Au matin, il était d’une humeur massacrante. Dolove dut le sentir car il ne lui adressa pas la parole et resta à distance. Narhem ne voulait qu’une chose : faire ses corvées le plus vite possible pour pouvoir recommencer à chercher. C’était sa seule obsession.
La rasade quotidienne ingurgitée dans une moue dégoûtée, il retourna s’enterrer dans sa réserve pour continuer ses recherches.
Il sortit pour observer un combat, constatant par là-même que Bryam combattait. Il gagna. La brigade fut soulagée. Narhem ne prit pas la peine de le féliciter. Il ne remarqua pas les regards noirs de ses compagnons. Rien ne comptait. Rien d’autre que sa queue. La délivrer. La libérer.
Il se cacha près de l’arène pour essayer, encore et encore. Il observa de nouveau le garçon et malgré une grande attention portée à ses gestes, Narhem n’en tira rien. Il posait sa main et la cage s’ouvrait, comme par magie.
Narhem y retourna. Il s’obstina. Il pressa. Il glissa. Il tourna. Il effleura. Et soudain… clic.
Il s’arrêta net. Immobile. Un instant d’incrédulité. Puis un cri. Court. Animal. Il l’avait fait.
Il remit aussitôt la cage pour tester. Un soupir de soulagement. Elle reprenait sa place. Parfaitement. Elle se refermait sans bruit. Il la rouvrit. Encore. Referma. Encore. Parfait. Qui sait ce que les elfes noirs lui feraient s’ils constataient qu’elle manquait ?
Il s’adossa au mur. Soupira. Puis se masturba. Encore. Encore. Encore. Il gicla une fois. Deux. Trois. Quatre. Cinq.
Son corps entier brûlait. Jamais il n’avait tenu si longtemps. Jamais il ne s’était senti aussi vivant. Aussi fort. C’était la soupe. Il en était sûr. Le poison miraculeux. Il en rit. Fort. Un rire un peu fou.
Puis l’aube pointa.
Narhem se redressa. Essuya le sol, son ventre, ses mains. Il tenta de remettre la cage.
Rien.
Sa queue, gonflée, dure, refusait d’entrer.
Il essaya de penser à autre chose. Une vieille. Un cadavre. Rien. Toujours aussi raide. Il imagina une femme sans dents, sans cheveux. Des pustules. Un cul flasque. Il frémit. Sa queue palpitait.
Il pensa à sa mère. Juste un instant.
Elle durcit encore. Une pulsation brutale. Un gémissement lui échappa. Non. Pas elle. Pas ça.
Il eut envie de vomir. De se frapper. Il s’arracha quelques cheveux. Il n’était pas ce genre d’homme ! Il ne voulait pas l’être.
Il pensa au viol, au pilori. À la douleur. À la honte. Aux orcs. Sa queue gonfla davantage.
Il tomba à genoux. Il se savait perdu. Il pleura.
La soupe. Cette foutue soupe. Il en avait pris trop. Il s’était cru plus malin. Et voilà. Il allait y laisser sa queue. Il erra dans les couloirs. En sueur. Haletant.
Il tomba sur la glacière. Il rit, encore. Un rire vide. Il plaqua sa queue contre la glace. La douleur fut vive. Tranchante. Salvatrice.
Elle dégonfla. Il la regarda mourir. Retomber. Redevenir peau, chair, honte. Enfin, elle rentra dans la cage. Il referma. Juste à temps.
Il courut vers la cuisine. Il s’était fait peur. Trop peur. Il ne recommencerait plus. Pas comme ça. Pas aussi loin. Pas jusqu’à la folie.
Deux jours durant, il ne fit rien d’autre que s’oublier. Il vécut reclus dans la réserve, obsédé, fébrile, enchaînant les étreintes solitaires comme un naufragé s’accroche à son radeau. Puis, peu à peu, la tension retomba. Le corps épuisé réclama la trêve. Le désir se retira comme une marée lasse, et Narhem, vidé, put enfin respirer. Il sortit de l’ombre, encore engourdi, flottant entre honte et soulagement.
Sous la lumière crue des étoiles, il reprit ses errances nocturnes. Le silence lui parut apaisant.
Ce fut par hasard qu’il tomba sur un elfe noir, entouré d’enfants. Le guerrier formait les plus jeunes à l’art du combat. Narhem resta en retrait, tapi dans l’ombre d’un mur. Il ne fit pas un bruit. Il regarda, tendit l’oreille, avala chaque mot.
Les enfants ne tenaient aucune arme. Le maître d’armes commença par l’essentiel : le souffle, l’ancrage, la distance, le rythme. Il leur apprenait à sentir l’espace, à anticiper le mouvement, à lire l’adversaire. Rien de spectaculaire. Tout était dans la retenue, dans l’intention. Narhem observa, fasciné. Les gestes, les silences, les déplacements. C’était simple, mais exigeant. Et cela avait du sens.
Chaque nuit, il revint.
Il trouva un endroit d’où il pouvait tout voir sans être vu. Une cache discrète, assez vaste pour répéter les exercices, se mouvoir, imiter. Il reproduisait les mouvements encore maladroits des enfants, corrigeait ses postures, sentait son propre corps se transformer. Le gras de ses bras s’amincissait. Ses cuisses devenaient plus souples, ses appuis plus solides. Il se découvrait une forme de joie nouvelle, silencieuse, enfantine. Une joie sans témoin.
Personne ne lui parlait. Personne ne savait ce qu’il faisait la nuit. Et s’il avait tenté de le dire, qui l’aurait écouté ? Dans la journée, il restait le paria de la brigade, celui qu’on tolérait parce qu’il fallait bien faire tourner la cuisine. Il ne protestait plus. Il avait cessé d’espérer la moindre reconnaissance.
Un soir, les enfants reçurent des bâtons d’entraînement. Narhem les regarda les saisir avec une émotion qu’il ne s’expliquait pas. Un outil simple, brut, mais qui donnait un autre poids à leurs gestes.
Le lendemain, il alla fouiller la salle d’armes dans la hutte. Il savait ce qu’il cherchait. Il trouva ce qu’il espérait : une dizaine de bâtons de bois, laissés là, inutilisés. Safry ne les lui avait jamais montrés. Sans doute jugeait-il que ça ne valait pas la peine. Narhem hésita un instant, puis en prit un. Personne ne dit rien. Personne ne le regarda.
Il sortit, le bâton à la main, et se chercha un coin tranquille où s’exercer. Il en trouva un. Il put répéter les enchaînements vus la veille. Ses mouvements gagnaient en assurance. Il sentait qu’il progressait. Et personne ne le dérangeait.
Un matin, comme à son habitude, il attendait devant la cuisine. Dolove s’approcha de lui.
- Safry t’a désigné pour combattre aujourd’hui, dit-il.
Narhem le fixa sans sourciller.
- Il dit qu’il en a marre de te traîner comme un boulet. Que tu ne sers à rien. Que la brigade se débrouillera mieux sans toi. Les autres t’en veulent. Pour Bryam. Tu ne lui as même pas dit un mot quand il a gagné.
- Je comprends, répondit-il. Ne t’inquiète pas. Ça ne me dérange pas.
Au contraire. Sous la peur, une excitation naissait.
Enfin, il allait pouvoir essayer. Mettre ses gestes à l’épreuve. Sentir un corps en face, un vrai. Tester ses réflexes, sa mémoire, son instinct.
Il n’avait pas d’amis, pas de soutien. Mais il avait appris. Et ça, personne ne pouvait le lui enlever.
Il souriait. Pour la première fois depuis longtemps, il souriait sans raison immédiate, sans se forcer, sans se défendre. Toute la matinée, son visage rayonna d’un calme étrange, insolent, et ce sourire, discret mais obstiné, attira bien des regards. Safry le fusillait du regard, méfiant, agacé. Les autres membres de la brigade, d’ordinaire indifférents ou goguenards, le dévisageaient à la dérobée, comme s’ils n’étaient pas sûrs de le reconnaître.
Narhem ne leur prêtait pas attention. Il portait en lui une énergie douce, lente, profonde. Une certitude nouvelle. Il n’attendait plus rien d’eux. Cela lui donnait de la légèreté.
À l’heure de la sieste, il se rendit seul à la salle de préparation, impatient de retrouver l’eau chaude. Enfin seul, il se permit de retirer sa cage de métal. L’instant fut bref, mais intense. Il glissa dans le bain avec un soupir d’aise, savourant la chaleur sur sa peau, le relâchement de ses muscles, la liberté fugace de son sexe. Il ne se masturba pas. L’idée le frôla, bien sûr, mais il n’y avait pas de glacière à portée. Il connaissait trop bien le prix de l’imprudence.
Alors il se contenta du plaisir pur, simple, de se sentir propre, lavé, apaisé.
Quand il se releva, il se sentait plus entier. Il renferma son sexe dans la cage d’acier sans regret, avec calme. Il avait appris à domestiquer le manque. À l’apprivoiser.
Il passa aux protections. Il examina les équipements, retourna plusieurs fois autour des étagères. Rien ne lui convenait.
- Tu cherches quelque chose en particulier ? demanda un assistant, un elfe noir au regard las mais poli.
- Un bâton d’entraînement, répondit Narhem.
L’elfe haussa un sourcil.
- Tu veux aller dans l’arène avec un bâton ? Tu es sûr de toi ?
Narhem hocha la tête, sans s’expliquer davantage. L’elfe haussa les épaules et s’éloigna. Il revint quelques instants plus tard avec l’objet demandé.
Narhem le saisit, l’évalua, fit jouer son poids entre ses doigts. Il s’échauffa dans un coin, reprit ses gammes. Il s’assit, en tailleur, et ferma les yeux. Respiration. Ancrage. Visualisation. Il se préparait comme les enfants. Comme un élève. Comme un apprenant. Le bâton contre ses cuisses, il méditait.
Quand on l’appela, il était prêt.
L’arène était baignée d’une lumière pâle. L’air était sec, chargé de poussière. Les parieurs levèrent la tête, intrigués par la silhouette maigre et silencieuse qui entrait, seul, armé d’un simple bâton. Un murmure parcourut les gradins. Quelques rires. Beaucoup de doutes.
Narhem salua Dolove d’un signe de tête. Son ami, blême, semblait porter tout le poids du monde sur les épaules. Il croyait qu’il allait mourir.
En face, son adversaire faisait tournoyer une hallebarde. L’arme scintillait à la lumière. Impressionnante, lourde, fatale.
Narhem se concentra. Il se glissa en lui-même. Placement. Distance. Regard. Rythme. Respiration. Il laissa la peur passer, comme une vague, puis s’éteindre. Il adapta son souffle à celui de l’autre. Chercha la faille, non dans l’arme, mais dans l’intention.
L’attaque vint. Rapide. Inattendue.
Narhem esquiva d’un pas souple et, dans le même mouvement, effleura le dos de son adversaire d’un coup sec, net, précis. Juste pour signaler qu’il était là. Qu’il avait compris.
Un cri de surprise s’éleva dans la foule. Puis un rugissement.
Narhem se replaça. Il ne voulait pas finir le combat trop vite. Il avait besoin de cet affrontement. Besoin d’apprendre.
Alors il joua.
Parfois, il manqua de peu. La théorie ne suffisait pas toujours. Le terrain avait ses caprices. La hallebarde mordait l’air à quelques doigts de sa chair. Mais il tenait bon. Il lisait, corrigeait, s’adaptait.
Et quand le moment fut venu - quand il sentit que plus rien ne pouvait lui échapper - il frappa.
Le coup fut propre, sans fureur. Le corps tomba. La foule exulta. Narhem ne sourit pas. Il était allé au bout de quelque chose, voilà tout.
Sur les gradins, Safry détourna les yeux, la mâchoire serrée. Il n’avait pas cru un seul instant que cela arriverait. Il n’y avait pas de place dans son monde pour les miracles silencieux.
La brigade se leva et quitta les lieux sans un mot. Dolove s’approcha. Il serra le bras de Narhem. Un regard échangé. Une reconnaissance.
Narhem reprit ses entraînements avec une concentration accrue, habité par le souvenir précis de son combat. Chaque geste passé revenait à lui comme une leçon vivante. Il les corrigeait un à un, révisant ses appuis, la souplesse de ses épaules, la tenue de son arme, le positionnement de ses pieds. Il ne répétait plus mécaniquement : il comprenait.
Le soir même, comme il en avait désormais l’habitude, il se rendit au terrain d'entraînement. Cette fois, les combattants se virent attribuer des armes de bois volontairement déséquilibrées : certaines trop courtes, d'autres trop longues, parfois lourdes à une extrémité, légères à l'autre. Le but était de perturber leurs automatismes, de leur faire éprouver dans leur chair les logiques d’un combat dissymétrique, toujours plus imprévisible.
Narhem s’y prêta avec sérieux. Rigoureux, obstiné, il ne cherchait ni la perfection ni la reconnaissance, seulement à mieux faire qu’hier. Il répétait, encore et encore, dans la poussière et le silence, pendant que les autres enfants riaient, râlaient ou trichaient à moitié pour alléger l’exercice. Lui recommençait. Et lentement, ses progrès prirent forme. Ils étaient visibles, nets, parfois même spectaculaires.
Le manque de partenaire l’handicapait néanmoins. Il n’avait personne pour lui renvoyer un regard juste, personne pour le pousser, le déséquilibrer, le forcer à sortir de ses schémas. Il écoutait les commentaires du maître d’armes comme on capte une pluie rare sur une terre sèche. Il observait les erreurs des enfants avec attention, en tirait des leçons qu’il s’appliquait à lui-même. Mais il sentait bien, au creux de certains gestes, qu’il lui manquait quelque chose : une fluidité plus fine, une rigueur plus souple, une précision qui ne vient que de l’expérience du contact réel. Il le savait, mais ne pouvait rien y faire.
Alors il persévérait.
Un matin, un détail infime bouleversa sa routine.
Il se tenait, comme à l’accoutumée, devant le foudre contenant la soupe de poisson. La main posée sur le robinet, prêt à remplir son bol. Il resta figé. Il finit par reculer, comme s’il venait de comprendre quelque chose d’essentiel. Il secoua la tête, se détourna et partit. Il ne but pas.
La journée se déroula sans heurt. Mieux encore : elle fut lumineuse. Il ne ressentit ni vertige ni faim. Pas de tremblement. Pas d’affaiblissement. Rien. Juste une étrange sensation de légèreté, de clarté, comme si quelque chose en lui avait cédé, mais dans le bon sens.
Aux heures les plus chaudes, il se désaltéra avec de l’eau fraîche tirée du puits, limpide, pure, et cette gorgée-là lui procura un plaisir rare, profond, un bonheur animal.
Sa vision nocturne ne s’altéra pas. La constatation, loin de le surprendre, l’enchanta. L’effet de la mixture des elfes noirs - quel qu’il fût - semblait désormais inscrit en lui. Gravé dans ses nerfs, dans ses os. Il n’en avait plus besoin. Il n’était plus dépendant. Il était libre.
C’était une victoire plus grande encore que celle remportée dans l’arène.
Quelques jours plus tard, Dolove lui sauta dessus à son entrée dans la cuisine. Il avait les yeux brillants et un sourire en coin, mélange d’excitation et d’inquiétude.
- C’est encore toi, annonça-t-il à mi-voix. Safry t’a désigné pour le combat.
Narhem hocha la tête, impassible, puis laissa échapper un sourire. Encore une occasion de confronter ses hypothèses au réel. Encore une chance de vérifier ce que valait vraiment un corps qui apprenait vite mais peinait encore à improviser.
Comme à son habitude, il demanda un bâton.
Son adversaire, visiblement averti de son style, ne se laissa pas surprendre. Le duel fut âpre, malaisé. Narhem dut reculer, feinter, ployer sans rompre. Il s’en sortit avec quelques contusions, une lèvre fendue, l’épaule douloureuse, mais en vie. La théorie ne suffisait pas. Pas encore.
À peine remis, il retrouva le maître d’armes qui annonça le passage à une nouvelle étape : le sabre. Une arme étrange pour qui en ignorait les subtilités, avec son seul tranchant d’un côté. Les sabres d'entraînement, en bois, présentaient un flanc peint de rouge vif pour indiquer la lame. Narhem, après avoir fouillé sans succès la réserve, envoya Dolove en mission.
- Tu peux m’en ramener un ? demanda-t-il.
Dolove s’exécuta sans poser de question, mais son regard n'était pas dupe : il observait Narhem avec une curiosité croissante.
Une semaine plus tard, Narhem choisit un sabre véritable dans la salle d’armes. Cette fois, il n’entra pas dans l’arène avec un bout de bois. Il voulait éprouver la matière, le poids, l’équilibre réel. Depuis les gradins, Safry serrait les mâchoires, écœuré. Dolove observait avec ce mélange étrange d’admiration et de crainte muette qu’on réserve à ceux qui surprennent.
Puis vint la lance.
Narhem hésita longtemps devant le râtelier. L’arme lui était étrangère. Longue, instable, difficile à manier sans recul ni entraînement. Il la prit quand même. Dès les premières passes, il comprit qu’il avait fait une erreur. Il manqua de peu d’être mis à terre. Il s’en sortit par réflexe plus que par technique. La sueur lui brûlait les yeux. Une gifle d’humilité. Il rendit la lance sans regret, plus lucide que déçu.
Mais à la sortie de l’arène, il souriait.
Pendant tout le combat, la foule n’avait cessé de scander son nom. Pas « Narhem ». Non. « Cul à orc ». Le sobriquet résonnait encore dans ses oreilles, déformé par l’euphorie collective. Pourtant, il s’en fichait. Pour la première fois, un esclave avait un nom dans la bouche des elfes noirs. Il devenait un spectacle. Un visage. Une curiosité.
Cette idée le galvanisait.
Le soir-même, il retrouva le terrain d'entraînement, plus motivé que jamais. Le maître d’armes proposa aux enfants une nouvelle difficulté : le maniement combiné du bâton et du bouclier. Une horreur. Narhem se força à essayer. Il tenait mal, tournait en déséquilibre, n’arrivait pas à doser ses gestes. Tout était contre-intuitif. L’absurdité de l’exercice le fit rire.
Safry, ce sombre crétin, l’avait lancé dans l’arène avec ça dès le premier jour. Pas étonnant qu’il ait failli mourir. Le problème, ce jour-là, n’était pas venu de lui mais de l’homme censé l’avoir formé.
Narhem comprit, avec une clarté glaciale, que ses erreurs d’avant n’étaient pas les siennes. Elles étaient les fruits de l’incompétence d’un instructeur mauvais.
Malgré cette lucidité nouvelle, il atteignit un mur.
Il pouvait mimer les gestes, s’appliquer, corriger son positionnement, mais il ne progressait plus. L’entraînement en solitaire atteignait ses limites. Sans un adversaire à sa mesure, il ne pouvait pas apprendre à parer, à lire les intentions dans un regard, à anticiper les variations d’un duel réel.
Il se rabattit sur ses armes de prédilection : dagues, épée, rapière et sabre. Celles qu’il avait apprivoisées, dont il aimait la prise, le rythme, la précision. Celles qui, désormais, faisaient partie de lui.
Les élèves étaient partis depuis longtemps. Le silence avait repris possession du camp, troublé seulement par les froissements du vent et les pas discrets des patrouilles. Narhem restait sur le terrain d’entraînement, le regard fixe, les membres alourdis mais encore obéissants.
Il ne dormait plus depuis des semaines. La nuit n’était plus pour lui qu’un espace à dompter. Il la passait à méditer, à répéter les mêmes gestes jusqu’à ce que ses bras n’en puissent plus, jusqu’à ce que son souffle devienne rauque et brûlant.
Un choc sec explosa contre ses côtes. Il n’eut pas le temps de comprendre. Il s’effondra, le souffle coupé.
- Debout, ordonna une voix dure.
Il la connaissait bien. Le maître d’armes. Narhem roula sur le côté, serra les dents, se redressa en titubant.
- Ta position est incorrecte. Jambe droite, plus en arrière. Épaule gauche, en avant.
Il obéit sans répondre, sans même oser lever les yeux. Narhem ne demanda rien. Il accepta l’aide inattendue, le trésor, le cadeau inestimable, en silence.
Ils échangèrent longtemps. Bâtons en main, pas d’hésitation. Le maître ne retenait rien. Chaque coup claquait dans l’air, précis, chirurgical. Narhem encaissait, tombait, se relevait. Il ne comprenait pas toujours pourquoi il était touché. Mais il retenait. Il sentait. Ses bras apprenaient malgré lui.
Parfois, la douleur lui tordait les entrailles. Il mordait sa langue pour ne pas crier. Le bois heurtait les chairs avec une violence sèche, insensible. L’elfe ne parlait presque pas. Un geste, une correction, un coup. Encore.
La lune avait glissé haut dans le ciel quand, enfin, l’entraînement cessa. Le silence revint, plus profond encore. Narhem, pantelant, s’inclina. L’elfe disparut sans un mot.
Ce soir-là, il retourna à la hutte. Son corps ne supportait plus l’éveil. Il s’effondra sur sa paillasse et, pour la première fois depuis des lunes, dormit d’un sommeil sans rêve.
Au matin, Dolove ouvrit des yeux ronds en le voyant.
- Tu nous fais l’honneur de te présence ? dit-il, blagueur.
Narhem répondit par un sourire fatigué mais sincère. Il se sentait bien. Mieux que bien. Aucune trace visible sur sa peau. Pas un bleu, pas une éraflure. Comme si la nuit n’avait été qu’un rêve brutal.
Les nuits suivantes furent semblables.
Toujours ce même rendez-vous silencieux. Toujours ces coups. Toujours cette douleur sèche et méthodique, ces consignes rares mais tranchantes comme des lames. Et, à mesure que les jours passaient, son corps apprenait. Il allait plus vite. Réagissait mieux. Lisait les mouvements avant qu’ils ne surviennent.
Il ne progressait plus. Il s’envolait.
Avoir un adversaire, un vrai. Mieux : un mentor. C’était une autre dimension. Rien à voir avec les entraînements solitaires, les ombres imaginaires, les gestes mécaniques.
Narhem ne le remercia jamais. Il n’aurait su comment. Mais chaque nuit, il revenait. Et chaque nuit, l’elfe l’attendait.
Trois jours plus tard, les elfes noirs revinrent à la hutte. À peine avaient-ils franchi le seuil que le silence tomba. L’air se figea.
- Un nom, dit l’un d’eux.
La brigade se tassa. Des visages pâlirent. D’ordinaire, on les réquisitionnait deux fois par lune. Deux fois en quatre jours, c’était inédit.
Narhem releva la tête. Il n’eut pas besoin d’entendre. Il savait.
- Lui, dit Safry en le désignant d’un mouvement de menton.
Un court silence. Les autres baissèrent les yeux, honteux. Safry tenait la pose, le regard planté dans celui de Narhem. Pas une ombre de culpabilité. Pas même un pli de gêne. Il souriait.
Narhem ne broncha pas. Il rompit le jeu de regards en premier. Safry ne méritait pas que Narhem y perde son temps ou une once d’énergie.
Les jours passèrent. Désormais, Narhem combattait deux fois par quartier de lune. Dans les gradins, les parieurs criaient, misaient. Le maître d’armes ne participait pas. Pas un sou, pas un applaudissement. Il observait, impassible. Le soir venu, il corrigeait chaque geste, analysait chaque posture. Narhem buvait ses paroles. Il apprenait plus dans une phrase que dans une semaine de coups.
Et puis il y avait la foule. Le bruit. Les cris. L’adrénaline. L’instant où l’arène retenait son souffle. L’instant où son nom - son surnom - résonnait à l’unisson. Du bonheur à l’état pur.
Un soir, les elfes noirs revinrent encore.
- Qui combat demain ? demanda l’un d’eux.
- Lui, répondit Safry sans hésiter.
Narhem ne dit rien. Il se leva, s’approcha de Safry. Le regard planté dans le sien.
- Connard, dit-il d’une voix posée.
Un frisson parcourut la pièce.
- Pardon ? demanda Safry, pris de court.
Même Dolove releva la tête, surpris.
- Il t’a insulté, glissa Dolove à mi-voix.
- Insulté ? répéta Safry.
- Un méchant mot. Lui toi pas gentil, résuma Dolove en désignant Narhem du menton.
Safry comprit. Il blêmit, recula d’un pas.
- Retire ça, dit-il d’une voix tendue.
Narhem esquissa un sourire. Pas moqueur. Tranchant.
- Sinon quoi ? T’as pas les couilles de faire quoi que ce soit. T’es qu’un lâche. Un connard doublé d’un incapable. T’es pas digne d’être chef de brigade.
Safry fronça les sourcils. Il ouvrit la bouche, la referma. Narhem secoua la tête, amusé.
- Je vais à la cuisine. T’auras le temps de demander une traduction à Dolove.
Il posa une main amicale sur l’épaule du jeune homme en passant.
- Bon courage, mon ami.
Dolove sourit. Narhem sortit, passant devant les elfes noirs qui étaient restés dans la hutte pour écouter l’échange.
Le lendemain, l’elfe noir était de retour. La brigade n’en revint pas. Un combat avait eu lieu la veille. En demander un aussi vite ne s’était jamais produit.
- Vous réglerez votre différend dans l’arène aujourd’hui, annonça l’elfe noir avant de sortir.
Safry lança un rapide regard à Narhem avant de baisser les yeux et de grimacer. Il partit en cuisine sans dire un mot. Nul ne l’entendit de toute la matinée.
Durant les ablutions après le nettoyage de l’enclos des orcs, Narhem demanda à Dolove :
- Comment Safry est-il devenu chef de brigade ?
- Si j’ai bien compris, Safry a survécu à la destruction de sa brigade.
- Comment ça ?
- Un mec de sa brigade est mort. Le chef de brigade a combattu et perdu. Généralement, la brigade y passe ensuite. Les autres se sont démoralisés mais Safry s’est entraîné, plus que jamais. Safry était celui qui avait combattu le moins souvent. Il fut choisi en dernier. Il n’avait rien mangé depuis une semaine. Il gagna. Puissance, force ou coup de chance, je ne sais pas. Il se retrouva chef de brigade composée seulement de lui. Bryam est arrivé. C’est un ancien maître d’armes.
- Ah bon ? s’étonna Narhem. Mais alors pourquoi c’est Safry qui m’a enseigné le combat et pas Bryam ?
- Bryam a entraîné Safry. Dès que Souleymane s’est pointé, Safry a interdit à Bryam de donner des leçons à qui que ce soit. Souleymane a senti qu’il y avait un secret dont on l’excluait. Il n’en avait cure. Son passé d’assassin lui avait donné suffisamment de compétences pour travailler seul. Bilal et Franck ont été entraînés par Safry. Auraient-ils survécu si Bryam les avait formés ? Peut-être, qu’en sais-je ? Je suis arrivé juste après Franck. Je les ai vus s’entraîner et mourir. Safry ne m’a jamais envoyé combattre, pas une seule fois. Je n’ai jamais réussi à tenir une épée correctement de toute façon.
- Le niveau de l’élève reflète celui du maître, répliqua Narhem. C’est sa propre incompétence que cela montre, pas la tienne.
- Je ne me plains pas, précisa Dolove. Je n’ai aucune envie de me retrouver dans l’arène.
- Ta vie dépend de notre réussite. Ça ne t’embête pas ?
- Jusque-là, pas vraiment. Aujourd’hui, j’ai peur.
- Pourquoi ?
- Parce que tu vas tuer Safry. Notre brigade va perdre un membre. Après-demain, nous ne mangerons pas et tu devras de nouveau combattre, affaibli. Trois combats à la suite !
- Ne t’inquiète pas pour moi. Je vais très bien. Mynard ?
- Sa condition d’esclave a été atroce à accepter pour lui. Tu comprends, il était sur le point de devenir marquis du royaume d’Eoxit. Il a été enlevé tandis qu’il découvrait ses toutes nouvelles terres, durement gagnées à coup de politique et d’intrigues. Mais bon, en ce qui le concerne, pas vraiment besoin d’entraînement. Il l’avait reçu avant.
- Je viens du royaume d’Eoxit, indiqua Narhem.
- Et moi de Falathon.
Narhem eut un sourire surpris. Comment avaient-ils pu ne jamais s’échanger cela ? Après tout ce temps…
- Olivier ? interrogea Narhem.
- Au départ, tout le monde l’a pris pour un imbécile. Il semblait totalement à l’ouest. Il dormait au lieu de s’entraîner et disparaissait la nuit, un peu comme toi. Safry a fini par le désigner en croisant les doigts. Après tout, quiconque arrive ici a déjà tué à plusieurs reprises. Il ne pouvait donc pas être totalement incapable. Le combat à mains nues impressionna tout le monde. Depuis, il a pris sa place dans la brigade et s’entraîne dans la hutte, sans se cacher. J’ignore d’où il vient et où il a appris à se battre ainsi.
- Si je comprends bien, tu as vu Safry se battre en tout et pour tout trois fois depuis ton arrivée à la brigade, pour les morts de Bilal, Franck et Souleymane.
- C’est ça.
- J’ai donc déjà combattu plus que lui.
- J’ignore combien de combats il avait tenu avant, précisa Dolove.
- S’il était le dernier de sa brigade, pas beaucoup, répliqua Narhem.
Dolove acquiesça.
- C’est un lâche. Il ne mérite pas sa place.
- Peut-être. Mais perdre un membre, c’est risquer la chute de toute la brigade. Je continue à croire que tu aurais dû attendre que l’elfe noir soit sorti avant d’insulter Safry.
Narhem sourit puis haussa les épaules. Le mal était fait. Trop tard pour revenir en arrière. Se lamenter ou regretter ne changerait rien. Narhem s’éloigna et partit pour la salle de préparation.