L’aube rosissait à peine l’horizon qu’Elian décochait déjà flèche sur flèche. Toutes atteignaient leur cible, parfois même le cœur du cercle sans effort apparent. Un simple échauffement. Elle enchaînait les tirs comme d’autres respiraient, attendant les véritables exercices d’Anthy.
Peu à peu, les autres apprentis arrivèrent en traînant les pieds. Certains boitaient, d’autres bâillaient à s’en décrocher la mâchoire. Les entraînements de Moheel les essoraient jusqu’à la corde. Pas Elian. Moheel ne s’adressait jamais à elle. Il la confiait à Anthy, comme on laisse un paquet encombrant à un aide docile.
Moheel finit par apparaître. Silencieux. Il grimpa sur l’estrade. Un claquement sec de ses doigts suffit à capter toute l’attention.
- Comme vous le savez, la prochaine lune marquera le tournoi annuel de chevalerie.
Les plus anciens redressèrent la tête, les yeux brillants.
- Chaque année, mes meilleurs élèves y participent. Pour ridiculiser quelques fils de bourgeois trop sûrs d’eux. Pour rappeler à tous que l’arc est une discipline noble. Pour que les gens venus de loin aient un peu de spectacle. Et pour que les vrais archers du royaume trouvent enfin un défi à leur mesure.
Les rires fusèrent. On tapa dans le dos d’Anthy, visiblement le héros de l’édition précédente.
- Cette année, nos deux représentants seront Anthy… et Elian.
Le silence s’abattit comme une chape de plomb. Les visages se figèrent. Des regards acérés fusèrent, pesants, suffocants. Elian sentit son sang quitter ses joues. Elle aurait préféré cent épreuves à ce verdict.
- Viens avec moi, dit Moheel.
Elle suivit sans un mot, happée par cette échappatoire.
Le maître l’entraîna jusqu’à une salle d’entraînement abandonnée, poussiéreuse, aux cibles marquées de vieilles cicatrices. Il lui tendit un arc. En prit un autre. Se plaça à quelques pas.
- Tire-moi dessus. Vise le cœur.
Elian le fixa, interdite.
- Allez, fit-il d’un ton sec.
Elle banda l’arc, visa, tira. Sa flèche fendit l’air… et éclata en plein vol. Celle de Moheel venait de la trancher avec une précision chirurgicale. Elian resta bouche bée.
- Tu veux apprendre à faire ça ?
Elle hocha la tête, incapable de répondre.
Les jours suivants se fondirent en une série d’exercices éreintants. Moheel ne ménageait ni ses critiques ni ses exigences. Il corrigeait tout : posture, souffle, tempo, hésitation. Chaque échec était disséqué. Chaque réussite n’appelait qu’un simple "encore". Elian se taisait, absorbait, recommençait. L’arc devenait une extension de son bras, la flèche, de sa volonté.
Elle vivait pour ces heures-là. Dans la tempête, elle trouvait sa voie.
Lorsqu’elle croisait les autres, leurs regards avaient changé. Ce n’était plus du mépris. C’était de la jalousie brute. Une gamine encore pleine d’enfance venait de les dépasser. Sans cri, sans combat. Juste avec sa ténacité.
La lune tourna jusqu’au grand jour.
Sous la tente des archers, Elian attendait, droite mais fébrile. À ses côtés, Anthy observait les autres concurrents à travers l’ouverture du tissu. Sans même s’en rendre compte, Elian triturait le bord de sa manche, le fil tordu entre ses doigts.
- Sois honnête, dit Anthy sans détourner le regard. Tu avais déjà tiré à l’arc avant d’arriver ici ?
- Non, répondit-elle. J’ai toujours été fascinée par l’archerie. Mais je n’ai appris à me battre qu’avec une dague et un couteau.
- Les armes des voleurs, des bandits, des misérables, siffla Anthy, le ton plus acide que moqueur.
Elian esquissa un sourire. Il n’avait pas tout à fait tort.
- J’ai demandé à apprendre l’arc. Mais personne autour de moi ne savait enseigner. Personne qui veuille, en tout cas.
Elle revit la scène comme si elle y était : Valmis, le plus grand des mômes du forain Pablo, suppliant les elfes de lui apprendre à tirer. Leur refus poli, leur silence pincé. Ils n’avaient pas apprécié qu’un enfant des routes ose s’inviter dans leur art.
Aujourd’hui, Elian tenait l’arc pour lui, pour eux, pour tous ceux à qui on avait fermé la porte au nez.
- Comment tu savais que tu serais douée, sans avoir jamais essayé ?
Elle haussa les épaules.
- Je le savais. C’est tout.
Aucune explication. Son instinct avait parlé. Elle l’avait écouté.
- J’ai eu une chance, dit-elle. Je l’ai saisie.
- La faveur du prince…
Elle acquiesça.
- T’as bien fait de venir.
Elian tourna la tête vers lui. Il lui faisait face, mais ne la regardait pas. Elle sourit en silence.
Ils survolèrent les premières épreuves sans difficulté. Les flèches volaient droites, précises, implacables. Les fils de bonne famille et les archers de foire quittèrent le tournoi un à un, trop humiliés d’avoir été battus par un apprenti… ou pire, par une femme.
Quand la pause tomba, Elian s’étirait derrière la tente quand une voix la figea.
- Elian !
Elle se retourna, stupéfaite.
- Laellia !
Elle lui sauta dans les bras.
- Princesse, salua Anthy en s’inclinant bas.
Laellia l’ignora.
- Tu participes au tournoi ? s’écria-t-elle. Tu ne m’as rien dit !
- Ces dernières lunes ont été… pleines. Pour toi comme pour moi.
Laellia hocha la tête.
- Tu es invitée aux bals, tu le sais ? Tu peux aller où tu veux ! Ce soir, je serai à la cour. Viens. Nos conversations me manquent.
- Tu dois crouler sous les ragots, répondit Elian en riant.
- Justement. Je n’ai confiance en personne. Elles veulent toutes soutirer des secrets. Des vipères. S’il te plaît, viens. Je te ferai porter une robe.
- Je suis très bien comme ça, répondit Elian en désignant sa tenue : braies, bottes, carquois, chemise et bras d’archer. Et toujours, à sa ceinture, la dague qui n’avait rien de royal.
- Tu vas mettre une robe, répéta Laellia, chaque mot articulé comme un ordre.
Elian la regarda, surprise. Elle ignorait que son amie pouvait user de ce ton. Elle inclina la tête en souriant.
- Je te laisse à tes étirements, ta concentration, ou… ce que font les archers avant de tirer. Elian, fais-moi plaisir : gagne. Juste pour clouer le bec à ces mâles en armure.
- Je ne peux rien promettre, princesse.
Laellia éclata de rire en entendant l’ironie dans sa voix. Elle disparut comme une bourrasque sous les pans de la tente.
- Une faveur du prince… et la sœur dans la poche, grogna Anthy. Invitée à la cour, rien que ça. Tu iras loin, petite fille.
Elian plissa les yeux. Aller loin… Elle ne le voulait pas. Elle voulait vivre. Longtemps. Heureuse. Mais où ? Comment ? Elle n’en avait pas la moindre idée.
Elle soupira.
Voleuse ? Non. Archère ? Pas seulement. Courtisane à la cour ? Sûrement pas. Elle, d’ordinaire si sûre d’elle, se sentait vaciller. Il lui manquait quelque chose. Mais quoi ?
Le souffle du vent souleva la toile de la tente. Un bruissement d’arbres, ténu, secret, vibra dans son cœur. Comme un appel qu’elle ne comprenait pas… mais qui s’imposa.
L’après-midi, elle tira. Encore et encore. Et remporta chaque épreuve.
Le soir venu, des pages apportèrent une malle jusque dans sa tente. Elian souleva le couvercle et découvrit un empilement de tissus délicats, brodés, odorants, aux textures qui n’avaient rien à voir avec les braies rugueuses des archers.
Elle s’habilla en silence, pinçant les lèvres à chaque couche de tissu rajoutée. Le corsage la gênait. La robe entravait ses mouvements. Les brocards lui donnaient chaud. Elle n’avait jamais compris pourquoi on appelait cela des « tenues de cour ».
- Bonne soirée, lança Anthy depuis la tente voisine.
- Merci, répondit-elle.
- N’oublie pas : dormir est essentiel si tu veux rester en forme.
Elle reconnut dans son ton ce mélange de bienveillance et d’autorité qui l’avait si souvent guidée. Moheel ne pouvait pas perdre la face. Et Anthy comptait sur elle.
Elle hocha la tête, comme s’il pouvait la voir à travers les toiles.
Un page l’attendait à l’entrée du camp. On la mena jusqu’aux abords du palais, au cœur d’un jardin illuminé, noyé de rires, de couleurs, de parfums.
La cour.
Des musiques étranges résonnaient. Des nappes de senteurs sucrées flottaient dans l’air. Laellia apparut, vêtue d’un vert d’eau irisé, qui changeait au gré de ses mouvements. Elle tendit les bras vers Elian avec un large sourire.
Mais Elian n’avait plus de souffle.
Le monde autour d’elle tourbillonnait trop vite. Trop de visages, trop de regards. Des rires derrière des éventails, des hommes en habit qui s’inclinaient pour des raisons qui lui échappaient, des plateaux remplis de mets qu’elle ne connaissait pas.
Elle ne quitta pas Laellia d’une semelle. Mais elle ne l’écouta pas non plus. Ses yeux furetaient, scannaient, évaluaient.
Trop de monde.
Elle tentait de lire les corps comme on lit les signes d’un guet-apens : l’immobilité d’un bras, la tension d’une épaule, l’absence de clignement. Mais ici, rien n’était clair. Tout était décor, tout était masque. Elle sautait d’un sourire à l’autre, sursautait à chaque éclat de voix, se heurtait à des rires qu’elle ne comprenait pas.
Elle ne goûta ni aux plats, ni aux boissons. Elle n’entendit pas la musique. Tout son être était en alerte, comme si elle traversait une forêt pleine de pièges invisibles.
À bout de souffle, elle se pencha vers Laellia.
- Je dois partir.
Laellia fronça les sourcils.
- Déjà ?
Elian hocha la tête, incapable de formuler ce qu’elle ressentait. Laellia lui serra la main, déçue mais résignée. Elian s’éclipsa, le cœur battant, comme on s’échappe d’un mauvais rêve.
Le repos avait fait son œuvre et, le matin venu, les deux complices s’étaient aisément qualifiés pour la troisième journée des épreuves.
- Demain, les vrais défis commencent, annonça Anthy, en entrant dans la tente, son ton plus sérieux.
- Comment ça ? demanda Elian, l’air distrait.
- Les nobles entrent en course. Les deux premiers jours servent à éliminer les plus faibles.
- Il n’y a pas de mauvais nobles ? s’enquit Elian, un brin moqueuse.
Anthy sourit à la remarque puis son visage se ferma.
- Attends-toi à plus compliqué, précisa-t-il. Tu retournes à la cour ce soir ?
Elian soupira, un nuage sombre assombrissant ses traits.
- Quel plaisir... ironisa Anthy. C’est si horrible ?
Elian grogna. La perspective de la cour la déprimait. Ce monde étriqué de faux-semblants et de rires insincères lui était étranger. Elle fit l’effort, pour son amie, d’enfiler la robe et de rejoindre l’endroit qu’elle redoutait tant.
Cette fois, elle choisit de s’adosser à un mur, observant la foule tout en restant éloignée de la danse sociale. Le contact visuel avec les invités se fit plus facile depuis sa position protégée. Laellia parla, mais moins qu’à l’accoutumée, se perdant dans ses pensées, plus lasse peut-être.
Un long silence s’installa entre les deux femmes, jusqu’à ce que les yeux d’Elian, comme happés par un mouvement précis, se posent sur la silhouette du prince Bran Eldwen. Il était en pleine discussion avec…
Le monde se dissipa autour d’elle. Les bruits de la cour, la musique, les rires, les parfums envahissants, tout disparut, comme absorbé par un silence implacable. Seul un murmure étrange, doux mais intense, se fit entendre. Le souffle des arbres, un écho lointain mais si proche, traversa son esprit, une résonance qui se faisait de plus en plus forte.
L’elfe blond. Ses yeux, d’un bleu limpide et sage, semblaient percer les secrets du monde. Il était beau d’une beauté qui apaisait, sans être éclatante, simplement d’une pureté rare. Ses cheveux, d’une teinte aussi claire que l’aurore, étaient soigneusement attachés : deux tresses, partant de chaque tempe, se rejoignaient à l’arrière de son crâne, laissant son front dégagé. Ses oreilles pointues, effleurées par la brise, semblaient capables d’entendre les murmures de la nature tout autour.
Son visage était d’une douceur infinie, irréelle. Aucun poil, aucune barrière ne venait perturber la perfection de sa peau. Ses vêtements, d’un vert subtil rehaussé de touches de bleu et de jaune, semblaient s’accorder avec l’environnement, comme s’il faisait partie de la nature elle-même.
Tout chez lui dégageait une sérénité hypnotique. Ses mains, d’une finesse étonnante, semblaient appartenir à une autre époque, une époque où la beauté et la délicatesse étaient primordiales. Sa voix, Elian l’entendait maintenant, légère comme une brise, douce et chantante, traversait l’air comme un fil d’or.
- Toi aussi tu le trouves sublime ?
La voix de Laellia fit sortir Elian de sa torpeur. Le monde revint brutalement, comme une griffure.
- C’est un ange tombé du ciel, tu ne trouves pas ? continua la princesse, un sourire rêveur aux lèvres.
Le sourire d’Elian se figea. Une blessure se rouvrit dans son cœur. Ses yeux se posèrent sur l'interlocuteur de Bran avec une tristesse infinie, une douleur sourde, intime.
Elle en avait honte. Elle voulait lui parler, s'excuser de la façon indécente qu’elle l’avait observé. Elle s’en voulait tellement. Elle avait agi comme eux, comme ces gens qui payaient pour contempler des monstres et s’en délectaient. Une larme solitaire roula sur sa joue, trahissant ses pensées.
- Elian ? Ça ne va pas ? s’inquiéta Laellia, son ton devenant plus doux.
- Ça va, répondit Elian en essuyant la larme, mais sa voix trahissait déjà une fragilité qu’elle ne parvenait pas à dissimuler. Qui est-ce ?
Elle savait, bien sûr. Un elfe. Mais aucun ne lui avait jamais fait cet effet-là. Une chaleur glacée envahissait son corps. Elle avait envie de s’approcher, de connaître cet être fascinant, mais une peur irrationnelle la paralysait. Son cœur battait plus fort, comme si, pour la première fois, son adolescence se soumettait à un choix qu’elle ne pouvait comprendre.
- Ceïlan, l’ambassadeur des elfes des bois, répondit Laellia. Bran et lui se sont découvert une affinité commune : un dédain certain pour les petites gens.
Elian fronça les sourcils. Un dédain pour les petites gens ? Bran, qui avait offert sa confiance à une voleuse des bas-fonds, méprisait le peuple ? Cela ne collait pas. C’était étrange, incompréhensible…
- Depuis, dès que Ceïlan est au palais, je ne vois plus mon frère… sa femme non plus, ajouta Laellia avec une pointe de désillusion.
Un sourire naquit sur les lèvres d'Elian, mais il s’effaça vite lorsqu'elle aperçut le regard envieux que Laellia portait à l’elfe.
- Tu devrais le demander en mariage si tu l’apprécies tant que ça, lança Elian, un brin de provocation dans la voix.
Laellia la fixa, stupéfaite, sa bouche se déformant en une moue fort peu élégante.
- Ceïlan est ambassadeur des elfes des bois, pas dissident. Jamais il n’acceptera même de toucher une humaine. Nous sommes… sales à ses yeux. Et puis, je suis promise, annonça Laellia, la voix teintée de résignation.
Elian haussa les sourcils, surprise par le terme "dissident" dont elle ignorait le sens, mais se concentra sur ce qui semblait être le véritable poids de la conversation.
- Mes félicitations, dit Elian, ne cachant pas son sarcasme.
- Un mariage arrangé pour le bien du royaume avec un noble de l’ouest. L’union aura lieu dès que je pourrai porter des enfants. Super…
- Un mariage arrangé ? gronda Elian.
- Je ne suis pas de sang royal, répondit Laellia d’un ton amer. La tradition de l'amour ne me concerne pas.
Elian grogna, une vague de compassion pour son amie la traversant.
- Est-ce bien correct de le regarder ainsi si tu es promise ? demanda Elian, avec une pointe de malice.
- J’ai des yeux pour voir, rétorqua Laellia en siffla. Être au régime ne m’empêche pas de regarder le menu.
Elian éclata de rire.
- D’accord, d’accord, répéta-t-elle. Pardon… Je dis ça pour toi, c’est tout. Et lui, ça ne lui fait rien ?
- De quoi ?
- D’être dévisagé de la sorte ?
Laellia roula des yeux.
- Il a l’habitude, je suppose. Les elfes sont rares et d’une beauté séraphique. Ils sont tout le temps regardés ainsi, par tout le monde. Avant, leur reine venait au château et il paraît que les hommes bavaient sur son passage. Elle est trop vieille alors elle a nommé un ambassadeur. Désormais, seules les femmes profitent du spectacle. Ceci dit, avant, la reine était escortée d’elfes très accommodants et ouverts. Ceïlan a poliment refusé toutes les propositions.
Elian sentit un léger regret dans la voix de Laellia, un mélange de frustration et de désir non partagé.
- Ces regards insistants peuvent sans doute expliquer son aversion pour les humains.
- Je ne vais pas arrêter de le regarder. Je rêve de lui chaque nuit. C’est ma seule échappatoire dans cette vie de merde.
- Je ne te dis pas d’arrêter, se défendit Elian. J’essaye juste de t’offrir un autre point de vue.
Laellia la fixa un instant, puis sa colère se dissipa comme un nuage d’orage.
- Merci, Elian. Pardonne-moi. J’en oublie parfois qui sont mes amies, les vraies.
Elian sourit, un sourire sincère et plein de complicité.
- Ta vie est si horrible que ça ? demanda-t-elle, le regard plus doux.
La question sembla briser quelque chose en Laellia. Elle parla sans s’arrêter, déversant ses angoisses, ses peurs, son poids de perfection imposée. Chaque mot semblait un fardeau, un effort constant pour être celle que l’on attendait d’elle. Elle la remercia d’être là, de la soutenir dans ses moments d’épuisement.
Elian partit peu après, la tête pleine de pensées confuses. Avant de se glisser dans sa tente, elle fit transmettre un parchemin à Bran, avec ces mots : "Prudence utile. Il est très désiré. Garde à poursuivre."