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Chapitre 17 : Narhem – Élévation

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Par Nathalie

Dans la salle de préparation, Narhemchoisit une épée et deux dagues, la combinaison qu’il préférait par dessus-tout. L’assistant lui apprit qu’en face, il avait demandé une pique. Narhem n’avait pas peur. Il gagnerait et le lendemain aussi. Il sourit. L’excitation monta. Il adorait ressentir ce stress, le coup d’adrénaline, le cœur qui s’emballe.

Il entra dans l’arène sur un geste de l’assistant.

- Cul à orc ! scanda la foule.

Narhem sourit. Son bonheur était total. Safry se tenait devant lui. Le bout de la pique touchait le sol. Il resta immobile malgré le coup de sifflet.

- Bats-toi, lâche ! s’exclama Narhem dans la langue des elfes noirs.

- Pourquoi ? répliqua Safry en ruyem. Qu’ai-je à gagner ? Qu’en ai-je à faire de leur plaire ? À leurs yeux, nous sommes de la merde et encore, elle au moins est utile dans les champs. Tu sembles prendre beaucoup de plaisir à les entendre t’acclamer, cul à orc ! Connaissent-ils seulement ton vrai nom ? Ont-ils pris la peine de te le demander, Narhem ? Non, pour eux, tu es et resteras cul à orc. Un jour, tu mourras dans cette arène sous leurs bravos. Ce sera le meilleur spectacle de la saison pour eux et pour toi ? La gloire t’intéresse ? Elle t’apporte quoi ? Tu te crois supérieur à moi, aux autres ? Tu ne l’es pas. Vas-y, tue-moi. Je ne leur donnerai pas la joie d’un beau combat. Ils peuvent aller se faire foutre. Je suis las, las de choisir le prochain à mourir, las d’avoir peur, las de lutter. C’est avec grand plaisir que je te cède ma place. Bon courage, Narhem.

Safry lâcha son arme. Les elfes noirs huèrent.

- Ils vont tous nous tuer si tu refuses le combat, rappela Narhem en elfe noir avant de répéter sa phrase en ruyem, Safry ne l’ayant pas saisie la première fois.

Dans l’arène, le ruyem était toléré.

- Je vais mourir. Votre sort ne m’importe plus. Tue-moi. Qu’on en finisse !

- Bats-toi ! gronda Narhem.

- Non, répondit Safry.

Narhem sourit. Il rengaina ses lames sous le regard ahuri de Safry. La foule se tut. Les elfes noirs tentaient probablement de déterminer comment forcer ces deux récalcitrants à se battre. Narhem se dirigea vers un garde.

- J’ai changé d’avis. Un bâton d’entraînement s’il te plaît.

Le garde hocha la tête puis s’éloigna. La foule attendit, curieuse, le retour de leur comparse. Narhem, armé de son bâton, retourna vers Safry.

- Peu m’importe ton arme, indiqua-t-il.

- Sans aucun doute, répliqua Narhem en ruyem. Je paris sur le fait qu’ils s’en foutent que quelqu’un refuse le combat. Ils veulent juste un beau spectacle.

Sans laisser à Safry le temps de répondre, il frappa son bras gauche, lui brisant l’os. Safry hurla et s’effondra à genoux. Narhem leva le bâton, puis l’abattit de nouveau, sans un mot. Cette fois, l’avant-bras fut brisé. La foule hurla de joie.

- Sais-tu combien il y a d’os dans ton corps ? demanda Narhem. Tu vas bientôt le découvrir.

Le poignet explosa puis vint la main, doigt après doigt, Narhem frappa avec une précision millimétrée.

- Tue-moi ! ordonna Safry. Cesse cette torture.

La foule hurlait à chaque os brisé. Les rires éclataient de partout.

- Tue-moi ! hurla Safry.

- Je ne suis pas un lâche.

« Plus aujourd’hui », pensa Narhem avant de continuer :

- Prends ton arme et bats-toi ! Ce n’est qu’à cette condition que je t’accorderai ce que tu demandes.

Safry leva les yeux sur son tortionnaire et dans ses yeux, il dut lire sa détermination car il hocha la tête.

- Donne-moi ton épée. Je ne peux pas manier ma pique à une seule main, indiqua Safry.

Narhem tendit son épée. Il s’attendait à une feinte, un coup traître. Il bloqua l’attaque avant même qu’elle n’aboutisse puis enficha une de ses dagues dans la gorge de Safry, lui offrant la mort rapide désirée. Tandis que le sang de Safry rougissait la terre, Narhem s’accroupit près de lui et chuchota sous les hourras de la foule en délire :

- La gloire est agréable mais elle n’est certainement pas mon objectif final. Je vise bien plus haut. Je ne resterai pas esclave jusqu’à en mourir, tu peux me croire.

Narhem se releva, le souffle encore court, et tendit ses armes à l’assistant sans un mot. Il retourna en salle de préparation pour se délester de ses protections, laissant derrière lui les acclamations de la foule, les cris encore suspendus à ses tympans.

La hutte de la brigade baignait dans la pénombre quand il y entra. Un elfe noir l’attendait, drapé dans son éternel mépris.

- Cul à orc est désormais votre chef de brigade.

Il s’évapora aussitôt, sans attendre de réponse. Narhem balaya la pièce du regard. Quatre paires d’yeux le fixaient, entre peur et curiosité. Il déclara :

- Aucun de vous ne combattra plus jamais. Sauf si vous en faites la demande.

Il tourna les talons.

- Acceptes-tu de nous enseigner l’art du combat ? lança Dolove dans son dos.

- Non. Je suis encore en apprentissage. Je ne peux rien transmettre pour l’instant. Mais si Bryam veut s’en charger, il en a la permission.

Il disparut dans la nuit, loin des regards.

Le sable lui collait aux bras. La sueur lui brouillait la vue. Chaque muscle protestait tandis qu’il regagnait la hutte après un entraînement plus brutal encore que les jours précédents.

Dolove lui barra le chemin.

- Comment tu as fait pour qu’il t’enseigne ?

Il avait dû le suivre. Il avait vu.

- J’ai rien fait, grogna Narhem. C’est lui qui est venu.

- Un maître d’armes elfe noir te forme… Pas étonnant que tu gagnes aussi facilement.

- Facilement ? Il me démonte. Je ne l’ai jamais touché.

Dolove fronça les sourcils.

- Tu comptes les battre, eux ?

Narhem ne répondit pas tout de suite. Il observait les étoiles, une main sur sa hanche, l’autre encore crispée sur le bois d’un bâton d’entraînement.

- Tu vas droit dans le mur, poursuivit Dolove. C’est impossible.

- Selon qui ? Quelqu’un a déjà essayé ?

Dolove haussa les épaules.

- Tu connais leurs lois ? interrogea Narhem.

- Non… Et alors ?

- Le maître d’armes le répète sans cesse à ses apprentis : « Le moyen le plus simple d’obtenir un poste important, c’est d’assassiner son détenteur. » Chez eux, le meurtre est un accélérateur de promotion.

- Tu veux tuer l’un d’eux et prendre sa place ? Tu es cinglé, Narhem. Jamais un humain…

- Je ne crèverai pas ici, en esclave, pour divertir ces ordures.

Narhem fixa Dolove qui fronçait les sourcils.

- Maintenant, excuse-moi. Je combats demain.

Il poussa la porte de la hutte et s’effondra sur sa couche, le sommeil l’emportant comme un poing en plein cœur.

Le lendemain, en cuisine, les règles changèrent. On vidait désormais les entrailles à tour de rôle - Narhem compris. On nettoyait l’enclos à tour de rôle - Narhem aussi. Personne ne regretta Safry. La brigade accueillit l’équité comme une victoire inespérée. Narhem tint parole : lui seul était désigné pour combattre.

Un soir, lessivé par un entraînement plus rude que d’ordinaire, Narhem rentra plus tôt à la hutte. À l’approche du dortoir, des voix basses s’élevèrent dans la langue des humains. Il fronça les sourcils. Ses compagnons parlaient en ruyem. Ils pensaient être discrets. Il entra d’un pas sec.

- Vous voulez faire quoi ? lança-t-il dans amhric acéré.

Dolove sursauta.

- Nos compagnons ne comprennent pas assez cette langue pour en user, répondit-il en chuchotant en ruyem. Je t’en prie, viens.

- Je vous ai entendus de dehors, coupa Narhem sans quitter le langage des elfes noirs. Nul doute qu’eux aussi.

- Nous échangeons ainsi depuis des jours sans être inquiétés, répliqua Dolove en revenant à l’amhric.

Narhem ferma un instant les yeux. Inspiration. Expiration. Il laissa tomber pour l’instant.

- Donc… vous voulez fuir ?

- Grâce à toi, on mange, on dort, on vit. On n’a plus peur. Bryam nous enseigne. On est en forme. On ne mourra pas ici. C’est le moment.

- Pour mourir ? fit Narhem, froid.

- Pour fuir, répéta Dolove.

- Tu veux dire sortir... de la hutte ?

- Non, sortir d’ici. Rentrer chez moi.

Il avait l’air sincère. Et complètement à côté de la réalité. Narhem inspira. Il chercha dans sa poitrine la maîtrise apprise.

- Où est ici ? Tu peux me le dire ? On est dans un village ? Une ville ? Petite ? Grande ?

- Aucune idée. Et je m’en fous.

- Donc, tu sors… et tu traverses la ligne interdite.

- Quelle ligne ?

- Celle que les esclaves n’ont pas le droit de franchir.

- Il y a une ligne ? s’étonna Dolove.

Narhem ferma les yeux un instant plus long, cherchant à ne pas hurler.

- Supposons que tu l’atteignes. Un elfe noir sera là.

- On sera tous ensemble. Il ne fera pas le poids.

Narhem le fixa. Il le croyait. Il fit volte-face.

- Suivez-moi.

La brigade obéit, intriguée. Dans la pièce centrale, il saisit un bâton d’entraînement, en tendit trois autres à Mynard, Bryam et Dolove.

- Olivier. J’imagine que tu préfères sans.

Le concerné grimaça.

- Pas arme. Main. D’accord ? articula Narhem.

Olivier sourit et hocha la tête.

- Si un seul d’entre vous me touche, je vous aide à fuir. Sinon, je vous dénonce. Dolove, traduis-leur. Ça m’emmerde de le faire.

- Narhem…

- Tu viens de dire qu’un elfe noir seul ne fera pas le poids face à vous quatre. Montre-moi.

Dolove pâlit mais traduisit. Les autres acquiescèrent, hésitants. Ils se placèrent autour de Narhem. Un silence tendu précéda la danse.

Ce fut l’assaut. Des moulinets maladroits, des tentatives désespérées… Et bientôt, quatre hommes au sol, haletants, meurtris, battus à plates coutures. Des bleus aux bras, des côtes fêlées, des gémissements rauques.

Narhem, droit, les observa un à un.

- C’est clair maintenant ? Vous ne ferez rien.

Un chœur de souffles douloureux lui répondit.

Le lendemain matin, un elfe noir poussa la porte de la cuisine et annonça sans lever la voix :

- Combat pour la brigade aujourd’hui.

Narhem s’avança, les mains encore pleines de farine.

- Moi, se désigna-t-il avant de poursuivre : Mes hommes ont parlé en ruyem pour organiser une évasion.

L’elfe haussa un sourcil amusé.

- La correction que tu leur as infligée hier soir suffit. Nous avons bien ri.

Il sortit le visage barré d’un sourire, large comme un croissant de lune. Dolove pâlit, sa cuillère suspendue dans les airs.

- Rien ne leur échappe jamais… souffla Narhem.

Il attrapa un panier de légumes. Pendant qu’ils épluchaient des racines aux reflets rouges, l’odeur âcre des épluchures flottant dans l’air tiède, Dolove reprit, bas :

- Je suis désolé d’avoir cru qu’on pouvait gagner… Mais toi aussi, tu veux ça, non ? Partir ?

Narhem haussa à peine un sourcil.

- Imaginons. Je deviens assez fort pour en tuer un. Je vous apprends. On franchit la limite. On les abat un par un.

Dolove esquissa un sourire.

- Et après ?

Narhem le regarda.

- Après, quoi ? Tu veux rentrer ? Tu connais la direction de chez toi, peut-être ? Nous sommes au beau milieu d’un désert. Tu comptes survivre comment à sa traversée ?

- Je… je prendrai de l’eau, répliqua Dolove, soudain incertain.

- Assez pour traverser un désert ? À pied ? Sans carte ? Tu ignores l’emplacement des puits.

Dolove ouvrait la bouche pour répondre quand il sembla avoir une illumination.

- L’eau ! On prend des bains ici ! Je trouve la rivière, je prends un bateau, et je rejoins l’océan !

Narhem cligna des yeux.

- Intéressant, admit-il.

Il tourna la tête vers le garde qui se tenait non loin, immobile comme une statue de basalte.

- Y a-t-il une rivière, ici ?

- Non, répondit l’elfe noir sans même se tourner vers eux. Tu es dans un oasis. L’eau monte du sol, ne s’écoule nulle part. Il y a un lac, rien de plus. Il gonfle à la saison des pluies, puis se rétracte. Mais pas de rivière. Pas de bateau. Pas d’océan.

Le silence tomba. Dolove, penché sur un tubercule, fixait le sol comme s’il pouvait s’y enfoncer.

- Alors… je mourrai esclave, souffla-t-il.

Narhem le contempla un instant, puis se remit au travail, un sourire dur au coin des lèvres.

- Pas moi.

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