« Après la Guerre des Chaînes, presque tous les esclaves de l’Archipel étaient des prisonniers des cités vaincues et des malheureux livrés en tribut par Brynène et Myrthène. Un commerce restreint, régulé par la Taxe du Sang. Levée par l’Archonte Menestas, cette dernière garantissait à Clytène la mainmise sur le commerce.
Dans l’ombre cependant, de nombreuses pratiques illégales se développaient déjà. Elles connurent une croissance exponentielle à Asène avec la complicité silencieuse d’Hyasis. Pourquoi entretenir des prisons quand les criminels pouvaient combattre dans les arènes ? Pourquoi attendre des années le paiement de dettes qu’on pouvait rembourser si vite dans les bordels ? Pourquoi offrir le gîte ou le couvert à des pauvres gens qui pouvaient être entretenus par un maître ? Pourquoi élever un enfant quand on pouvait le vendre à prix d’or ?
À Asène, les filles et garçons délaissés par leurs familles sont livrés à la milice, où ils subissent un entraînement féroce. Les plus faibles servent dans des thermes et maisons de plaisir luxueuses. Les plus forts rejoignent le corps d’élite de Hyasis, la force armée la plus redoutée de l’Archipel : la Garde Orpheline. »
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro
La Garde Orpheline.
Casse-Fers frémit quand son chant retentit. Quand son chef avança. Comme tous les habitants de l’Archipel, elle avait entendu la légende d’Astegane. On la racontait pour effrayer les enfants, dissuader les criminels, menacer ses ennemis. Celle d’un demi-dieu maudit. De l’enfant interdit de Svena avec un mortel. De l’être si laid que Suspiro lui avait fondu un masque à même le visage, avant de l’arracher à son berceau pour le jeter dans un gouffre. De la créature monstrueuse qu’Hyasis avait-elle-même sauvée. Du guerrier qui lui avait dédié sa vie et promis de former des guerriers assez puissants pour ne jamais être vaincu.
Cette histoire n’était qu’une fable, mais sur le champ de bataille, tous voyaient Astegane ainsi. Un demi-dieu invincible. Un frisson traversa les rangs des assaillants quand le chant se tut, que la Garde avança. Certains reculèrent, quelques-uns fuirent. Casse-Fers déglutit. Un instant, elle craignit que cette armée hétéroclite, en grande partie mercenaire, se délite, batte en retraite. Qu’après avoir entrevu la plus grande victoire de l’histoire des opprimés, elle voie ses espoirs à nouveau brisés. Il n’en fut rien.
Parmi les hommes et les femmes en armes, il y avait des esclaves. Des êtres animés par une haine trop grande pour ressentir la peur. Des corps brisés par les sévices de maîtres cruels, des âmes meurtries par des années d’humiliations. Une rage trop longtemps retenue, devenue folie. Une poignée d’eux firent front, brandirent leurs armes et menèrent la contre-attaque en poussant des hurlements inhumains. Leur énergie se répandit à leurs camarades, qui reprirent courage. Les mains se resserrèrent sur les glaives, les faux, les fourches et les marteaux. Le monstre humain se mit en branle dans le fracas métallique des armes.
L’armée se jeta sur la Garde Orpheline de toute sa force. Astegane leva le bras. Ses combattants levèrent leurs boucliers, sortirent leurs javelots. Malgré leur écrasante supériorité numérique, Casse-Fers pressentit que les siens ne pourraient disloquer cette masse solide, formée de soldats professionnels, entraînés depuis des années. Elle se tourna vers ses lieutenants, leur hurla :
— Retournez les balistes de la muraille ! Envoyez-leur tout ce que vous pouvez !
Puis vers ses archers :
— Tirez ! Visez leur chef !
Ces ordres n’auraient qu’une importance dérisoire à l’échelle de la bataille, mais elle voulait croire que chaque détail pouvait en faire basculer l’issue. En bas, les assaillants se fracassèrent sur la formation en tortue de la Garde Orpheline, dans le sang et les hurlements. Casse-Fers vit un hardi enjamber les javelots, sauter au-dessus des boucliers et se tenir debout sur ses ennemis avant d’être embroché. Les défenseurs reculèrent sous la force de l’impact, mais leurs rangs tinrent bon. Elle chercha Astegane des yeux, mais il avait disparu.
Casse-Fers prit l’arc abandonné sur un cadavre. Elle plaça une flèche sur son index, puis tira la corde de toutes ses forces, jusqu’à ce qu’elle effleure sa joue. Sa paupière droite se ferma, elle s’arracha au vacarme des combats, comme Doros le lui avait enseigné. Elle visa les boucliers rouges, espéra que son trait s’engouffre dans les interstices qui les séparaient. Elle lâcha, et sa flèche se perdit dans le chaos. Esclaves, mercenaires et pirates chargeaient encore et encore, emportés par la folie de la bataille, frustrés par la rencontre d’un ennemi inférieur en nombre. La discipline ennemie s’opposait à leur enthousiasme désordonné.
Plus que jamais, l’issue du combat demeurait incertaine. À plusieurs endroits, l’acharnement des assaillants avait fait céder la tortue, pour céder à des combats au corps à corps enragés. Là, la bataille devenait illisible. Casse-Fers n’osa plus armer son arc, de peur de toucher un allié. Elle frémit à mesure que l’affrontement d’armées se muait en un bain de sang désordonné et chaotique. Tous les siens avaient descendu la muraille, pour tenter de traverser la masse humaine qui les séparaient du combat. Seuls quelques archers, menés par Savos et Valane, demeuraient sur ce promontoire idéal pour tirer. Et il y avait Sylione.
La jeune femme demeurait immobile, bouche-bée, figée dans une expression de terreur pure. Le bas de sa tunique dégoulinait d’urine alors qu’elle observait les combats. Casse-Fers s’identifia à son émotion. Celle des premiers combats, des premiers abordages. Elle continuait de la refouler à grand peine, même après tant d’années. C’était la réalisation terrible que la violence est laide. Affreuse. Horrible. Inhumaine. Que lorsque sa propre survie se trouve dans la balance, l’homme devient monstrueux, cruel. Que toute forme de civilisation ou de morale disparaît. D’une certaine façon, la vulnérabilité de Sylione la rassura : la haine n’avait pas encore fait d’elle un monstre.
Casse-Fers ne put détourner les yeux du charnier. Elle devait regarder. Connaître le prix qu’elle acceptait de payer pour un monde plus libre. Elle vit les corps éviscérés, les membres tranchés, les pavés ocres, les crânes ouverts. Elle entendit la chair sectionnée, le fracas métallique des armes, les hurlements de douleur, les râles d’agonie. Elle sentit la sueur et le sang. C’était comme si toute la violence du monde l’envahissait, obstruant ses sens.
Sa propre colère lui parut insignifiante devant toutes celles que soulevait ce combat. Toutes celles qu’il susciterait. Combien de couples, de familles et d’amitiés brisées ? Combien d’orphelins, de veufs et de veuves, de familles éplorées ? Combien de larmes, combien d’habits de deuils ? Casse-Fers se sentit stupide d’avoir de telles pensées alors que tant de vies se sacrifiaient sur l’autel de la liberté. Elle ne pouvait pourtant les chasser.
Elle songea que le combat qui se menait ne ferait qu’attiser les haines et les rancœurs, douta qu’il puisse aller dans le sens de son rêve. La vengeance pouvait-elle réparer ? La noblesse des intentions pouvait-elle excuser la violence des actes ? Casse-Fers soupira. Elle aurait aimé chasser ces doutes, ces scrupules, ces peurs. Être aussi insubmersible que Doros, aussi totale qu’Ulya. Se vouer toute entière à son combat. Pourtant, ils la reprenaient, encore et toujours. Au pire des moments.
Soudain, des hurlements victorieux résonnèrent autour d’elle. Stupéfaite, elle vit ce qu’il restait des rangs de la Garde Orpheline s’effriter. De nouveaux protagonistes avaient rejoint la bataille. Des hommes et femmes armés de filets, de tridents et de glaives enjambaient les cadavres pour attaquer les défenseurs survivants par l’arrière. Les gladiateurs. Leur masse déchaînée envahissait les rues pour prendre la Garde Orpheline en étau. Leur arrivée renversa le cours des combats, rendit foi à leurs alliés. Un à un, les colosses aux casques de cuivre s’effondrèrent, surchargés par le nombre.
Le noyau ennemi, entouré de monceaux de corps, se replia. Ils s’ouvrirent un chemin par les armes vers la route du palais d’Hyasis. Parmi eux, Casse-Fers crut apercevoir le masque d’Astegane se détourner du carnage. Une vingtaine d’entre eux demeurèrent sur place, pour couvrir la fuite de leurs camarades. Épuisés, blessés, ils ne tinrent pas longtemps face à l’assaut des gladiateurs. Juste assez pour que les fuyards disparaissent. Casse-Fers se demanda ce qui leur inspirait cette détermination sacrificielle. Croyaient-ils qu’une mort héroïque leur offrirait la faveur des dieux ?
Casse-Fers sentit ses bras retomber contre son ventre, l’arc choir à ses pieds. C’était fini. Il ne demeurait plus que des centaines de cadavres, dont le sang ocre couvrait toute la place. Elle ne put se mêler à la joie de Savos et Valane, qui sautaient dans les bras l’un de l’autre. Elle s’arracha à la contemplation morbide du charnier pour se tourner vers Sylione.
— C’est terminé. Ils sont partis.
Le corps de la jeune femme se réanima doucement, comme après un long sommeil. Elle cligna des yeux, posa ses mains tremblantes contre sa gorge, pour s’assurer qu’elle respirait toujours. Casse-Fers lui offrit un triste sourire : oui, ce cauchemar était réel.
— On a gagné ?
Casse-Fers ne sut que répondre. Cette question lui parut absurde alors qu’elles avaient vu tant de vies se perdre.
— On a gagné !
La question était devenue un cri triomphant. Sylione leva les bras et rit. D’une euphorie qui confinait à la folie. Perdue dans la jouissance éphémère d’une illusion de victoire. Casse-Fers se sentit plus seule que jamais. Pourtant, ses hommes et femmes revenaient de partout, gravissaient la muraille pour l’entourer. La majorité d’entre eux avaient survécu et ils levaient les poings en acclamant son nom :
— Casse-Fers ! Casse-Fers !
Leur enthousiasme ne souleva chez elle qu’une vague indifférence. Elle se sentait en décalage avec cette joie absurde. Elle n’était que le réceptacle d’un besoin d’humanité après l’horreur. Célébrer pour oublier les disparus et les monstres intérieurs. Elle leur offrit un masque impassible, poli par une vie d’épreuves. En son for intérieur, elle voulait hurler. Se déchaîner dans les larmes pour pleurer toutes ces vies perdues.
La voix de Savos s’éleva au milieu des cris. Elle réalisa qu’il s’adressait à elle lorsqu’il posa la main sur son épaule. Elle se tourna vers lui et il répéta :
— Le chef des gladiateurs, il veut te voir !
Un rétiaire aux épaules poisseuses de sang conduisit Casse-Fers à travers les rues dévastées. Sa démarche claudiquante trahissait une blessure à la jambe. Accompagnée de Savos et trois autres combattants, elle put admirer l’étendue du désastre. Les cadavres de soldats, d’esclaves et de civils s’amoncelaient sur le pavé, les marches, dans les jardins. Elle avança dans Asène comme dans un cauchemar, bercée des cris et des sanglots qui s’élevaient de temps à autre. La fin de la bataille n’avait pas été celle des horreurs. Les vainqueurs laissaient libre cours à leurs pires instincts, pillant sans vergogne. Elle tressaillit plusieurs fois en entendant des hurlements de femme. Elle ne pouvait rien pour l’instant. Rien.
Pourtant, tout son être aspirait à sortir son arme et à courir au secours des victimes. Elle brûlait d’empêcher ses alliés de pervertir la noblesse de leur combat. D’arracher ces êtres inconnus aux sévices qui meurtrissaient encore sa propre âme. Elle se mordit les lèvres jusqu’au sang en revoyant des soldats aux capes vertes l’encercler, puis en sentant la caresse de sa maîtresse dans ses cheveux. Elle devait avancer. Parler. Diriger.
Le rétiaire grimpa sur l’escalier d’une domus à trois étages. La finesse de ses blanches colonnades et la précision des traits de héros gravés sur chaque marque trahissait la richesse de ses propriétaires. De ses anciens propriétaires au vu des coulées de sang sur le dallage. Leurs corps avaient dû être enlevés à la hâte pour l’entrevue. Casse-Fers aperçut bientôt la silhouette longiligne de Sarqios. Il se tenait seul, accoudé au bord de la terrasse, un verre à la main. Ses longs bras ressemblaient aux tentacules d’une pieuvre, son visage tanné à un plateau désertique et ses cheveux tressés à des algues noires. Son regard était perdu dans le ciel rose du soir. Il buvait doucement, comme pour savourer chaque gorgée. Il semblait détaché de tout ce qui l’entourait. Comme si sa nacelle de pierre l’isolait des derniers spasmes douloureux d’une cité à l’agonie. Sans le bandeau noir sur son visage borgne, les cicatrices sur sa peau et sa cotte de maille brillante, Casse-Fers n’aurait jamais envisagé qu’il soit le chef des gladiateurs.
— Il a demandé à ce que vous montiez seule, avertit le rétiaire.
Savos leva les yeux au ciel, mais s’arrêta, attendant ses ordres. Casse-Fers acquiesça à contre-cœur. Elle se méfiait de plus en plus de cet allié qui se permettait de lui dicter ses conditions. Elle espéra qu’il avait plus de raison que les brutes qu’elle avait croisées dans les rues. Les battements de son cœur s’accélèrent au moment de pénétrer sur la terrasse. Malgré son attitude flegmatique, Sarqios dégageait une aura menaçante. Elle ne sut ce qui lui inspirait cette réflexion. Peut-être le rictus à ses lèvres, ou le sang qui tachait son fourreau. Elle domina sa répulsion, avança entre des amphores renversées et une nappe déchirée, traces d’une opulence brusquement balayée. Sarqios se leva et écarta les bras, pour l’inviter à le rejoindre, soudain radieux.
— Quel honneur de rencontrer une telle légende !
— Une légende ?
— Même au fond des sous-sols d’Asène, on connaît ton nom, Casse-Fers. Je t’avais seulement imaginé un peu plus grande. Ce doit être le lot de tous les héros.
Sarqios était bavard. Il lui parlait avec bonhomie, à grands renforts de gestes, comme à une vieille amie. Casse-Fers ne répondit pas à ses marques de sympathie non-verbales. Elle ne le connaissait pas.
— Qui es-tu ?
Doros lui avait appris à procéder ainsi : pas de fausse sympathie, seulement des questions. Ces trois mots tempérèrent l’enthousiasme de Sarqios, qui prit une grande inspiration avant de s’asseoir.
— Eh bien, voilà longtemps qu’on ne m’avait plus posé cette question. N’as-tu jamais entendu parler de la Cigogne ?
Un esclave libéré lui avait parlé de l’épouvantail des arènes d’Asène, invaincu depuis des années. Elle mentit :
— Ton surnom n’a pas traversé les mers.
— Ce n’est qu’une question de temps.
Puis il récita, d’un ton théâtral :
— Crains-la si tu es sa proie. Fuis quand ses ailes se déploient.
Casse-Fers insista froidement :
— Cela ne me dit pas qui tu es.
— J’y viens. Assieds-toi d’abord. Prends de ce vin qu’on a trouvé dans la cave. Il a un goût d’épice exquis.
— Je ne bois pas.
— Tu as tort. Ah, si tu savais comme ça m’a manqué !
Elle s’installa sur une chaise en face du chef des gladiateurs, prit une longue inspiration pour garder son calme. Les bavardages inutiles de son interlocuteur l’agaçaient au soir d’une journée si décisive. Il ne semblait pas mesurer l’horreur de tant de vies perdues. Par bonheur, Sarqios répondit enfin à sa question.
— Je suis le fils du commandant des navires de Zelys. J’ai été fait prisonnier à Karak. Je suis resté dans les geôles d’Asène pendant un an. Quand Velymène a brûlé, j’ai été vendu à un laniste. Cela fait sept ans que je tue pour vivre.
— C’est toi que Doros a choisi ?
— Je suis l’élu des gladiateurs. Nous sommes libres de nos choix. Nous n’aurons plus jamais de maître. Mais ne t’y trompe pas, je te voue un respect spécial. Je sais ce que nous te devons. Et je compte me battre avec toi.
Casse-Fers hocha la tête, respectueuse de cette volonté d’émancipation. Elle décida de faire valoir ses propres conditions :
— Nous sommes heureux de compter sur votre aide dans ce combat. Je ne demande qu’une chose : que tes hommes cessent leurs pillages.
Une lueur de surprise se mêla à l’amusement dans le regard de Sarqios, qui répondit :
— Pas de pillages ? Es-tu vraiment une pirate ?
— Les habitants de cette cité ne sont pas nos ennemis. Ce sont ses maîtres. Nous voulons la liberté de tous, pas la violence.
— Ceux que tu as libérés aujourd’hui ne se battront pas pour cet idéal. Ils veulent seulement se venger, saccager, tuer.
— Nous ne vaincrons jamais des armées sans discipline.
À la grande surprise de Casse-Fers, Sarqios haussa les épaules. Il cédait.
— Soit. Je vais leur ordonner de se tenir tranquille. Mais promets-moi une chose : quand nous aurons pris cette cité, je veux un navire pour aller à Clytène.
— Qu’y feras-tu ?
Toute joie déserta brusquement le visage de Sarqios, son expression se durcit. Quand il répondit, sa voix brûlait d’une résolution sans failles :
— Je prendrai la tête de Menestas.
Casse-Fers comprit sa haine. Tant des siens avaient dû mourir pendant la prise de Velymène. Elle aussi avait autrefois tant désiré massacrer ceux qui avaient tué sa famille. Cette pulsion vengeresse l’habitait encore parfois, lors des visites des fantômes du passé. Elle signifia son assentiment d’un mouvement du menton. Sarqios demeura silencieux quelques secondes, comme pour laisser le vent du soir dissiper sa rage. Quand il reprit la parole, son visage s’était apaisé :
— Pour l’instant, nous devons préparer un plan d’attaque sur le Dôme. Hyasis s’y est barricadée depuis cet après-midi et il faudra plus que des échelles pour pénétrer ses murailles.
Les paroles de Pelias lui revinrent en tête : Même si vous preniez la ville, elle n’aura qu’à se réfugier dans son dôme en attendant les renforts de Clytène. Casse-Fers sourit : le capitaine se trompait. Aucun mur ne pourrait jamais entraver la volonté de milliers d’âmes. Jusqu’à ce jour, les murailles d’Asène étaient réputées imprenables. Leur combat repoussait les limites du possible.
— Nous le prendrons. Ce n’est qu’une question de temps.
— Nous n’en avons pas. Ces chiens contrôlent les trésors de la cité et la majorité de ses citernes. Mais ne t’inquiète pas, j’ai trouvé une femme qui peut nous aider.
— Qui ?
Sarqios se leva, tira le rideau de la domus et tambourina sur le volet. Un pas léger fit grincer le parquet intérieur. Une petite ombre clopina vers la lumière du crépuscule, pour dévoiler un corps ratatiné, appuyé sur une canne. La nouvelle venue avait de courts cheveux blancs, mais sa peau ne portait pas les marques de l’âge. Elle était lisse, soignée, et dégageait un parfum de violette. Son regard vif laissait deviner une grande intelligence.
Casse-Fers s’étonna du liseré de dentelles qui ornait les bouts de sa tunique, symbole de la maison Orensia. L’un des établissements de débauche les plus réputés de tout l’Archipel, situé en plein cœur d’Asène. Sarqios était-il vraiment en train d’inviter une prostituée à les rejoindre ? Se moquait-il d’elle ? Sa voix était pourtant sérieuse lorsqu’il dit :
— Je te présente Syvia.