Narhem aidait Dolove. Alors que les autres s’entraînaient, il graissait les lames avec Dolove, les aiguisait et se sentait bien seul lorsque ce dernier partait négocier une faveur aux elfes noirs. Aucun des combattants ne lui adressait plus la parole. Il ne recevait que du mépris. Narhem s’en trouva affaibli. La situation, difficile physiquement, devenue psychologiquement intenable, le rendit nerveux. Il dormit moins, devint irritable, une colère sourde ne le quitta plus.
Il raclait le sol de l’enclos des orcs, perdu dans ses pensées moroses. Frotter le sol pour décrocher la merde devenait une activité capitale, la seule qui lui revenait et dont il pouvait être fier. Quand il avait terminé, la propreté lui revenait de droit, à lui et à Dolove.
Il chassa sans la regarder la mouche qui lui chatouillait l’épaule. Mouche ? Non ! C’était autre chose. Narhem tourna le regard et tomba sur les dents d’un orc, à un doigt de son épaule. Sa bave dégoulinait le long de son omoplate. Narhem, accroupi, en tomba au sol de surprise. Allongé sur le dos au sol, Narhem vit le regard de l’orc changer. Ce dernier devint… excité. Narhem venait de se transformer en viande. L’orc se jeta sur lui mais le larbin restait avant tout un combattant. Son poing fracassa la mâchoire de l’orc qui recula en hurlant.
Tous les regards se tournèrent vers Narhem. Plusieurs elfes noirs descendirent dans l’enclos pour prendre soin de l’animal. Dolove et les humains se figèrent de stupeur. Dolove cessa de nettoyer pour rejoindre ses compagnons sur le mur du fond.
Narhem resta au sol, reprenant son souffle, heureux d’être encore en vie. Il n’en revenait pas : il venait d’échapper de peu aux crocs d’un orc. Cette chose comptait vraiment le dévorer vivant ! Narhem détesta un peu plus les orcs.
Un elfe noir se planta devant Narhem et lui lança un regard noir.
- Il a voulu me bouffer ! s’exclama Narhem en ruyem.
Il n’était pas capable de discuter dans la langue de ses bourreaux et ne comptait pas se faire punir sans argumenter.
- Je n’ai fait que me défendre ! continua-t-il.
L’elfe plissa les yeux puis sourit et Narhem sut qu’il venait de commettre une énorme erreur : donner à ses bourreaux la possibilité de s’en prendre à lui. Narhem n’aurait pas été puni de s’être défendu contre l’orc. Parler le ruyem, en revanche, était interdit. Désormais, ils avaient une raison.
L’elfe se tourna vers les hommes de la brigade et s’adressa à eux. Narhem ne comprit pas un mot et le visage de Safry n’indiqua que de l’incompréhension. Dolove hocha la tête puis fit signe à ses compagnons de le suivre. Narhem resta au sol sous le regard transperçant du garde.
Il vit la brigade revenir avec un pilori en bois lourd. Narhem regarda l’objet sans la moindre crainte. Il allait se faire punir mais comptait bien en mettre plein la vue à ses bourreaux. La canne le frapperait mais ils n’obtiendraient rien : ni cri, ni supplique, ni hurlement. Narhem se prépara mentalement à la douleur.
- Debout, ordonna l’elfe noir et Narhem obéit, ce mot faisant partie des rares qu’il comprenait.
Ce fut sans lutter qu’il se laissa attacher au pilori. Un elfe noir se plaça devant lui et s’accroupissant à sa hauteur, lui dit lentement et en articulant afin qu’il soit compris :
- Tu sembles détester les orcs. Eux, t’aiment bien, et vont te le prouver.
Narhem fronça les sourcils. Les orcs allaient lui montrer combien ils l’aimaient ? Il ne comprenait pas ce que cela signifiait. Il avait dû mal traduire.
La tête et les poignets enchâssés entre deux billots de bois lourd, Narhem ne pouvait plus voir les orcs, dans son dos. Devant lui se tenait sa brigade dont Bryam qui n’osait pas croiser le regard de Narhem. Ce dernier comprit que c’était son rôle, ce jour-là, de le protéger des orcs. Narhem n’en douta pas : Bryam avait volontairement détourné le regard trop longtemps.
Narhem sentit les mains sales et pleines de griffes d’un orc sur le bas de son dos. Il tenta de le repousser en remuant les hanches mais l’orc tint bon et les griffes qui lui lacérèrent le bas du dos forcèrent Narhem à rester en place.
Il sentit les mains de l’orc écarter brutalement ses fesses. L’humiliation s’écrasa sur lui comme une brique. Lorsqu’il aperçut les yeux fermés de Dolove, Narhem sut ce qui allait se passer. Un cri brisé s’échappa de sa gorge, mais ce cri se noya dans l’éclat de rire des elfes noirs. Ils se moquaient, s’amusaient de sa souffrance. Le monde autour de lui se fissura en éclats, le corps secoué par la douleur pure et l’humiliation.
Sa résolution de rester impassible et fier dans la punition s’évanouirent. Il hurla, se débattit, cria mais rien n’y fit. Il lui sembla que son anus se déchira sous le mandrin énorme de l’animal puant qui commença des allers et retours dans des grognements de plaisir évident.
Le contact de la créature était comme du fer, le poids de l'horreur écrasant. Chaque mouvement de l'orc était un coup de marteau, plus dévastateur que le précédent. Narhem se battait, se tordait, mais tout ce qu'il pouvait faire était d'endurer. La réalité devint floue, déformée par la souffrance. Il n'entendait plus que les bruits dégradants des éclats de rire des elfes noirs, comme une pluie acide tombant sur sa chair.
Le monde perdit son sens alors que l’orc poursuivait son acte abominable. Narhem, épuisé par sa lutte contre cette monstruosité, se sentit sombrer dans une sorte de vide. Le cycle d’humiliation et de douleur se répétait jusqu’à ce que la brutalité cesse, qu'il sente enfin la créature se retirer. Son corps, brisé, ne semblait plus lui appartenir.
- Non, gémit Dolove en regardant derrière Narhem.
Son regard était révulsé. Narhem frissonna de plus belle. Lorsque ses fesses furent de nouveau écartées, il comprit : ce ne serait pas un orc mais l’ensemble de l’enclos qui lui passerait dessus. Narhem perdit le contrôle. Il hurla, rua, se débattit, insulta, cria, pleura, supplia, en vain. Narhem perdit la notion du temps, du nombre.
Quand il fut enfin détaché du pilori, il tomba au sol, tremblant. Ses jambes refusaient de le soutenir. Il resta là, un moment interminable, accablé de douleur, épuisé, marqué par une souffrance qu’il n’aurait jamais cru possible.
Un elfe noir, son regard glacé, s'approcha.
- Nettoie l’enclos, cul à orc. Grouille-toi, ou ça recommence.
Narhem se leva sous les rires de ses geôliers. Le pilori avait disparu sans qu’il ne voit la brigade agir. Dolove vint l’aider et ensemble, ils finirent de nettoyer l’enclos. Dolove fit presque tout mais Narhem l’assista comme il put malgré sa souffrance.
Le retour à la hutte fut lent, la douleur l'empêchant de marcher droit. Dolove le soutenait, lui permettant de tenir sur ses jambes, mais tout semblait irréel. Narhem se laissa tomber sur sa paillasse. Les douleurs affluaient par vagues, mais l’épuisement l’emporta. Il s’endormit, son corps en feu, les horreurs de la journée se mêlant aux ténèbres de son esprit.
Le réveil de Narhem, plongé dans une douleur écrasante, marquait le début d'une nouvelle journée d'humiliation et de souffrance. Son corps entier était un champs de bataille : son cul et son dos le lançaient à chaque mouvement, comme si chaque muscle, chaque fibre nerveuse, se rebellaient contre lui. Il peinait à rester debout, ses jambes flageolant sous lui, chaque pas l’écrasant davantage. Dolove, d’un regard sombre mais sans animosité, l’aida à rejoindre la butte d’observation. Narhem n’eut ni l’envie ni la force de regarder le combat qui se déroulait sous ses yeux.
Bryam s’approcha de lui, son visage marqué par la culpabilité, mais les mots qu’il tenta de prononcer n’atteignirent même pas Narhem. Quand il parla, c’était avec une incertitude qui trahissait sa conscience de la douleur infligée. "Je désolé. Pas voulu. Juré. Ma faute. Pardon ?"
Le regard de Narhem se fixa sur lui un instant, mais il n’eut pas la force de répondre autrement qu’avec un geste silencieux et empli de haine. Un doigt d’honneur, le seul langage qu’il maîtrisait dans cet instant. Bryam hocha la tête avant de retourner à son entraînement.
Dolove, à ses côtés, s’éloigna pour discuter avec les elfes noirs, et Narhem, dépossédé de toute raison d’être ici, se sentit en trop. Qu’avait-il à faire dans cette hutte ? Pourquoi se contenter d’assister à la mise en scène de sa dégradation, à une nouvelle journée de corvées ? À quoi bon, après tout, vivre dans cet endroit, comme un animal domestique, sans voix, sans volonté, sans avenir ?
Les murs de la hutte semblaient rétrécir autour de lui, la chaleur étouffante s'ajoutant à la sensation de claustrophobie grandissante. Il décida qu’il avait besoin de sortir. Personne ne l'en empêcha, et il s’échappa sans la moindre résistance. Il se glissa hors de la hutte, une liberté qu’il n’avait pas connue depuis trop longtemps, ses yeux parcourant le paysage autour de lui avec une précision instinctive.
Les huttes qui se dressaient autour de lui semblaient sans fin, faites de pierres et de bois, couvertes de chaume, certaines à un étage. Narhem ne s’arrêta pas, se contentant de marcher, repérant chaque détour du terrain, chaque chemin qui pourrait l’amener à l’extérieur. Plus loin, un marché s’étendait devant lui, bruyant, animé. Des étals remplis de marchandises, des cris, des odeurs de nourriture, de peau, de métal. Il voulait s’y approcher, mais une voix, claire et autoritaire, l’arrêta dans son élan.
Un elfe noir, impassible, l’observait d’un regard froid. Il fit un geste vers le sol, où une ligne de pierres noires marquait la limite.
- Tu n’as pas le droit de dépasser cette ligne, dit-il, ses gestes explicites lui permettant de comprendre, malgré la barrière linguistique.
Narhem n’eut qu’une réponse, brève, à la fois lasse et résignée.
- D’accord.
L’elfe noir, satisfait de la soumission évidente dans la réponse, se détourna et s’éloigna.
Narhem observa, de loin, l’animation du marché. Des orcs, portant des provisions et des enfants déjà costauds sur leurs épaules, se mêlaient à des hommes aux habits bariolés. Leurs regards étaient pleins de confiance, et Narhem remarqua la manière dont les elfes noirs traitaient leurs animaux domestiques, un lien sacré entre eux et leurs bêtes. Il se sentit, à cet instant, à des lieux de cette harmonie.
Narhem suivit la ligne mais le soleil déclinant, Narhem choisit de rentrer à la hutte. Chaque jour, Narhem continua d’explorer un peu plus les limites du territoire permis. Il trouva la frontière devant la hutte, à gauche et à droite, mais celle derrière lui résistait encore.
Ce jour-là, toutefois, il choisit de se rendre en haut à droite afin de tester les limites de la promenade non surveillée. Après tout, jusque-là, il allait et venait sans restriction. Allait-on l’empêcher d’entrer ?
Narhem se glissa dans la cuisine, une curiosité nouvelle piquant son esprit. Il n’avait jamais pris la porte du fond, toujours préoccupé par ses tâches quotidiennes. Aujourd’hui, rien ne le retiendrait. Il franchit l’encadrement sans encombre, le calme ambiant rassurant sa décision. Après tout, personne ne le surveillait. Les elfes noirs avaient probablement des préoccupations plus importantes que de le suivre partout.
Dans le grand couloir qui s’étendait devant lui, Narhem aperçut un panier débordant de fruits. D’un geste machinal, il en prit un et le croqua. La douceur et la fraîcheur du fruit lui apportèrent une sensation de bien-être immédiate, un contraste frappant avec ses précédents repas souvent limités à des restes de nourriture échappés des orcs. Cela lui arracha un sourire rare, sincère. Ce simple fruit, frais et savoureux, suffisait à lui rappeler la possibilité d'un monde plus agréable.
Sans se presser, il poursuivit son exploration. Des réserves de nourriture, des viandes séchées et, plus étonnant encore, une glacière pleine.
Lorsqu’il écarta un rideau, un sentiment d’émerveillement le saisit. Là, devant lui, dans un coin de la pièce, un foudre gigantesque reposait, imposant et mystique. Narhem s’approcha lentement, comme s’il craignait que l’air ne perturbe la tranquillité du lieu. Il caressa le tonneau, appréciant le bois lisse et solide sous ses doigts. Le son du bois résonna quand il tapota la surface du foudre, lui indiquant qu’il était plein. La contemplation du gigantesque réservoir le submergea de questions : combien de liquide pouvait-il contenir ? Et surtout, quel genre de breuvage les elfes noirs avaient-ils produit là-dedans ?
Narhem observa les détails : les arceaux sculptés avec une précision qui le laissa sans voix, le bois étanchéifié, chaque courbure et chaque joint parfaits. Il n’avait aucune idée que les elfes noirs possédaient un tel savoir-faire. Les parieurs des combats, ceux qu’il avait croisés dans les arènes, ne buvaient que de l’eau, servie par des orcs. Il pensait naïvement que les elfes noirs ignoraient l’existence de l’alcool. Ce foudre semblait défier cette idée préconçue.
Le contenu du foudre attira son attention. Qu’étaient-ils en train de fermenter ? Probablement l’un des fruits locaux, mais quel genre de fruit ? Sans plus attendre, il chercha un récipient pour goûter. Une bolée en bois en main, il retourna au foudre, prit un peu de liquide, et laissa couler une petite quantité dans le bol.
À la vue du liquide grisâtre, il hésita un instant. Cela ressemblait à de la vase, la texture, la couleur, tout semblait rebutant. Il se résigna, et, avec une moue dégoûtée, goûta. Le goût fut puissant, pénétrant, et étrange. Il n’avait jamais rien ressenti de tel. Narhem n'était pas un habitué du poisson, surtout dans ses montagnes éloignées. Le goût fut répugnant, insupportable, mais il dut l’avaler, faute de mieux.
L’effet fut immédiat. Une vague de chaleur, de bien-être, de bonheur pur envahit son corps. La fatigue, la douleur, tout disparut. Il se sentit léger, fort, vivace. Il toucha ses fesses, s’étonnant de ne plus ressentir la douleur des blessures laissées par le châtiment. Elles avaient disparu. Un sourire lui échappa malgré lui. Il vida le bol d’une traite, sans plus se soucier du goût. Le bien-être qu’il ressentait était suffisant pour oublier toute la détestable expérience du breuvage.
Le soleil déclinait à l’horizon, mais la chaleur de la nuit ne le dérangeait plus. L’ombre de la fatigue ne l’atteignait pas. Il se sentit prêt à affronter n’importe quel défi, n’importe quelle exploration.
Il décida de vagabonder à l’extérieur, sous les étoiles. L’obscurité ne lui faisait plus peur. Ses yeux, désormais perçants comme ceux des prédateurs nocturnes, s’adaptaient à la nuit. Il se perdit dans ses pensées, ne cherchant rien de particulier, profitant de cette nouvelle sensation de liberté, cette sensation d’être enfin maître de son propre corps.
Lorsque le soleil se leva, il rejoignit la cuisine. Il se sentait plus vivant, plus fort, plus résolu que jamais. La journée s’annonçait comme un terrain d’exploration, et Narhem savait qu’il n’allait pas s’arrêter de sitôt.
- Où étais-tu toute la nuit ? l’interrogea Dolove, les yeux empreints d’inquiétude. J’ai eu peur pour toi !
Narhem tourna son regard vers lui, un éclat étrange dans les yeux, comme si le monde autour de lui venait de se réorganiser. Les bruits, les paroles, les gestes… tout devenait plus net, comme si son esprit venait de s’éveiller d’un long sommeil. Les pièces du puzzle se mettaient en place avec une fluidité nouvelle, les liens se tissaient, les connexions se formaient sans effort.
- Je me suis promené, répondit-il d’une voix tranquille, avant de s’attaquer à un poisson qu’il ouvrit sans cérémonie.
Dolove n’insista pas. Narhem avait toujours été mystérieux, taciturne, et les raisons de son comportement lui échappaient souvent. Il se contenta de le regarder.
- Tu me manques, ajouta Dolove d'une voix plus douce. Je me sens seul…
Narhem, absorbé par sa tâche, entendit ses mots mais choisit de ne pas y répondre.
Plus tard, alors qu’il se retrouvait devant une auge presque vide, Narhem réalisa qu’il n’avait pas faim. Il prit néanmoins la nourriture, mais au lieu de la manger, il la tendit discrètement à Dolove, qui, bien que quelque peu confus, n’hésita pas à saisir la double ration. Il avala la nourriture sans poser de questions, trop concentré sur son propre manque de repères pour se soucier des intentions de Narhem.
Sous la chaleur accablante de la sieste, la brigade se laissa envahir par le sommeil. Narhem retourna au foudre. Il s’y rendait instinctivement, comme si cet endroit était devenu une partie intégrante de lui. La soupe de poisson était toujours aussi immonde, mais il en prit une bonne gorgée, sans se soucier de son goût désagréable.
Lorsqu’il se redressa, un sourire imperceptible effleura ses lèvres. Il n’avait plus peur de la chaleur suffocante, possédait plus de résistance contre le poids de l’air oppressant. Il était fort, vivant, et rien, ni le soleil, ni la température, ni les blessures passées ne pouvaient l’atteindre.
Au fur et à mesure de ses explorations, il apprenait la disposition du quartier des esclaves avec une rapidité étonnante. Chaque ruelle, chaque hutte devenait familière, se gravant dans son esprit. Il découvrit d’autres huttes de brigade, celles de leurs opposants, celles qu’ils combattaient mais ne prenaient jamais la peine de visiter. Les prisonniers semblaient toujours trop absorbés par leur quotidien pour voir ce qui se trouvait à portée de main.
Lorsque Narhem rejoignit la butte d’observation, il ne salua personne. Ses compagnons de brigade ne lui prêtaient guère attention, absorbés dans leurs propres préoccupations. Seul Dolove prit place à ses côtés, sans prononcer un mot, comme s’il acceptait la distance que Narhem maintenait entre eux. Le combat fut long et peu passionnant, mais Narhem le regarda sans relâche. Ses yeux se posaient ici et là, observant plus les parieurs bruyants que l’arène elle-même.
Les hommes autour de lui criaient, pariaient, buvaient de l’eau apportée par les orcs, discutaient des préparatifs d’une fête ou de la récolte à venir. Tout semblait futilité, bruits de fond d’un monde qui ne l’intéressait pas vraiment. Narhem décida de ne pas retourner à la hutte. Pourquoi faire ? Il n’avait aucune envie de s’entraîner.
Il resta là, sur la butte, tandis que la soirée se faisait plus fraîche, tout autour de lui baignant dans une tranquillité inusitée. La liberté des combattants humains le surprit. La liberté qu’ils avaient, même sous les yeux des elfes noirs, était plus grande qu’il ne l’avait imaginé. Il se laissa envelopper par la nuit, profitant de l’absence de toute contrainte.
Narhem, perdu dans ses pensées et ses découvertes récentes, s’endormit sans s'en rendre compte. La fatigue le rattrapa alors qu’il était encore plongé dans une mer d’observations et de questions non résolues. Il se laissa sombrer dans un sommeil léger, brisé par des bruits étranges provenant de l’arène.
Les sons, d’abord indistincts, devinrent plus nets au fur et à mesure qu'il émergeait de sa torpeur. Un bruit métallique, suivi de pas lourds. L’air semblait plus lourd, empli de cette chaleur sèche qu’il avait appris à tolérer. Narhem se redressa, s’étirant tout en jetant un coup d’œil vers l’arène.
Il aperçut un jeune elfe, accompagné d’un orc. L’enfant s’approcha du cadavre du combattant qui avait perdu. Avec l’aide de l’animal, il commença à retirer les protections de cuir, puis les armes. Les gestes étaient habiles, rituels, comme s’il s’agissait d’une tâche courante. L’orc faisait des allers-retours rapides, déposant les objets dans une salle de préparation voisine.
Mais ce qui attira particulièrement l’attention de Narhem fut le geste que l’enfant accomplit ensuite. Il toucha sans hésiter l’entrejambe du cadavre, retirant la cage d’acier qui l’enfermait. Le choc de cette action fit frissonner Narhem. C'était comme un éclat de révélation dans son esprit. Il n’avait pas vu l'elfe utiliser d’outils. Pas de clé, pas de dispositif particulier… juste ses mains. Comment était-ce possible ? Comment un simple enfant avait-il la capacité d’effectuer ce geste avec autant de précision, et sans l’aide d’un quelconque mécanisme ?
Narhem se mordit l’intérieur de la lèvre, totalement dérouté. Il n’avait jamais imaginé que les cages pouvaient être ouvertes ainsi. Les humains, trop aveuglés par leur propre condition, n’avaient jamais cherché à en comprendre le fonctionnement.
Cependant, trop éloigné pour voir clairement, et l’enfant cachant en partie ses gestes, Narhem ne parvint pas à comprendre comment la cage avait été ouverte. Il se leva, sentant une curiosité grandir en lui. Il quitta la butte d’observation et se dirigea vers la cuisine, plus préoccupé que jamais par cette énigme.
Il se réfugia dans une réserve à l’arrière de la pièce, loin des regards, et passa la nuit entière à chercher. Ses mains caressaient les surfaces métalliques, tâtonnaient à la recherche d’un mécanisme, d’une clé, d’un indice quelconque. Il examina chaque repli du métal, chaque jointure, en vain. Rien. Pas d’ouverture secrète. Pas de déclencheur. Rien qui corresponde à ce qu’il avait vu.
Les heures passèrent sans qu’il ne trouve la moindre réponse, mais son esprit ne cessait de tourner autour de cette question. Comment un tel mécanisme pouvait-il exister sans qu’il l’ait remarqué avant ?
Narhem resta là, solitaire dans la pénombre de la réserve, son esprit occupé par l’énigme. Il savait qu’il devrait retourner sur la scène de l’événement, peut-être tenter de l'observer sous un autre angle. Mais pour l'instant, la frustration et l'excitation mêlées étaient suffisantes pour occuper ses pensées jusque tard dans la nuit.