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Chapitre 48 : Bintou – Soie

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Par Nathalie

Le cours se termina. Un silence léger, irréel, tomba avec la poussière. La salle se vida peu à peu, ne laissant derrière elle que quelques échos étouffés.

Son maître s’accroupit devant elle, ses yeux pétillant d'un éclat rieur.

- Tu comptes rester là toute la journée ? lança-t-il.

Bintou se redressa, piquée au vif.

- Tu as dit que j’avais besoin de me reposer, rappela-t-elle.

Un sourire étira ses lèvres, léger, complice.

- Bintou, je vais te demander quelque chose... Que tu es parfaitement en droit de refuser, d’accord ?

Elle hocha la tête, le cœur déjà en alerte.

- Je comprendrais même que tu refuses.

Elle acquiesça encore, la gorge sèche. Il hésita un instant - un très léger flottement dans son assurance - avant de lancer :

- Tu veux bien me faire un massage ?

Le monde bascula.

Bintou sentit son ventre se contracter. L’air sembla se vider de la pièce. Elle oublia comment respirer, comment penser. Ses mains tremblèrent sur ses cuisses. Elle ouvrit la bouche pour répondre, aucun son n’en sortit. Rougit jusqu’à la racine des cheveux. Des images incontrôlées traversèrent son esprit : ses mains sur sa peau, la chaleur de son corps, la proximité de son souffle…

- Je n’aurais pas dû demander, grommela-t-il en se redressant.

- Oui ! Oui, bien sûr, c’est oui ! répondit-elle précipitamment, trop précipitamment.

Il lui tendit la main. Le contact l’électrisa.

Elle fut debout avant même de comprendre ce qui se passait, et se retrouva à marcher à ses côtés, les jambes étrangement légères, l’estomac noué.

Chaque pas la portait un peu plus loin de la réalité, comme si elle avançait sur un chemin invisible, fait de coton et de vertige mêlés.

Ils se retrouvèrent seuls dans la petite pièce tamisée. Le silence vibrait entre eux, chargé d’électricité. Son maître la regarda, les bras croisés, un sourire en coin.

- Tu veux bien me déshabiller ?

La phrase, lancée sans ciller, la transperça. Un gémissement échappa à Bintou, involontaire, incontrôlable.

- Sans franchir la ligne, précisa-t-il aussitôt, l’œil rieur.

Elle hocha la tête, incapable de parler. Ses doigts tremblaient alors qu’elle défaisait la ceinture. La veste glissa au sol. Puis vint la chemise.

Le tissu révéla un torse taillé comme une sculpture. Bintou dut mordre l’intérieur de sa joue pour ne pas se laisser submerger. Son cœur cognait furieusement contre sa poitrine, sa peau ruisselait. Chaque battement semblait hurler à l’intérieur d’elle. Son maître souriait toujours, amusé, peut-être un peu trop, comme s’il se délectait du trouble qu’il éveillait.

Lorsqu’elle le dénuda jusqu’à la taille, Bintou n’y tint plus. Elle activa son shen pour se raccrocher à quelque chose de tangible.

Et tout bascula.

Son assemblage… Un tissage miraculeux, d’une finesse inouïe. Chaque fibre luisait d’une lumière douce, soyeuse. Un assemblage parfait, sans nœud, sans accroc. Un miracle vivant.

Bintou tendit la main, éblouie, et caressa ce chef-d’œuvre du bout des doigts, comme on touche un rêve.

- Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il, une inquiétude sourde perçant dans sa voix.

Elle leva vers lui un regard émerveillé.

- C’est… de la soie, souffla-t-elle. De la soie pure. Il n’y a pas... la moindre imperfection...

Elle cherchait un défaut, un accroc, un endroit où poser ses soins. Elle n’en trouva aucun. Juste une perfection déconcertante. Le sourire de son maître vacilla, entre fierté et mélancolie.

- Cet assemblage est parfait, conclut-elle, la gorge serrée. Il ne nécessite pas mon intervention...

- Ça tombe bien. Ce n’est pas ce que je t’ai demandé, répondit-il.

Elle baissa les yeux, confuse. L’émotion brûlante de tout à l’heure s’était évaporée, balayée par la magie.

- Normalement, les massages servent à obtenir la méditation profonde nécessaire à un dénouement, murmura-t-elle.

- Normalement ? répéta-t-il, indigné. Je suis banal, maintenant ?

Elle esquissa un sourire, mais il la coupa d'un geste.

- Et puis "normalement"... T’as fait quoi, quatre massages ? Le premier et le deuxième, soit. Au troisième, tu as failli y rester. Au quatrième, tu serais morte sans moi. Ta normalité, elle tient pas debout, Bintou.

Elle croisa les bras, bouda un instant, puis soupira avant de reprendre son office, effeuillant son maître avec précaution.

Quand il fut complètement nu, elle détourna soigneusement le regard, rouge jusqu’à la racine des cheveux, pour aller chercher l’huile. Elle revint à peine quelques battements de cœur plus tard, bouteille en main.

- Tu n’es pas censée composer une huile spéciale pour chaque client ? fit-il remarquer, allongé sur le ventre.

- Si. Pourquoi ?

- La mienne était prête d’avance.

Elle haussa les épaules.

- J’ai vécu avec toi assez longtemps. Je connais ton odeur par cœur.

- Tu t’attendais à ce que je te demande.

- Tu es tellement prévisible, lâcha-t-elle, moqueuse.

Il grogna, mais un sourire éclata sur son visage. Bintou posa ses mains sur son dos. À peine eut-elle commencé à masser qu’il sombra de lui-même dans une profonde méditation.

Elle chercha, par réflexe, les points d’ancrage habituels. Mais ils étaient si minuscules qu’ils échappaient à ses sens. Pas des nœuds à délier : des coutures invisibles, si fines, si parfaites, qu’elles semblaient tisser la matière même de la vie.

Bintou agit en silence, bercée par ce miracle vivant sous ses doigts. Elle massa d’abord à l’aveugle. Forcément, elle finirait par trouver un point d’ancrage. La méditation profonde tomba sur lui comme un coup de tonnerre. Brutale, évidente. Bintou comprit : elle n’y était pour rien. Il avait atteint seul cet état parfait, comme s’il franchissait d’un bond ce qui, pour les autres, demandait des lustres.

Elle poursuivit, ses gestes mécaniques, ses pensées vidées. Le corps magnifique qui s’étalait sous ses mains n’éveillait plus rien. Aucun trouble, aucune convoitise. Seule demeurait la soierie incroyable qui palpitait au rythme de son shen. Chaque mouvement de ses paumes faisait chanter les fils invisibles.

Bintou sentait, sans le comprendre, qu’elle tissait quelque chose d’immense. Mais quoi ? Comment ? L’étoffe souple s’élargissait sous ses doigts. Les fils fins s’écartaient, l’ensemble devenait diaphane.

Et puis, d’un coup, tout s’effondra. Plus de fil. Plus d’assemblage. Plus rien.

À la place, la pièce s’emplissait de myriades de flocons lumineux, de lucioles éclatantes. Un tourbillon d’étoiles minuscules, une danse de vie qui la traversa, l’envahit. Bintou sentit la chaleur, la douceur, l’apesanteur. Elle massait encore, sans savoir comment, portée par un instinct plus ancien que la mémoire. L’univers s’éloignait. Ne subsistait que ce miracle, cette plénitude totale.

Lorsqu’elle atteignit les pieds, Bintou s’arrêta, désemparée. Il avait demandé un massage. Elle l’avait donné. Mais comment le faire revenir d’un tel ailleurs ? Était-ce seulement possible ?

Sous ses yeux, les lucioles commencèrent à se regrouper. Les flocons de lumière fusionnèrent. Peu à peu, des fils d’argent transparents se tissèrent dans l’air. Un nouveau tissu naquit, lentement, patiemment, avec une précision douloureuse dans sa perfection. La soierie reprit forme.

Il ouvrit les yeux.

Bintou, incapable de bouger, le regarda se lever et se diriger vers la salle de bain. Elle resta figée, hébétée, incapable de trouver la moindre pensée cohérente.

Quand elle entendit l’eau couler, elle réalisa, d’un seul coup, combien il lui manquait. Avec une violence inouïe.

- Tu peux venir, si tu veux, précisa-t-il.

Bintou sourit et se posta dans l’encadrement de la porte. Il se prélassait dans le bain chaud, l’air détendu.

- Je suis d’accord avec Yarhi, reprit-il.

Bintou leva un sourcil interrogateur.

- Ils sont stupides de ne pas voir ta valeur.

Elle haussa les épaules. Ce n’était pas la première fois qu’on la jugeait ainsi.

- Les shale semblent différents, indiqua-t-elle. Ils réclament mes produits.

- Ça s’étend, oui. À chaque utilisation, le shale transmet aux autres. Ta notoriété grandit un peu chaque jour. Bientôt, tu crouleras sous les demandes.

Bintou sourit. Cela ne la dérangeait pas.

- Ça m’occupera, répondit-elle.

De cette manière, elle ne penserait pas à sa tribu. Il se redressa légèrement dans l’eau, son regard se fixant sur elle.

- Je tiens à te préciser une chose. Je préfère que ce soit clair.

Elle s’immobilisa, toute ouïe.

- Tu es mon esclave, dit-il en appuyant sur chaque mot. À moi. Pas à eux.

Bintou hocha la tête, incertaine de l’importance de cette précision.

- Tu ne mesures pas encore ce que ça signifie. Je vais t’expliquer.

Son ton s’était alourdi. Bintou se redressa un peu, attentive.

- Le marchand d’esclaves où je t’ai trouvée... n’était pas dans ma zone.

- Zone ? répéta-t-elle.

- Chaque shale est responsable d'une région.

- Pourquoi étais-tu là alors ?

- Parce que celui en charge refusait de régler ton cas. Il disait avoir mieux à faire que de s’occuper d’une esclave parlant le ruyem en public.

Bintou esquissa un sourire. Il n’y avait que lui pour trouver cela grave.

- Le marchand d’esclaves a vu passer le shale devant sa boutique, sans réaction.

Bintou grimaça. Elle comprenait.

- Si on peut ignorer une loi, c’est la porte ouverte à n’importe quoi, murmura-t-elle.

Il hocha la tête, satisfait de la voir suivre.

- Quand je suis venu rappeler la loi, il m’a pris de haut.

Bintou fronça les sourcils.

- Comme j’ai insisté, il m’a refilé le problème... en me tutoyant.

Elle comprit.

- Il ne parlait pas à la communauté. Il te provoquait toi personnellement.

- Exactement.

- Malin, souffla-t-elle.

- Résultat, tu es à moi. Entièrement. Tu ne leur dois rien.

Il marqua une pause, pesant ses mots.

- Si la manière dont on te demande quelque chose te déplaît, tu as le droit de refuser. Un massage, un service, peu importe. Fatigue, mauvaise humeur, mauvaise tête, danger... tu peux dire non.

Bintou tressaillit. Refuser à un eoshen ?

- Ils n’ont qu’à devenir polis. Ça leur fera du bien, gronda-t-il.

Il la fixa, grave.

- Ils n’ont qu’un seul droit : t’empêcher de quitter le foyer. Rien d’autre.

Bintou baissa les yeux.

- Je vais au village, rappela-t-elle.

- Je n’apprécie pas, répondit-il d’un ton calme.

Bintou pâlit.

- Si ta vie ici était agréable, tu n’aurais pas besoin d’y aller. C’est leur faute si tu cherches ailleurs. Je préfère que tu t’échappes là-bas plutôt que tu te détruises entre ces murs. Mais je préférerais encore que tu n’aies plus besoin de fuir.

Bintou détourna le regard. Il se leva, sortit de l’eau, se sécha d’un geste précis et commença à se rhabiller. Elle resta dans l’embrasure, figée, le cœur serré par ce qu’elle venait d'entendre.

Ils quittèrent la pièce et tombèrent sur l’eoshen sadique.

- Que tes nuits soient sombres, Bintou, lança-t-il avec un sourire.

- Que tes nuits soient sombres, eoshen, répondit-elle.

- Ton massage était extrêmement agréable. Tu veux bien m’en refaire un ?

Bintou frissonna. Son regard chercha son maître. Il tournait le dos à la scène, le visage levé vers la cour vide, comme absorbé par un spectacle invisible.

Bintou inspira. Elle avait le choix. Il le lui avait dit. Offrir du soulagement à celui qui l’avait torturée ? Jamais.

- Non, dit-elle.

L’eoshen se figea, surpris. Sa bouche s’ouvrit, se referma. Aucun mot n’en sortit. Il finit par se tourner vers le maître de Bintou, comme pour chercher appui, mais celui-ci suivait avec passion le vol d’un oiseau imaginaire.

- J’enseigne la maîtrise de l’esprit, proposa l’eoshen. Si tu veux, en échange de massages, je t’accepte comme apprentie.

Bintou le fixa, impassible. Pas question.

- En utilisant des méthodes plus classiques, ajouta-t-il. Sans douleur. Promis.

Elle hésita. L’offre était tentante. Accéder à un vrai enseignement… Elle céda.

- D’accord.

Le maître de Bintou tourna enfin la tête.

- Je vous laisse, dit-il. Rejoins-moi quand tu auras besoin de te défouler un peu.

Elle hocha la tête. Sans un mot, elle précéda l’eoshen dans la salle de massage. Elle travailla vite, effaçant quelques tensions, corrigeant un assemblage qu’elle jugea de qualité médiocre. L’eoshen, cette fois, se montra poli. Aimable même.

- Viens me voir quand tu veux pour ta leçon, dit-il.

- D’accord, répondit-elle.

Il s’éloigna. Enfin seule, Bintou put retourner à ce qu’elle désirait vraiment : préparer ses produits.

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