ne risquait rien.
- Si tu me voyais, moi, allongé, baignant dans mon sang… comment réagirais-tu ?
Le cœur de Bintou se serra. Sa respiration s’accéléra. Une angoisse noire la saisit.
- Si l’idée seule te met dans cet état… murmura-t-il.
Elle ne pouvait le nier. Même si elle savait qu’il survivrait, le voir tomber… l’écraserait.
- Il était inutile que ton épreuve de projection soit plus violente qu’elle ne l’a été. Je n’étais pas la victime uniquement parce que tu ne sortiras jamais d’ici.
Il marqua une pause.
- Ce genre de contrôle n’est exigé que des shale. Pas des autres.
Bintou hocha la tête.
- Pardonne-moi, murmura-t-elle.
- Je vais devoir partir. Cela fait trop longtemps que je me trouve au foyer. Ma mission ici est remplie. Ma place est auprès de mon peuple.
- Tu ne restais que pour lui ? demanda-t-elle, la gorge serrée.
Il ne répondit pas. Il n’avait pas besoin de le faire. Elle avait compris. Tout se figea en elle. Elle voulut sourire, faire semblant de ne pas comprendre. Faire diversion. Mais rien ne vint. Ses mains, pendantes. Son ventre, vide.
Alors c’était ça. Il était resté… mais pas pour elle. Pas pour ce qu’elle devenait, ni pour ce qu’elle était. Elle n’était qu’un témoin. Un décor. Un point d’appui temporaire.
Elle avait cru. Elle y avait cru. À ces mots glissés, à ces silences pleins, à cette attention soudaine, cette chaleur discrète. Elle avait cru qu’il restait pour elle. Le sol ne s’ouvrit pas. Rien d’aussi spectaculaire. Juste un froid lent, rampant, qui s’insinua dans ses côtes. Le doute s’éteignit. Pas pour elle. Pour lui. Pour l’espoir shale. Son cœur ne se brisa pas. Il se contracta, sec. Et plus rien.
- Avant de partir, je veux que tu me donnes tous tes produits. Je les répartirai aux shale dehors quand je les croiserai.
- Il y en a…
- Le shen m’aidera à les porter, précisa-t-il. J’ai une requête à te formuler… plus exactement deux…
Bintou releva la tête, le cœur battant. Ces derniers instants ensemble prenaient une saveur étrange. Elle se força à ne pas espérer.
- Tout d’abord, j’aimerais beaucoup que tu continues à le former au combat. Tu le dépasses largement.
- Mais pas son frère ? demanda-t-elle, la gorge sèche.
- Si tu as du temps à perdre… murmura-t-il, le regard fuyant.
Un silence flotta, gêné. Bintou baissa les yeux, puis souffla, un sourire pincé au coin des lèvres.
- Oui, bien sûr. Je le formerai. Avec joie.
- Je te remercie. L’autre demande est personnelle.
Ses yeux se redressèrent, surpris. Un battement de cœur suspendu.
- Accepterais-tu de m’enseigner le tir à l’arc ?
Elle cligna des yeux. Elle ne s’attendait pas à cela. Pas à une demande aussi… humaine.
- Parce que tu ne peux pas aller chercher ces informations directement dans mon esprit ?
- Je l’ai déjà fait. Mais entre la théorie et la pratique, il y a un gouffre. Rien ne vaut un vrai cours.
Elle hocha la tête, sans rien dire. Ce n’était pas le tir à l’arc qui comptait.
Ils se rendirent dans la cour d'entraînement. Tout y était, comme s’il s’y préparait depuis des jours. Elle le regarda décocher une première flèche, qui s’écrasa lamentablement sur les pavés.
Bintou ne put s’empêcher de sourire. Il ne protesta pas quand elle s’approcha pour corriger la position, les appuis, la respiration. Elle toucha son poignet, ajusta ses hanches. Il ne bougea pas. Il écoutait.
En quelques tirs, il atteignait déjà le centre de la cible. Une caresse du shen recula la cible. Il recommença. Encore au centre.
Bintou s’approcha. Très près. Elle souffla dans son cou. La flèche partit n’importe où.
- Alors, eoshen shale, tu perds ta concentration au moindre coup de vent ? lança-t-elle d’une voix légère.
Il tourna la tête vers elle. Il aurait pu froncer les sourcils. Il aurait pu se refermer. Il sourit. Elle ne dit plus rien.
Quand il estima que l’entraînement suffisait, ils rejoignirent sa salle de préparation. Il prit tout. Chaque pot, chaque fiole. Elle le regardait faire sans un mot. Le silence s’épaississait.
- Je vais avoir du boulot, grogna-t-elle en tentant de faire diversion.
Il ne répondit pas. Il se contenta de prendre le dernier sac. Elle l’accompagna jusqu’à la porte. L’air s’était refroidi.
- S’il te plaît, ne me laisse pas ici… murmura-t-elle.
Elle savait qu’il dirait non. Elle savait. Mais elle ne pouvait pas se taire.
- Emmène-moi avec toi… supplia-t-elle.
Il leva les yeux vers elle. Lentement. Son regard s’arrêta sur ses joues. Des larmes, déjà. Il la regarda sans un mot. Elle sentit en elle quelque chose vaciller, chavirer. Elle aurait voulu s’effondrer. S’accrocher. Disparaître. Tout à la fois.
Il restait figé, impassible.
- Si tu te sens trop mal, va à Ketema, dit-il.
Elle chancela. Ce n’était pas un refus brutal. C’était pire : une porte entrouverte qu’il ne franchirait jamais. Une échappatoire qu’il lui tendait sans vouloir la voir partir. Il lui accordait le village où il préférait qu’elle ne se rende pas.
- Bintou ?
Elle sursauta. Il s’était rapproché.
- Qu’est-ce que je viens de te dire ?
Ses pensées avaient fui. Il fallut qu’elle rassemble ses forces pour extraire les mots entendus.
- Pas de shen en dehors du foyer…
Il hocha la tête.
- Quelles que soient les circonstances. Pour aucune raison. Jamais.
Elle acquiesça en reniflant. Les mots n’étaient que des sons. Il se retourna. Sortit.
Elle resta plantée là, figée, les bras ballants. Le silence s’abattit d’un coup, épais comme du plomb. Chaque son semblait absorbé par les murs, chaque souffle de vent happé par l’air figé. Plus rien ne vibrait.
Vide.
Ce vide incommensurable qu’il laissait derrière lui.
Elle cligna des yeux, comme pour chasser l’irréel. Il n’était plus là. Ce simple fait lui broya la poitrine. Elle aurait voulu hurler, griffer les murs, disparaître. Rien ne comblerait cette absence. Il était parti sans elle. Il lui avait tourné le dos, la laissant dans ce foyer gris, seule avec ses ombres.
Elle baissa les yeux vers sa lame, qu’elle dégagea sans trembler. Il fallait que quelque chose sorte. Que la douleur trouve un chemin. Elle ne voulait pas mourir. Juste se rappeler qu’elle existait encore.
Une main surgit. Ferme. Calme. Elle saisit la lame et arrêta son geste net.
- Il ne veut pas que tu fasses ça, murmura une voix.
Celle du second jumeau. Encore apprenti.
Bintou fondit. Elle éclata en sanglots, s’effondra dans ses bras, petite fille brisée qu’elle avait cessé d’être depuis longtemps. Il l’enlaça sans un mot, simplement là. Une présence. Une ancre.
Son frère, désormais eoshen, les observait un pas en arrière. Silencieux.
Quand elle reprit enfin son souffle, Bintou essuya ses joues du revers de la main.
- Merci… d’avoir essayé de nous défendre, dit Sylenn, la voix douce. Mais ce n’était pas nécessaire.
- Je le comprends maintenant, murmura-t-elle, la gorge encore serrée. Toutes mes félicitations, eoshen.
Elle se tourna vers l’autre.
- Et toi, l’an prochain, d’accord ?
- Il recommencera, grogna-t-il sans la regarder, le regard perdu quelque part derrière elle. Et j’échouerai de la même manière.
- Lâche l’affaire et il fera de même, répliqua Sylenn avec une fermeté tranquille.
Son frère gémit, baissa les yeux. Il devait simplement cesser de vouloir devenir shale. Soigner quelqu’un de moins important, moins lié, et il réussirait. Mais pour Bintou, cette idée résonna comme une lame en travers de la gorge. Elle comprenait le désarroi de l’apprenti eoshen. Se séparer de son frère jumeau ? Abandonner ce rêve de partir ensemble, de découvrir L’Jor côte à côte ? Il disposait d’un an. Un an pour faire le deuil de tout ça.
Ils se rendirent ensemble auprès du professeur de régénération naturelle, toujours en méditation, impassible depuis des lunes.
- Alors ? demanda Sylenn.
Bintou caressa sa ligne principale, remonta vers l’ancrage. Une douleur aiguë remonta dans son bras. Elle grimaça.
- Pas encore.
Sylenn fit la moue.
- Tu crois qu’il n’ira pas plus loin ? comprit Bintou.
- Il est déjà bien loin, souffla-t-il.
Bintou n’aurait pas su le dire. Elle prit une décision.
- On attend encore. Je veux fêter ta réussite !
- Et ta première validation ! s’exclama Sylenn.
- Ce n’est pas la première que je réussis…
- Non, mais les précédentes n’étaient pas validées. Le pont de projection est une compétence shale. Il faut être shale pour l’évaluer, ce que le maître de cérémonie n’est pas.
- Donc… j’ai validé une compétence shale… sans jamais avoir validé une compétence d’eoshen ?
Il acquiesça en souriant.
- Tu m’énerves, d’ailleurs.
- Pourquoi ?
- Tu veux faire un truc, et paf, tu le fais. C’est exaspérant.
- Le pont de projection est une capacité magique supérieure, comprit-elle.
- Je n’en serai jamais capable, lâcha son jumeau dans un souffle.
Une voix lasse, grise. Elle grimaça. Cette validation n’allait pas l’aider à se faire accepter ici.
- Un combat amical, Sylenn ? proposa-t-elle.
Elle avait besoin de se défouler, elle le sentait. Eux aussi, sans doute.
- Ne m’appelle pas ainsi, gronda-t-il.
- Ce n’est pas ton nom ?
- Les eoshen n’ont pas de nom. Nous sommes un corps dans la communauté. Rien d’autre.
« Je m’appelle Syphry », murmura l’autre jumeau dans son esprit. Bintou sourit. Non. Jamais ils ne seraient dépersonnalisés. Elle regarda vers la grande porte ouverte sur L’Jor. Une question la frappa de plein fouet. Comment s’appelait-il, lui ?
- Repose ta question correctement, dit Sylenn.
- Un combat amical, eoshen ?
- Volontiers.
Le jumeau apprenti grimaça, mais les suivit jusqu’à la salle des guépards. Il ne se joignit pas aux échanges. Apprendre à se battre ? C’était bon pour les shale. Les eoshen n’en avaient pas besoin. Syphry faisait un pas vers l’acceptation de sa prison. En faisant ce pas, il libérait son frère.