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Chapitre 11 : Narhem – Combattre ou mourir

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Par Nathalie

Narhem vida d’un trait le fond de sa chope, s’essuya la bouche du revers de la manche et leva le bras vers la serveuse. Elle hocha la tête sans un mot. En contrebas, dans le cercle de sable, deux coqs s’épiaient. L’un noir et feu, l’autre d’un blanc éclatant. Ils se jetèrent l’un contre l’autre dans une explosion de plumes.

- Allez, blanc-bec, dégage ! hurla Narhem pour impressionner l’adversaire.

Dans la cacophonie de la taverne, son cri se perdit. Tant pis. Crier, ça lui plaisait.

La serveuse revint. Il glissa une pièce dans son corsage en effleurant au passage la courbe de sa poitrine. Elle ne broncha pas, repartit comme si de rien n’était. Il suivit des yeux les mouvements de ses hanches jusqu’à ce qu’un chœur de cris le ramène vers l’arène : le coq blanc gisait au sol. Le sien avait gagné.

Narhem bondit de son banc, réclama ses gains, vida une nouvelle chope. L’horloge invisible de son ventre le rappela à l’ordre. Il lui restait juste le temps.

Il sortit, alerte malgré les litres. L’alcool, il le portait comme une seconde peau. Il prit la grande rue, bifurqua au nord - loin de sa maison, loin de sa femme.

Le printemps soufflait sur les vignes, encore bordées de pampres arrachés. L’air sentait la terre et la sève. Il inspira à pleins poumons. Il se sentait vivant.

Derrière lui, les arbres centenaires se dressaient, lourds de promesses. Leur bois finirait en douelles, en fonds, en fûts. Son monde à lui. Il connaissait chaque geste, chaque outil, chaque son du bois qui cède, plie, se transforme sous la main. Il savait faire parler les tonneaux comme d’autres sculptaient des cathédrales.

Et son corps en portait la trace. Large, dur, huilé par l’effort.

Ce même corps, il comptait bien l’offrir à Emelyne, la fille du meunier. Il n’avait pas eu besoin de beaucoup insister. Elle viendrait. Dans la clairière aux mille fleurs. Beau, bien bâti, fortifié par des années à fendre le chêne, l’écourter, à manier le doloire, à jointer avec minutie, à mettre en rose au marteau et à la chasse, à cintrer, à chauffer, à poser les fonds en robinier, à percer la bonde et le broquereau, à mettre en place les feuillards de châtaignier, pour enfin poncer et nettoyer. Il attirait les regards et l’envie. Toutes le désiraient. Quel mal y avait-il à combler leurs attentes ?

Un sourire lui fendit le visage. La vie était trop courte pour se priver. Qu’importaient les reproches de sa femme, les cris, les comptes à sec ? Elle avait de quoi nourrir les gosses. Lui voulait vivre.

La clairière embaumait la lavande. Quelques abeilles bourdonnaient paresseusement. Emelyne n’était pas encore là. Narhem s’assit sur un rocher plat, les jambes écartées, détendu. Il pensa à sa femme, et cracha dans l’herbe.

- Elle me les brise, marmonna-t-il.

Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot.

Quelque chose s’abattit sur sa tête. Un sac. Lourd. Il voulut se lever mais des mains le plaquèrent. Ses poignets furent liés dans son dos, les liens serrés à l’os. Il hurla, tenta de se débattre. Une corde glissa autour de son cou et le sac se resserra, le plongeant dans l’obscurité et l’asphyxie. La panique monta. Il se débattit de plus belle. En réponse, un coup dans les côtes lui coupa le souffle. Puis un autre. Il s’effondra.

On le redressa. Une lame froide vint s’appuyer sous sa gorge.

- Qui êtes-vous ?! Qu’est-ce que vous foutez ?!

Pas de réponse. Que le bruit du vent, des pas dans l’herbe.

Des mains glissèrent sur son torse, sa taille, puis plus bas. Il sursauta. La lame le rappela au silence. Ses vêtements furent ôtés, un à un. Nu, exposé, Narhem tremblait, plus de rage que de peur.

« Elle m’a piégé… la garce… ou peut-être le meunier ? »

Il passa en revue les maris, les pères, les frères qu’il avait pu froisser. Trop pour les compter.

Une corde s’enroula à la base de son sexe, serra ses testicules. Un nœud, bien ajusté. La douleur le fit gémir. Il sentit la traction. On le tirait. Il suivit.

Les premiers pas furent hésitants. Pieds nus, mains liées, yeux aveugles. Il trébucha. La corde se tendit. Une douleur fulgurante l’arracha à la torpeur. Il grogna. Avança.

Le sol changeait, parfois doux, parfois pierreux. Pourtant, il chutait rarement. Quelqu’un guidait ses pas. Le silence restait total. Aucun mot, aucun souffle. Juste les craquements de branches, le froissement de l’herbe, le battement sourd de son cœur.

Le temps devint flou. Les repères se diluèrent. Il aurait juré que des heures avaient passé, ou bien des jours. Son corps, pourtant, ne flanchait pas. Pas de crampes. Pas de soif. Pas de fatigue. Juste cette brûlure constante entre les jambes, comme un fil de feu.

Il songea à crier, à supplier, à pleurer. Mais il n’était pas de ceux qui se lamentent. Il serra les dents. Avança.

Une éternité passa. Ou un battement cardiaque. Puis une main se posa sur son épaule. Légère. Brûlante. Un frisson le parcourut. Son souffle s’apaisa. Sa marche devint plus fluide, plus sûre. Le calme s’installa, absurde, irréel.

Quelque chose - quelqu’un - prenait soin de lui.

Le sol changea sous ses pieds. Ce n’était ni de l’herbe, ni de la mousse, ni un sentier rocailleux. Ce n’était pas une route, ni la pierre d’une montagne, ni de la boue. Il ne savait pas. Juste... autre chose. Une texture inconnue sous sa plante nue, comme un monde nouveau, inclassable.

Ils marchèrent encore.

Narhem ne comprenait pas. Rien n’avait de sens. Le temps filait ou s’étirait. Il aurait pu avancer depuis une journée ou un siècle. Le sac sur sa tête filtrait la réalité, comme s’il était coincé entre deux mondes, suspendu dans une bulle étouffante. Il ne voyait rien, ne sentait rien. Juste le cuir rugueux contre son visage, le nœud qui lui sciait la gorge, la sueur qui lui coulait entre les omoplates.

Puis, un changement.

Des sons. Des animaux, peut-être. Mais aucun qu’il aurait pu nommer. Des cris ? Des claquements ? Des respirations profondes ? Il tendit l’oreille mais tout lui échappait. Rien de ce qu’il connaissait n’avait cette sonorité. Ce n’était pas le chant d’un oiseau ni le grognement d’un sanglier. C’était… autre chose.

Le soleil cognait. Il le devinait sans le voir, par la brûlure sur sa nuque, la morsure du cuir devenu étuve. Son corps lui hurlait de s’arrêter. La laisse tira. Encore. Il suivit. Par instinct, par peur. Parce que la douleur aux reins était préférable à celle qu’il sentait prête à exploser dans sa gorge si on le contrariait.

Il ne voulait pas mourir. Pas maintenant. Pas comme ça. Il était Narhem Ibn Saïd. Maître tonnelier. Séducteur invincible. Au sommet de sa gloire.

Une main sur son torse.

Il s’arrêta, d’un coup. Premier arrêt depuis... le début. Il frissonna, les jambes tremblantes. Était-ce la fin ? Une délivrance ? Une punition ?

Quelqu’un manipula son sexe. Il grogna, un grognement étouffé par la peur. La corde fut déliée. Les poignets libérés. Le lien qui serrait sa gorge se relâcha et le sac fut enlevé.

La lumière explosa dans ses yeux. Un soleil blanc, sans pitié. Il cligna, aveuglé. La chaleur l’écrasa. L’air empestait la sueur, le sable chaud, les épices entêtantes. Le monde éclata autour de lui dans un vacarme de hurlements. Des voix, des cris. La foule ? Une foule. Il n’en doutait plus. Narhem recula, chancela.

Quelque chose l’abattit sur le sol. Un poids énorme dans le dos, brutal. Il tomba à genoux, puis à plat ventre. Et les acclamations redoublèrent. On le retourna, et sans préavis, un poing s’écrasa contre sa joue. Un éclair de douleur. Le goût du sang remplit sa bouche.

Les combats de taverne lui revinrent en mémoire comme un éclair. Son corps réagit avant même que sa vision ne soit claire. À demi aveuglé, il esquiva un nouveau coup, repoussa son adversaire d’un mouvement d’épaule. L’homme se jeta sur lui, mains en avant, et les doigts se refermèrent sur sa gorge.

Narhem suffoqua. Dans cette étreinte brutale, il comprit : il n’y aurait pas deux survivants. Une image lui explosa dans le crâne - lui, hurlant sur un coq dans une arrière-salle enfumée, les poings levés, les yeux pleins d’avidité. Il pariait sur l’animal. Il voulait qu’il attaque. Qu’il tue. Le gallinacé devait mériter sa mise.

Aujourd’hui, c’était lui, l’animal.

Il sentit une nausée remonter, acide et brutale.

À bout de souffle, les doigts de Narhem cherchèrent, tâtonnèrent, jusqu’à trouver ce qu’il cherchait. Il planta ses pouces dans les yeux de l’homme. Un cri déchira l’air, les mains relâchèrent leur prise. L’adversaire recula, titubant. Narhem avala une goulée d’air brûlant, les poumons en feu, les tempes martelées par son cœur.

Ils se relevèrent en même temps. Trop tard pour réfléchir. Son adversaire chargeait de nouveau.

Narhem frappa. Poing gauche, poing droit, encore. La chair éclata sous ses coups, le sang éclaboussa ses phalanges, la foule rugissait. Le monde vibrait autour de lui, déformé par la violence. Il frappa encore. Jusqu’à ce que l’autre s’écroule. Jusqu’à ce qu’il ne bouge plus.

Silence.

Narhem restait là, à genoux, haletant. Son souffle soulevait son torse couvert de crasse et de sang. Ses poings tremblaient. Devant lui gisait un corps, mou, inerte. Il venait de tuer. Pour la première fois.

Il leva les yeux.

Autour de lui, tout un peuple le scrutait.

Des créatures humanoïdes, hautes et fines, la peau d’un bleu tirant vers le violet, les oreilles effilées, les cheveux d’un noir d’encre, soyeux et longs, retombaient sur des vêtements amples, éclatants de couleurs. Leur silence était plus pesant que le vacarme.

Sa tête tourna. Il vacilla.

L’un d’eux s’avança, se posta devant lui. Il parla - un flot de mots inconnus, rapides, rythmés. Narhem ne comprit rien. Mais le geste fut clair : se lever. Il obéit. La boucle de cuir revint, s’enroulant autour de sa nudité, l’humiliant. Une laisse. Encore. Toujours.

Ils marchaient sur des sentiers sinueux, serpentant entre des huttes de pierre coiffées de chaume. Le sable, sombre et chaud, semblait absorber chaque pas, chaque souffle. Quelques bâtisses, plus grandes, s’élevaient d’un étage, mais elles étaient rares, isolées. Le soleil cognait sans relâche. Un ciel d’un bleu cru, sans un nuage, noyait le monde dans une lumière aveuglante. L’air, sec comme un parchemin, n’apportait aucun répit.

Ils entrèrent dans l’une des huttes.

Narhem espéra une pause. Un instant seulement. Mais dès qu’il franchit le seuil, la chaleur l’enveloppa comme une gifle. À l’intérieur, c’était pire. L’étuve étouffait les poumons. Le souffle du dehors, si faible fût-il, n’existait plus. Chaque inspiration brûlait, lourde et poisseuse.

La créature à la peau sombre le mena jusqu’au fond de la pièce, attacha la laisse à un anneau fiché dans un poteau, puis repartit sans un mot.

Narhem resta un moment figé, le front en sueur, les membres engourdis. L’odeur de poussière chaude, mêlée à celle des corps, lui piqua le nez. Il s’efforça de voir clair malgré la fatigue.

Ils étaient cinq.

Cinq hommes, tous liés comme lui, par les parties, à des pieux enfoncés dans le sol. Les mains libres, mais immobiles. Personne ne tentait de dénouer quoi que ce soit. Les cordes étaient simples, accessibles, et pourtant… rien. Pas un geste. Le silence, seulement troublé par quelques respirations rauques.

Narhem regarda sa propre laisse. Ses doigts frémirent, puis se figèrent. Un malaise glissa le long de son échine. Était-ce une soumission absolue ? Ou une mascarade savamment orchestrée ?

Il s’assit, le souffle court, les jambes tremblantes, les côtes douloureuses. Chaque muscle hurlait. Ses pensées tournaient en boucle. Un peu d’eau. Juste un peu d’eau.

Au centre de la hutte, un seau. Solitaire. Banale pièce de bois cerclée de métal. Mais sa laisse l’en empêchait. Trop courte.

Un mouvement le détourna de sa torpeur. L’homme près de la porte le fixait, un sourire en coin accroché aux lèvres. Il se leva sans hâte, sa laisse moins contraignante. Lentement, il s’approcha du seau. S’agenouilla. Y plongea les mains.

Narhem le regardait, hypnotisé.

L’autre porta l’eau à ses lèvres. But à petites gorgées, le regard planté dans le sien. Un défi silencieux. Une moquerie étirée. Il s’interrompit, se lécha les doigts, reprit sa place. Un ricanement bref s’échappa de sa gorge.

Narhem sentit la rage monter, glaciale. Il ne bougea pas. Il n’essaya pas de défaire la corde, même si ses doigts en mouraient d’envie. Trop facile. Trop net. Un piège. Il en était sûr. Quelqu’un attendait qu’il tire sur la corde. Narhem n’avait aucune intention de leur donner cette satisfaction.

La chaleur devenait une torture. Un homme se leva, tituba jusqu’à un coin de la hutte et y déféqua. Un autre suivit. L’odeur, déjà pestilentielle, se mua en un véritable assaut. Narhem inspira par la bouche, l’estomac au bord de la révolte. Il s'obligea à détourner les yeux, à rester figé. Ce n’était pas un peu de merde qui allait l’abattre. Il se répéta cette phrase comme un mantra, essayant d’étouffer la colère qui montait.

Trois créatures entrèrent, armées de simples poignards, les gestes souples et silencieux. Leurs yeux sombres passèrent sur chacun des prisonniers. Tous se raidirent. Comme s’ils attendaient quelque chose. Un signal, un ordre. Narhem ne comprenait rien à cette chorégraphie. L’un des gardes s’approcha et, sans un mot, d’un geste du menton, lui indiqua de ne pas bouger. Narhem hocha la tête, espérant que c’était la bonne réponse.

Un homme entra à son tour. Nu, à l’exception d’une cage de fer qui enserrait étroitement son sexe. Narhem sentit un frisson lui traverser l’échine. L’homme prit le seau d’eau et ressortit. Six autres suivirent, semblables, entravés de métal. Ensemble, ils portaient une auge de bois qu’ils déposèrent au centre de la pièce avant de repartir sans un mot.

Les prisonniers fixaient le récipient, les mâchoires contractées. Narhem perçut leur tension. Les gardes souriaient. Quelque chose allait se produire.

Un sifflement fendit l’air. Comme un seul corps, les hommes se ruèrent sur l’auge. Ils se bousculaient, se frappaient pour attraper un morceau, racler les fonds. La moindre parcelle semblait avoir l’importance d’un trésor. Narhem détourna les yeux. Il sentit son estomac se tordre douloureusement, mais il resta en retrait. La dague, toujours pointée vers lui, l’y aidait.

Un second sifflement. Les hommes regagnèrent leurs poteaux, le souffle court, les mains souillées. Les six porteurs revinrent, emportèrent l’auge. Deux des gardes quittèrent la pièce.

Le dernier s’approcha de Narhem, détacha la laisse et lui fit signe. Narhem observa ses gestes avec soin, attentif au moindre indice. Le garde lui tendit un seau vide et une sorte de racloir en bois.

Il désigna les coins souillés de la hutte, un sourire en coin. Narhem sentit une bouffée de rage l’envahir, mais il ravala sa fierté. Il se pencha, ramassa les excréments, les dents serrées. Une fois la pièce nettoyée, le garde le mena dehors, vers un enclos cerné de palissades. Un bac à fumier attendait. Narhem y déversa le contenu du seau, la main tremblante.

Le garde parla, toujours dans cette langue étrange, puis désigna un puits, un peu plus loin. Cette fois, Narhem comprit. Il pouvait boire.

Il s’en approcha, remplit le seau. L’eau fraîche contre sa peau brûlante fut un soulagement. Il but à grandes gorgées, se rinça le visage, la nuque, les bras. Peu à peu, la lucidité revint.

Quand il retourna à la hutte, le seau plein entre les mains, il remarqua que sa laisse était fixée plus loin, lui offrant un peu plus d’espace. Un détail. Une nuance. Mais dans cet enfer, c’était déjà une victoire.

Il ne savait pas combien d’épreuves l’attendaient encore. Mais celle-ci, il venait de la traverser. Et il n’était pas encore brisé.

L’homme près de la porte grogna, roula sur le côté et se coucha, comme s’il avait cessé de lutter. Les autres l’imitèrent, s’allongeant sur le sol avec un soupir las. Dormir, en plein jour ? L’idée paraissait absurde. Pourtant, la chaleur avait gagné. Le soleil, haut et cruel, pilonnait la hutte, réduisant l’air en braises. Narhem n’avait jamais connu une chaleur pareille - un feu sans flammes, un poids qui aspirait sa force, goutte après goutte. Ses paupières tombèrent. Harassé, il sombra.

À son réveil, tout tourna. Son crâne bourdonnait. L’humidité poisseuse collée à sa peau semblait vouloir s’infiltrer jusque dans ses os. L’odeur fauve de sueur, le goût âcre de la gorge sèche, la lumière cuivrée filtrant entre les filament de chaume… Tout renforçait sa faiblesse. Il rampa vers le seau, ses doigts tremblants cherchant l’eau comme un mendiant cherche une aumône. Vide.

Un rire rauque éclata près de la porte. Un ricanement cassé, sans joie. Narhem serra les dents, la rage serrée à la gorge. Le seau était vide. Il retomba sur les genoux et tituba jusqu’au mur. Là, humilié, il se soulagea.

Sa barbe naissante le démangeait. Comme des fourmis sous la peau, des piqûres invisibles. Lui qui s’était toujours rasé de près, qui avait veillé à sa propreté comme à une fierté, se sentait envahi, souillé. Une simple lame lui aurait suffi. Mais ici, même ce geste-là lui échappait.

Peu à peu, la lumière pâlit. L’air bouillant se calma, juste assez pour qu’on le remarque. Narhem leva les yeux. Le ciel s’assombrissait, les ombres s’allongeaient. Enfin, la nuit. Un sourire fendilla ses lèvres gercées. Un instant de répit.

Puis le froid tomba, sans prévenir. Une morsure glacée, rampante, qui lui coupa le souffle. Il grelotta, croisa les bras, se recroquevilla comme les autres. Ce pays était une malédiction. Le feu le jour, la glace la nuit.

Il ne parvint pas à dormir. L’esprit embué, le corps tendu, il attendit, roulé sur lui-même, cherchant un coin plus chaud qui n’existait pas. Il repensa à sa sieste de l’après-midi, se demandant si ce n’était pas là un luxe qu’il aurait dû mieux savourer. Il comprit. Ici, on dormait sous la chaleur parce qu’il le fallait. Parce que la nuit n’offrait rien d’autre que le gel et les frissons.

Le jour se leva, traînant derrière lui la chaleur étouffante. La lumière, crue, s’infiltra par les interstices de la hutte comme des lames chauffées à blanc. Les hommes, les yeux rivés au sol, restèrent figés dans un mutisme épais. Nul n’osait croiser le regard d’un autre. Comme si le simple fait de se reconnaître dans la souffrance risquait d’en faire une vérité trop grande à porter.

Narhem ne dit rien non plus. Il copia les autres, son esprit plongé dans une brume compacte. Il ne pensait plus. Il attendait. Comme eux. Sans raison. Sans plan.

Deux gardes entrèrent. Leurs pas ne faisaient aucun bruit, leur visage ne montrait rien. Ils attrapèrent deux hommes : celui allongé près de la porte, et celui juste à côté de Narhem. Pas un mot, pas un cri, juste la soumission sourde.

Le silence qui suivit sembla durer une éternité.

L’homme de la porte revint. Seul. Du sang souillait ses bras, son torse, jusqu’à son menton. Il s’effondra à l’entrée, les yeux vides, la bouche entrouverte, incapable de parler. Narhem sentit une vague glacée lui glisser le long du dos. C’était donc cela. Ils étaient des pions, des pièces sacrifiables dans un jeu dont ils ne comprenaient pas encore les règles. Le sang était la seule réponse, la souffrance le seul langage.

Malsain.

Le mot s’insinua en lui, comme une vipère dans un tas de linge. C’était ce que pensaient les coqs, n’est-ce pas ? Il en était sûr, maintenant. Quand il regardait les combats, quand il criait avec la foule, eux devaient se dire la même chose. Malsain. Injuste. Implacable.

Il secoua la tête, violemment, comme pour chasser une mouche.

Pas maintenant.

Il ne pouvait pas penser à ça. Pas ici. Pas dans cette chaleur, pas avec ce sang, pas avec ces yeux morts. Penser, c’était déjà une faiblesse. Une distraction inutile. Il devait rester concentré. Tenir. Respirer. Survivre.

Un peu plus tard, deux gardes pénétrèrent dans la hutte, suivi des prisonniers humains sous métal portant l’auge. Narhem, cette fois, fut autorisé à participer.

Il s’approcha, fébrile, les mains tremblantes, le ventre tordu par la faim. Lorsqu’il jeta un œil dans le récipient, son cœur se serra : il ne restait presque rien. Des miettes. Quelques morceaux éparpillés, collés sur les bords.

Dès qu’il en pinça un entre ses doigts et le porta à sa bouche, le monde se figea.

C’était… délicieux.

Un goût inattendu, riche, rond. Sucré, salé, parfumé d’épices qu’il ne connaissait pas. La texture fondait sur sa langue. Il ferma les yeux, surpris de sentir un frisson lui courir le long de la nuque. Comment un mets aussi raffiné pouvait-il exister ici, dans cette hutte crasseuse, au milieu de la poussière et des cordes ?

Il se jeta sur un deuxième morceau. Puis un troisième. Chaque bouchée semblait plus précieuse que la précédente. Le plaisir le submergea, intense, honteux. Il se sentit ridicule, pris en faute. Il y avait quelque chose d’indécent à goûter un tel régal dans cet enfer.

Il n’arrivait plus à s’arrêter. Il gratta les bords de l’auge, espérant un dernier éclat de saveur, un fragment oublié.

Un sifflement sec le faucha en plein élan.

Le garde. L’ordre était clair.

Narhem recula à contrecœur, le cœur battant, la langue encore imprégnée du goût sublime. Il retourna s’asseoir, haletant, les lèvres sèches, l’esprit suspendu à la douceur volée de ces quelques bouchées. Il y en avait encore, il en était certain. Il aurait pu en avoir plus. Il aurait…

Il n’avait pas eu le choix.

Le répit, comme toujours, fut de courte durée. Un garde, au moment de quitter la hutte, fit un signe à l’homme près de la porte. Celui-ci défit sa laisse d’un geste calme. Il prit le seau et la raclette, nettoya l’endroit sans un mot, chaque geste précis, rodé. Puis il disparut et revint avec un seau d’eau claire.

Narhem s’avança aussitôt. L’homme claqua deux fois de la langue, sèchement. Le son crissa comme une injonction. Narhem s’arrêta, interdit. L’homme désigna un autre prisonnier, qui s’approcha sans hésiter et but.

Puis un autre. Narhem dut attendre son tour.

Quand enfin il fut autorisé à se pencher sur le seau, il ne restait qu’un fond. Juste de quoi humidifier sa bouche et faire passer la brûlure de la gorge. Pas assez pour apaiser quoi que ce soit. Seulement un sursis.

La chaleur devint accablante. L’air vibrait, lourd, épais comme un drap humide. Quand enfin l’heure de la sieste fut admise, Narhem s’abandonna sans résistance. Son corps n’était plus qu’un fardeau vidé de toute volonté.

La nuit s’abattit d’un seul coup. Une morsure. Il grelottait. Il n’y avait pas d’abri contre le froid.

Au matin, un homme manquait. Personne ne dit rien. Narhem n’eut besoin d’aucune explication. La violence rôdait, patiente, inévitable. Elle les fauchait un à un, dans un ordre qu’eux seuls ignoraient.

Ce ne fut que le jour suivant que la désignation tomba. Narhem. Un autre homme. Pas celui de la porte.

La roue tournait, inlassable. Une mécanique de mort. Ils attendaient tous leur tour, piégés dans cette ronde absurde, la gorge nouée, l’espoir évacué depuis longtemps.

Autour du cercle de bois, les murmures montaient déjà. Les parieurs s’échauffaient. Les silhouettes sombres se pressaient contre les barrières, le regard étincelant, avides. C’était un rituel pour eux. Un concours d’endurance. De chair. De sang.

Narhem ne les regardait plus.

Ses mâchoires étaient verrouillées, ses poings fermés si fort que ses ongles mordaient la paume. Il n’avait pas de mots. Il n’en avait plus besoin.

Son regard glissa vers son adversaire.

Un homme frêle. Les jambes flageolantes. Les yeux fous. La peur ruisselait de lui comme une sueur invisible. Elle était partout : dans le tremblement de ses doigts, dans le pli de ses lèvres, dans sa respiration sifflante.

Narhem le vit. Décida que cela ne le concernait pas. La pitié n’avait pas sa place ici. Il frappa. Sans prévenir. Un coup net. Précis.

L’homme tituba. Il n’y eut pas de cris. Juste le bruit mat d’un corps qui tombe, le sang qui éclabousse le sol poussiéreux. La chaleur du liquide sur ses jambes.

Narhem ne baissa pas les yeux. Il n’avait pas besoin de voir ce qu’il savait déjà. Le silence revint.

Un léger murmure d’approbation dans la foule. Une main se leva. Un pari gagné.

Narhem tourna les talons. Récupéra la raclette. Nettoya la hutte. Vida le seau. Remplit un autre. Alla. Vint. Un rouage bien huilé.

Ses gestes étaient nets. Fonctionnels. Délestés de toute émotion.

Mais quelque part, au fond, une sensation dure l’accompagnait. Un noyau de roche froide. Pas de joie. Pas de fierté. Juste la certitude d’avoir franchi une étape. Il avait survécu. C’était tout ce qui comptait.

Finalement, ils ne furent plus que deux dans la hutte, lui et celui près de la porte. La quantité de nourriture disponible n’en était que plus abondante. Lorsque les gardes entrèrent, ils étaient prêts mais seul Narhem fut désigné. Il ne comprenait pas. Il rejoignit l’arène hébété.

De l’autre côté du cercle de bois de trouvait un homme nu, la tête recouverte d’un sac. Lui, quelques jours plus tôt. Un nouveau venu. Fraîchement arrivé. Narhem réfléchit. Cet homme là était en pleine forme. Ses coups seraient plus puissants, plus précis que les siens, émoussés par des jours de famine et de manque de sommeil. Il rassembla ses souvenirs. La désorientation, voilà ce qui le frappa. Narhem décida de l’utiliser à son avantage. Il attrapa une poignée de sable sombre et s’avança vers son adversaire au signal.

L’homme, ébloui, ne vit rien venir. La poignée de sable dans les yeux l’aveugla. Narhem frappa entre les jambes. Le souffle coupé, l’homme tomba à genoux et Narhem frappa, paume ouverte, sur le nez offert. L’os s’enficha dans le crâne, tuant sur le coup. Narhem sourit. Trop facile. Pas même un coup reçu. Pas une goutte de sang. Lorsqu’il revint dans la hutte, il perdit le sourire. Le lendemain, le combat serait bien plus ardu.

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