Anthy n’avait pas menti. Les nouveaux venus du lendemain affichaient de meilleures compétences à l’arc, mais rien qui n’ébranlât vraiment les deux apprentis de Moheel.
Le soir venu, Elian proposa à Laellia de profiter des thermes. La princesse accepta avec un soupir ravi. Les deux filles passèrent la soirée à se faire chouchouter, allongées sur les pierres chaudes, bercées par la vapeur et les senteurs de lavande.
- Ça fait du bien de ne plus avoir de corset, soupira Laellia en glissant un pied dans l’eau. Et de ne pas devoir sourire à des vieillards qui sentent la pipe et la naphtaline.
Elian eut un petit rire. Laellia l’observa longuement, les yeux plissés.
- Dis-moi, ça t’arrive de détacher tes cheveux ? Je suis sérieuse, hein. Je comprends que pour courir sur des toits ou tirer à l’arc ce soit pas pratique, mais là, on est dans un bain. Y a personne pour te voir.
- Justement, répondit Elian sans détourner les yeux du plafond embué.
Sa voix était calme, mais coupante. Laellia se redressa, surprise, puis haussa les épaules.
- D’accord… D’accord. C’était juste une question.
- Je sais.
Un silence s’installa. Le bruit de l’eau, les murmures d’autres baigneuses, les claquements feutrés des mains des masseuses composaient une ambiance paisible que seule leur tension venait troubler.
- Tu protèges quoi, exactement ? demanda Laellia. Tes cheveux, ou autre chose ?
Elian tourna la tête vers elle, son regard dur adouci par la fatigue.
- On m’a trop souvent arraché des choses sans me demander. Je décide maintenant de ce que je montre.
Laellia parut réfléchir, puis se contenta d’un hochement de tête.
- C’est noté. T’as raison. J’aurais pas dû insister.
Un mince sourire effleura les lèvres d’Elian.
- Merci.
Laellia, un peu gênée, s’enfonça dans l’eau jusqu’au menton, ses boucles brunes flottant autour d’elle.
- Tu restes un mystère, Elian. Mais au moins, t’es un mystère loyal.
Cette fois, Elian rit franchement. Le bain la délassa. Elle dormit d’un sommeil tranquille.
Les jours passaient et les épreuves s'enchaînaient, de plus en plus techniques, de plus en plus cruelles. Le public ne se contentait plus d’applaudir : il commentait, pariait, hurlait. L’or changeait de mains. Les nobles grinçaient des dents.
Au matin du septième jour, il ne restait plus que trois concurrents. Deux d’entre eux n’étaient que de simples apprentis. Moheel ne dissimulait pas sa fierté, bras croisés, regard haut, comme s’il avait toujours su.
- La victoire est pour moi. Ne me la prenez pas… ou vous le regretterez, déclara froidement le dernier noble en lice.
Sa voix suintait la menace. Son regard, fixe, ne s’adressait à personne en particulier - et pourtant, il visait les deux.
Anthy pâlit. Elian resta impassible. Les poings détendus, le menton levé. Le matin n’était qu’une formalité : l’élimination du dernier avant le grand duel.
Mais Anthy perdit. Volontairement. Elian le vit.
Elle ne dit rien tout de suite. Elle attendit la pause de midi, quand la tente les coupa du tumulte.
- Tu l’as laissé gagner, lâcha-t-elle, sans lever la voix.
Anthy essuya sa nuque avec un linge humide. Il ne nia pas.
- Je suis noble. Lui aussi. Armand Thorolf est le neveu du roi, Elian. Moi, j’ai besoin d’alliés à la cour. Si ce gars veut une médaille pour flatter son ego, qu’il la prenne. Ce tournoi n’est pas mon but.
- Et si je gagne… ça te porte préjudice ?
- Non, répondit Anthy après une brève hésitation. Non. Pas à moi.
Elian la fixa longuement, puis acquiesça.
- Alors je vais gagner.
- Fais attention. Il est doué, et arrogant. Il veut te briser, pas seulement te battre.
Il égrena conseils sur conseils. Moheel arriva, en ajouta d’autres. À force de rappels, de gestes, d’analyses, Elian sentit peu à peu la peur se muer en lucidité.
Quand l’heure sonna, elle s’avança sur le terrain, droite comme une flèche.
- Je gagne, tu comprends ça ? grinça Armand Thorolf à son oreille.
- Dans tes rêves, répliqua-t-elle sans ciller.
Il cracha à ses pieds. Elle sourit.
- Tu vas me le payer, siffla-t-il.
- Je t’attends.
Le duel fut bref, implacable. Une flèche plantée en plein centre, deux fois. Une hésitation du noble, une erreur qu’elle n’aurait pas pardonnée même à elle-même. Puis la dernière flèche. La sienne. La plus pure. Et le silence, lourd comme une enclume.
Le public ne comprenait pas. Une apprentie ? Gagnante ? Personne ne réagit tout de suite. Ce fut Armand qui brisa l’immobilité.
- T’es morte, cracha-t-il avant de jeter son arc et de s’éloigner, les poings serrés, la mâchoire crispée.
Puis, comme si la rage de son échec avait autorisé la liesse, la foule explosa de joie.
Mais à peine le tumulte retomba-t-il qu’un frémissement parcourut les gradins. Quelque chose approchait. Elian se retourna.
Ceïlan.
L’elfe des bois descendait les marches, droit comme une lame. Arrivé devant elle, il la fixa, puis sourit. Un vrai sourire, rare, étrange sur un visage elfe.
Sans un mot, il monta son arc, avec une lenteur cérémonieuse. Puis, en ruyem, déclara :
- Un défi plus intéressant te plairait-il ? Contre moi ?
- Les elfes sont les meilleurs archers au monde, répondit Elian, sans réfléchir, en lambë.
Ceïlan écarquilla les yeux, un bref éclat passant dans son regard.
- Tu parles remarquablement bien le lambë, dit-il dans sa propre langue.
Elle rougit, surprise de ce compliment-là, ici, maintenant.
- Aucun défi n’est intéressant s’il n’en est pas un, non ? lança-t-il.
Elle ne répondit pas. Le monde tournait trop vite. Le tournoi. Les menaces. Ceïlan. La peur. La joie. La sidération.
- Ils veulent que tu acceptes, souffla-t-il.
Elle entendit enfin. La foule. Des milliers de voix criant son nom, la poussant, l’encourageant.
Mais ce fut le bruissement. Ce murmure si familier. Celui de la forêt. Il monta dans son esprit, l’apaisa. L’aida à respirer.
Elle hocha la tête.
La clameur reprit. Les cris fusaient de toutes parts, portés par l’excitation des paris qui atteignaient des sommets. On ne perdait pas de temps à des épreuves de base : les deux adversaires étaient déjà légendaires. Le duel débuta haut, très haut.
Elian ouvrit le bal. Concentrée, elle décocha. L’elfe suivit. Elle le guetta pendant qu’il tirait : des gestes fluides, précis, puissants. Chaque mouvement semblait inscrit en lui depuis toujours. L’arc épousait ses bras, ses doigts relâchaient la corde avec une grâce animale. Tout en lui respirait la maîtrise. C’était beau, trop beau.
Dès le troisième niveau, Elian sentit ses limites s’approcher à grands pas. Elle s’en sortit, mais de justesse. Ceïlan, lui, évoluait comme s’il jouait. Il survolait l’épreuve.
- Tu as gagné, dit-elle en lambë, sans détour.
- Je ne te permets pas d’abandonner sans combattre, répliqua-t-il. Tu vaux mieux que ça. Encore.
- Je suis à bout.
- Non. Sors tout ce que tu as. Montre ce que tu es vraiment. Encore.
Sa voix, douce et ferme, la traversa comme une flèche. Elle tenta de protester, mais il répéta :
- Encore.
Ses yeux la capturèrent. Alors Elian baissa les siens… et le chant devint limpide. Le murmure de la forêt jaillit en elle comme une source. Elle leva la main, fit le signe. Le niveau suivant débuta. Elle réussit. Lui aussi.
- Encore, répéta-t-il.
Nouveau tir, nouvelle victoire.
- Encore.
Les jambes d’Elian tremblaient. Sa respiration était haletante. La foule rugissait, hystérique. Les cris, les paris, les acclamations : tout vibrait autour d’elle. Elle ignora le tumulte, s’accrocha au chant des arbres comme à une corde dans la tempête.
Sept niveaux. Sept réussites. Elle vacillait. Lui semblait à peine essoufflé.
- Encore.
Elle inspira, leva l’arc, visa, tira… Échec.
Ceïlan, implacable, réussit avec aisance. L’ovation fut tonitruante.
- Tu es trop fort pour moi, souffla-t-elle, à bout de souffle.
- Pour un elfe, je suis très mauvais.
Elle écarquilla les yeux. Il ne plaisantait pas. Son monde vacilla.
- Tu peux être fière, dit-il. Tu as tenu jusqu’au bout. Tu n’as rien lâché.
- Je me sens mal, murmura-t-elle.
Tout tanguait, son estomac se retournait.
- Puis-je te toucher ?
Elle leva les yeux. La question la laissa sans voix. Personne ne lui avait jamais demandé son avis. Pas Moheel, pas Laellia, pas même Anthy. Les autres imposaient. Lui, demandait.
Elle acquiesça, les yeux humides.
Ceïlan posa la main au creux de ses clavicules. Ferma les yeux. Respira.
Le calme revint. Sa poitrine se dénoua, sa tête se vida, son corps se reposa. Le chant de la forêt monta, clair comme jamais. Des syllabes dansaient à la lisière de sa conscience - presque des mots. Presque compréhensibles.
Il retira sa main.
- Je suis guérisseur, dit-il avant de s’éloigner.
Elle resta figée, étourdie. On lui remit son prix. Moheel s’approcha, rayonnant.
- Je n’ai plus rien à t’enseigner, jeune fille. Ce que tu viens de faire… J’en aurais été incapable. Tu as dépassé ton maître. Et c’est bien.
Il lui posa une main sur l’épaule, puis s’éloigna sans se retourner, sourire aux lèvres.
Elian rejoignit la cour sans même s’être changée. Le vainqueur d’une épreuve gagnait le droit de se présenter aux festivités - c’était tout ce qui comptait. Laellia lui sauta dessus.
- Tu sais que je suis jalouse, hein ?
Elian, qui s’attendait à autre chose - des félicitations, peut-être - resta muette.
- Je te hais ! Je te hais tellement !
- C’est lui qui est venu me parler, rappela Elian, plus lasse que coupable.
- Je te déteste ! Je suis princesse de Falathon, et il ne m’a jamais adressé la parole. Jamais ! Et toi… toi, il te parle, il te touche !
- J’y suis pour rien.
- Je te déteste…
Un silence, puis un éclat soudain :
- …et je suis tellement contente pour toi ! s’écria Laellia en l’écrasant dans ses bras.
Elian se laissa faire, soupirant dans ses cheveux.
- Tu leur en as mis plein la vue, à ces foutus connards misogynes.
- Ces paroles ne conviennent guère à une femme de ton rang, murmura Elian.
- Par la Dame, on dirait ma gouvernante. Beurk… oublie que t’as dit ça.
Elles rirent ensemble, à gorge déployée. Un instant suspendu. Puis, un homme passa non loin. Il effleura sa gorge du bout du doigt, les yeux rivés sur Elian. Elle lui tira la langue.
- C’était pour qui, ça ? demanda Laellia, curieuse.
- Pour un noble frustré qui digère mal sa défaite. Je pige pas pourquoi on triche si c’est pour être incapable d’accepter de perdre.
- Tu veux dire quoi, là ?
- Qu’il nous a menacés, Anthy et moi. Mon coéquipier s’est couché.
- Pas toi, supposa Laellia, le ton plus bas.
- Me soumettre ? À personne, déclara Elian, la mâchoire tendue. Mais t’en fais pas. Je sais me défendre.
- Contre quoi exactement ?
- Quand j’ai gagné, il a dit qu’il me tuerait.
Laellia perdit toute couleur. Sa main attrapa celle d’Elian et l’entraîna dans la foule. Elian baissa les yeux sur leurs doigts croisés. Elle aurait pu se dégager. Elle n’en eut pas envie. Elle aurait juste préféré qu’on lui demande. Quand elle comprit où son amie l’amenait, elle planta les talons.
- Je te l’ai dit : je sais me défendre.
Laellia ne répondit pas, fila droit vers Bran et lui souffla quelques mots à l’oreille. À peine eût-elle terminé qu’il s’évanouit dans la foule.
- J’aurais pas dû te le dire, grogna Elian.
- Le “noble frustré” s’appelle Armand Thorolf, indiqua Laellia. Si les occidentaux font sécession, il devient roi. C’est peut-être l’homme le plus puissant du royaume après le roi lui-même. Tu ne veux pas qu’il soit ton ennemi.
- Il ne me fait pas peur.
- Il devrait, s’agaça Laellia.
Une voix grave, douce, s’immisça dans leur échange, en lambë.
- Il n’est pas honteux d’avoir besoin d’aide.
Ceïlan était là. Quand elles étaient arrivées, il discutait avec le prince.
- Je n’ai pas besoin d’aide, répliqua Elian dans la même langue. Je sais me défendre.
Une pression glacée surgit contre sa gorge. Sa propre dague. Il la tenait par le manche. Elle n’avait rien vu venir.
- Te défendre contre quoi, exactement ?
La lame s’éloigna, glissa dans son fourreau, et Ceïlan détourna le regard.
Elian baissa les yeux. Elle avait honte. Honte d’avoir été prise de court. Honte que personne n’ait réagi. Il aurait pu la tuer là, au milieu de tous, et nul ne l’aurait vu.
Elle serra les dents. L’elfe venait de lui offrir une leçon d’humilité. Une de celles qu’on n’oublie jamais.
L’ancienne voleuse sortit de sa torpeur en voyant Laellia : visage fermé, front barré, lèvres pincées, poings crispés. Elian réfléchit, revit Ceïlan, puis fit un signe discret. Laellia la suivit sans poser de question.
- Tu m’emmènes où ? demanda-t-elle enfin.
- Aux cuisines.
- Pourquoi ?
- Tu verras.
Elles descendirent. Elian réclama un panier de bois de châtaignier et demanda l’accès à la réserve. Accompagnée d’une princesse royale, les portes s’ouvrirent sans discussion. Elle choisit quelques fruits mûrs, les lava soigneusement à la fontaine, puis tendit le panier à Laellia.
- Donne-lui ça.
- À qui ?
- À Ceïlan. Et dis-lui, en lambë, « Ceïlan, pour toi ».
Laellia s’entraîna, s’emmêla, se reprit. Finalement, elle parvint à prononcer la phrase sans se tordre la langue.
De retour dans la salle de bal royale, elles retrouvèrent Ceïlan seul. Bran n’était pas revenu. Tant mieux.
Laellia s’approcha, prononça les mots. Ceïlan leva les yeux, surpris. Il regarda le panier, sourit, prit un abricot et y mordit avec une joie visible. Laellia revint, abasourdie.
- C’est la première fois que je le vois manger. Comment tu as su ?
- Ce qu’on sert ici est immonde.
- Pardon ? Les meilleurs cuisiniers du royaume travaillent au palais !
- Justement. Tout est trafiqué, modifié, transformé. Les elfes aiment ce qui est naturel. Pur. Intouché.
Laellia ouvrit de grands yeux, stupéfaite.
- Depuis quand tu manges la nourriture des humains ? demanda Bran, revenu, en lambë.
- Depuis que ta sœur écoute des conseils plus avisés que les tiens, répondit Ceïlan.
Elian rougit. Bran suivit son regard vers la jeune femme changée en tomate bien mûre. Il comprit.
- Elle est douée, dit Ceïlan. Dommage qu’elle ne soit personne.
- Elle n’est pas personne, rétorqua Bran.
- Rappelle-moi son titre, répliqua Ceïlan, mordant. Ce n’est pas comme ça que vous mesurez la valeur ici ?
Bran grogna. Il n’eut pas le temps de répondre : la musique s’arrêta net. Tous les regards convergèrent vers le roi.
- Pardonnez-moi d’interrompre vos festivités, dit Arthur de Baladon en se levant. Je vous promets d’être bref. J’ai appris que la gagnante du tournoi d’archerie avait refusé les mille livres d’or offertes au vainqueur.
Elian cligna des yeux. Elle n’aurait jamais osé refuser un tel prix. Elle ignorait même que c’était possible.
- J’ai réuni un conseil d’urgence pour déterminer la meilleure façon d’honorer cette jeune femme brillante, talentueuse, exceptionnelle.
Elle se tourna vers Bran. Il fixait le roi, évitant de croiser son regard.
- Il m’a semblé qu’elle méritait davantage que de l’or. Et qu’elle pouvait offrir bien plus au royaume.
Elian sentit la colère monter.
- Elian, approche, ordonna le roi.
Elle obéit, mâchoires crispées.
- Un genou à terre.
Elle s’agenouilla, tremblante. Elle détestait chaque instant de ce moment. L’épée royale frôla ses épaules.
- Elian, te voici comtesse d’Anargh. Il y a beaucoup à faire là-bas, et il paraît que tu es volontaire pour relever le défi. Bon courage pour déloger Vil de Phalté. L’ancien duc n’est pas très coopératif.
Un silence. Une éternité. Bran toussota. Elian reprit ses esprits.
- Je serai digne de l’honneur qui m’est fait, dit-elle, la voix sèche.
Le roi fit un signe. La musique reprit, comme si rien ne s’était passé. Bran la rejoignit.
- Maintenant, Thorolf ne peut plus te toucher. Ce serait de la haute trahison.
- Je ne veux pas de terres. Je ne veux pas commander.
- C’est pour ça que tu es la mieux placée, répondit Bran.
- Ceux qui veulent gouverner sont souvent les moins aptes à le faire, ajouta Ceïlan en lambë. Tu chercheras à bien faire, justement parce que tu n’as rien demandé.
- Par contre, ajouta Bran en ruyem, ça va être un sacré merdier. De Phalté squatte ton château. Il est protégé par des mercenaires. On n’a ni le temps ni les hommes pour le déloger. Tu devras te débrouiller.
- Super… grogna Elian.
- En attendant, comtesse, profitons de la fête ! lança Laellia avec un grand sourire.
- Comtesse, répéta Elian.
Elle secoua la tête.
Non. Vraiment, ça ne lui plaisait pas.