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IV : Hésione

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Par &douard , maelys

"Le mariage n’est pas l’union de deux coeurs, mais la rencontre de deux lignées. On dit que le dieu Hagias fut le premier à célébrer un mariage, non par amour, mais pour mettre fin à une guerre si ancienne que même les dieux en avaient oublié l’origine. Depuis, les hommes imitent ses gestes comme on déclame un poème ancien, sans en comprendre le sens.

Dans chaque maison, on célèbre le mariage comme un rite : offrande aux dieux, paroles prononcées, gestes répétés depuis des générations. Si l’amour est rarement invité, il arrive qu’il se glisse entre deux époux, furtivement. Mais rares sont ceux qui croient en lui, et plus encore ceux qui le connaissent."

Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante


An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro

Hésione s’était éveillée bien avant l’aube, incapable de trouver le sommeil. Elle couchait à présent dans une chambre adjacente à celle de Dorias. Il était devenu inconvenant pour eux de partager un lit avant leur mariage. Chaque fois que ce mot surgissait dans son esprit - mariage - un frisson la parcourait. Elle ignorait si c’était l’excitation ou la peur qui l’ébranlait. Elle appréciait Dorias, sincèrement, mais peinait à imaginer l’appeler “son mari”. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle s’était enfin libérée du joug de l’esclavage pour une autre forme de servitude. Certes, Dorias était un homme ouvert, qui lui accordait toute la liberté qu’elle désirait… mais ce soir, aux yeux des hommes comme des dieux, elle deviendrait sienne.

Oppressée par la chaleur des draps, Hésione se redressa, s’enveloppa d’une couverture comme d’un manteau et quitta la pièce. Elle marcha à pas lents dans les couloirs, entendit de légers ronflements venant de la chambre de Dorias. Lorsqu’elle parvint devant la chambre de Filias, elle fronça les sourcils : la porte était grande ouverte. Un souffle glacé la traversa. Décontenancée, elle entra. Le lit était vide. Où était Filias ? Il était infirme, incapable de se déplacer, il ne pouvait avoir quitté la demeure.

Un râle la fit sursauter. Elle baissa les yeux. Adossé au lit, le vieillard avait posé sur elle son regard d’acier. Il avait dû tomber, et incapable d’appeler à l’aide, personne n’était venu le relever. Hésione se mordit la lèvre. Filias n’avait jamais semblé aussi vulnérable : il ressemblait à une bête blessée, abandonnée à une lente agonie. Troublée, elle avança jusqu’à la fenêtre, la ferma, puis s’agenouilla près de lui.

- Je vais vous aider à vous relever, murmura-t-elle.

Elle s’activa, évitant de croiser ses yeux. Elle fut étonnée de la facilité avec laquelle elle le souleva. Sa large toge dissimulait un corps décharné. Elle l’étendit avec autant de douceur que possible sur le lit, ajusta les couvertures pour le réchauffer. Sa peau, d’une blancheur presque translucide, était hérissée de frissons. Hésione frictionna lentement ses bras à travers les draps, et plongea son regard dans le sien. Elle ne pouvait rien y lire. Ses yeux étaient une mer tranquille, qu’aucune vague ne semblait avoir agitée depuis des décennies.

- Je vais épouser votre fils, ce soir, dit-elle sans vraiment savoir pourquoi.

Hésione ignorait pourquoi elle lui parlait. S’il entendait encore, cela faisait des années qu’il n’écoutait plus. Le silence qui suivit ses mots la rendit soudain stupide. Elle se releva, soupira. En présence de cet homme, elle se sentait encore plus esseulée que dans l’obscurité de sa propre chambre. Lorsqu’elle quitta la pièce, les yeux vides de Filias la suivirent jusqu’à sa disparition.

Abandonnant l’espoir du repos, Hésione attendit le lever du soleil sur le pas de la porte, perdue dans ses pensées. Tant de changements bouleversaient sa vie et pourtant, elle restait inchangée. Le silence dans lequel elle s’était emmurée ne la quittait pas.

Une seule personne aurait pu l’en délivrer. Endazur. Frère. Mon frère. Si elle fermait les yeux un instant, elle pouvait se figurer une image floue de son visage d’enfant. Comme il a dû changer… Une vague d’émotion la submergea. Elle se leva d’un bond, prise d’un élan irrépressible : s’enfuir, courir jusqu’au port, monter dans le premier navire, voguer vers sa terre natale. Elvle Lara. Les Cent-Lacs. Rien ne l’en empêchait, maintenant qu’elle était libre. Elle aurait abandonné Dorias sans une hésitation pour une seule journée là-bas. Ou pour quelques minutes avec Endazur, où qu’il soit.

Les larmes emplirent ses yeux et brouillèrent sa vue. Elle répétait sans cesse à quel point sa terre lui manquait, mais au fond d’elle, elle savait que c’était un demi-mensonge. A peine âgée de six ans lorsqu’on l’avait arraché à elle, Hésione n’avait d’Elve Lara que des souvenirs vagues, presqu’effacés. Il était douloureux d’admettre qu’elle avait davantage vécue à Clytène que sur la terre de ses ancêtres. Elle ne connaissait plus que quelques mots dans son language, ne se souvenait plus des chansons, ni des prières. Si elle y retournait, elle y serait étrangère.

Hésione se rassit, essuya les traces humides sur ses joues. Cela faisait longtemps qu’elle n’avait pas pleuré. Elle resta un long moment interdite. Puis, malgré la peine qu’elle ressentait, elle y vit un signe d’espoir. L’esclavage ne l’avait pas entièrement dépouillée de son humanité. Elle ressentait. Elle ressentait tout avec force.

- Comment va ma fiancée ? Hésione sursauta alors que Dorias s’asseyait à ses côtés. Elle posa sa tête sur son épaule, sourit.

- Nerveuse, répondit-t-elle. Et toi ?

- Comme toujours. Même si je dois admettre que la perspective de notre union m’inspire. Je t’ai écrit quelque chose.

- Je t’écoute.

Dorias eut un sourire taquin.

- Plus tard.

Il l’attira contre lui, déposa un baiser sur sa joue.

- Tout ira bien. Du moins, pour la cérémonie. Pour le mariage en lui-même, je ne promets rien.

Hésione leva les yeux au ciel.

- Je t’ennuie déjà, tu vois, renchérit-il.

- Tu m’amuses.

- Et je sais que tu trouves ma poésie bouleversante et sublime.

- J’imagine que ce n’est pas complètement faux. Mais je n’ai jamais été très sensible aux mots.

Dorias posa un doigt sur la joue d’Hésione, orienta doucement son visage vers le sien et l’embrassa. La jeune femme sourit.

- Et les gestes, alors ? murmura Dorias.

- Peut-être un peu.

Satisfait, Dorias se releva, lui tendit la main.

- Viens manger. La journée sera longue.

Elle la prit.

À table, Hésione frissonna lorsque Filias rejoignit la pièce, poussé par un esclave dans une chaise roulante de bois. Son regard vide se posa longuement sur elle, et elle détourna les yeux vers son repas : un peu de pain, deux figues, du fromage de brebis. Le matin était toujours frugal à Clytène.

Elle saisit une figue, l’inspecta avec soin, avant de la reposer. L’appétit lui manquait. Elle rompit le silence en se penchant vers son fiancé :

- Sais-tu comment sont célébrés les mariages, là d’où je viens ?

Il secoua la tête et mordit dans son pain.

- Quand deux âmes veulent sceller leur union, elles partent dans les montagnes. Elles en choisissent une et la gravissent ensemble, sans jamais se lâcher la main. On dit que leur amour est aussi grand que la montagne qu’elles affrontent.

Elle fixait la mosaïque du mur d’en face. Plus elle la regardait, plus les couleurs semblaient se fondre entre elles, comme un soleil couchant qui incendie le ciel.

- Il y avait ce couple qui était célèbre aux Cent-Lacs, parce qu’il avait gravi l’Azbad, la plus haute de toutes les montagnes. Je ne l’ai jamais vue de mes propres yeux, mais l’histoire s’était transmise et…

Gênée par son propre élan, elle s’interrompit et mordit dans une figue.

- C’est beau, souffla Dorias.

Incapable de répondre quelque chose de pertinent, elle se contenta d’hocher la tête.

- L’Archipel manque cruellement de romantisme.

Hésione ne put qu'asquiescer. Le pragmatisme des unions clytenaises l'avait d'abord profondément déroutée. Puis, peu à peu, elle s’y était habituée. Qu’elle éprouve de l’affection pour Dorias relevait presque du hasard - une chance, certes, mais qui, au fond, ne changeait rien. Comme Aséis le lui avait rappelé, leur union était avant tout utile. Nécessaire.

Lorsqu’ils eurent fini de manger, Hésione et Dorias prirent la direction du temple d’Hagias. Ils s’agenouillèrent ensemble devant la grande statue de marbre blanc, firent mine de prier un moment. Hésione déposa les fleurs qu’elle avait apportées parmi les nombreuses offrandes accumulées aux pieds d’Hagias. Dorias, lui, tira une pièce de bronze de sa bourse, la lança avec désinvolture, puis se releva.

- Une seule ? fit remarquer Hésione, faussement indignée. Je doute que le glorieux Hagias fasse preuve d’assez de magnanimité pour bénir notre mariage.

Dorias plissa les yeux, cherchant à déterminer si elle était sérieuse. Quand il fut certain qu’elle plaisantait, il l’aida à se relever et lui vola un baiser.

- Notre mariage n’a besoin d’aucun dieu.

Ni l’un ni l’autre ne croyait véritablement aux dieux de l’Archipel, mais il était de bon ton d’offrir quelque chose, à hauteur de ses moyens, avant un mariage. Malgré elle, Hésione sentit poindre une pointe de déception devant la générosité très relative de Dorias - et l’indifférence avec laquelle il se prêtait à l’exercice. Elle était loin, très loin, de l’ascension de l’Azbad.

La cérémonie devait avoir lieu le soir même, peu avant le coucher du soleil. Hésione profita des heures restantes pour rendre visite à Aséis et aux enfants. Vétias étant à son entraînement, elle passa une bonne heure à discuter avec Aséis, Laïs sur ses genoux.

Sur le retour, en errant dans les couloirs, elle ralentit le pas, guettant le moindre bruit ou mouvement. Elle n’avait cessé de penser au jeune garçon qu’elle avait vu quelques jours auparavant, et à sa terreur. Qui était-il ? Que lui était-il arrivé ? Où se trouvait-il, à présent? Elle ne le vit pas.

Devant le miroir, Hésione grimaça. L’orange du voile qui recouvrait ses cheveux ternissait son teint, et sa tunique blanche lui serrait désagréablement la poitrine. Elle se pinça les joues pour les rougir un peu puis tenta d’esquisser un sourire. Le résultat n’en fut que plus déplorable.

Elle peigna ses cheveux à l’aide de ses doigts. Selon les usages des femmes nobles, elle aurait dû les relever en un chignon haut. Mais Hésione choisit finalement de les tresser - comme le faisaient les hommes et les femmes d’Elve Lara. Un dernier geste d’amour envers sa terre natale, avant de se lier pour toujours à Clytène.

Elle avança seule jusqu’à l’arbre où l’attendait Dorias, vêtu ce soir-là d’une manière encore plus ostentatoire qu’à l’ordinaire. Il portait une tunique d’un rouge carmin éclatant, brodée de fils d’or, et était couvert de bijoux qui scintillaient à la lumière déclinante.

Son expression était plus sérieuse qu’à l’accoutumée. Lorsqu’elle arriva à ses côtés, il saisit sa main, la serra un peu trop fort. L’assemblée réunie autour d’eux était maigre : quelques esclaves de la maison, silencieux, et Filias, immobile dans sa chaise. Aucun des deux époux n’avait souhaité donner une grande réception. Et, il fallait l’admettre, personne n’aurait accouru. La famille Agapia était en déclin, et ses quelques membres n’avaient pas daigné se déplacer. Rien d’étonnant : le mariage d’un artiste et d’une affranchie ne suscitait pas les foules.

Aséis avait proposé à Hésione d’assister à la cérémonie, mais sa présence aurait attiré bien plus que sa seule personne. En venant, elle aurait entraîné une poignée de nobles, de courtisans, d’artistes en quête de faveurs. Hésione avait décliné. Elle ne voulait pas que son mariage devienne un spectacle.

La prêtresse d’Hygias, une vieille femme maigre au regard fatigué prononça les paroles d’usage d’une voix monotone. “Sous l’œil d’Hagias, dieu des unions, vous vous engagez aujourd’hui. Vous promettez soutien, fidélité et prospérité l’un pour l’autre. Si tel est votre souhait, dites-le.”

Hésione eut un sourire désabusé en repensant au mariage d’Aséis. La cérémonie avait été superbe, et plus de trente prêtres et prêtresses avaient béni l’union de sa maîtresse et de Ménestas. Ce n’est qu’une formalité, dut se rappeler Hésione.

“Tel est mon souhait”, déclara-t-elle simplement.

La prêtresse eut un petit hochement de tête satisfait et se tourna vers Dorias. Au regard qu’il lui lança, Hésione comprit immédiatement qu’il ne se contenterait pas de prononcer cette simple phrase.

“Hésione, souffla-t-il en se rapprochant d’elle, je serai ta lumière quand la nuit se fera trop dense, ton guide lorsque le brouillard te dérobera le chemin, ton appui dans la tempête et ton rempart dans chaque bataille. Je te promets une vie assez douce pour effacer jusqu’au souvenir de l’amertume. Je t’offrirai des jours si beaux qu’ils continueront de briller même quand le soleil se couchera. “

Dès qu’il eut fini, Dorias eut un sourire satisfait et un instant, Hésione jura qu’il allait saluer l'Assemblée. Elle lui offrit un sourire embarrassé avant de jeter un coup d'œil à la prêtresse, dont l’expression demeurait toujours aussi lasse.

Cette dernière saisit alors la coupe de vin posée sur la table et la tendit à Dorias. Il l’approcha des lèvres d’Hésione, qui en but une longue gorgée. Elle prit ensuite la coupe entre ses mains et fit boire son époux à son tour. Sans un mot, la prêtresse apporta une seconde coupe, emplie d’une huile au parfum d’ambre. Chaque époux y trempa son pouce avant de le poser sur le front de l’autre. Hésione grimaça légèrement lorsque l’huile se mit à couler le long de sa tempe, venant perler au bout de son nez, mais elle conserva un sourire crispé. Dorias ne la quittait pas des yeux. Enfin, il ne resta plus qu’à sceller l’union par le baiser de protection. Dorias encadra le visage d’Hésione de ses mains et déposa sur chacune de ses joues un baiser doux, presque solennel.

“C’est fait” souffla-t-il à son oreille.

Hésione acquiesça.

Le repas du soir apporta un peu de chaleur à cette étrange journée Dorias avait convié quelques amis artistes, et la maison s’emplit peu à peu de chants, de rires et d’histoires invraisemblables racontées à grand renfort de vin. Hésione, elle, ne but pas. L’alcool lui avait toujours été interdit lorsqu’elle était esclave, mais, en vérité, elle n’en éprouvait pas le désir. Elle préférait garder l’esprit clair, demeurer maîtresse de ses gestes et de ses paroles.

Lorsque tous furent trop ivres pour poursuivre les conversations, l’un d’eux brandit son instrument à cordes et lança une mélodie au rythme vif. Alors, il fallut se lever et danser. Dorias attrapa Hésione et la fit tournoyer encore et encore, comme si aucune fatigue ne pouvait l’atteindre. Il virevoltait, bondissait, ondulait en riant, emporté par l’euphorie de la boisson. Hésione, ne souhaitant pas gâcher sa joie, se laissa guider sans résistance. Peut-être que la danse finirait par lui apporter, à elle aussi, un peu de légèreté.

La musique s’emballa, et les danseurs suivirent. Les corps se cognaient, les rires se mêlaient aux faux pas, et la lumière des lampes dessinait sur le mur des ombres confuses. Dorias ne cessait d'entraîner Hésione d’un bout à l’autre de la pièce, sans jamais ralentir. Elle tenta d’abord de suivre le rythme, amusée, mais rapidement, la fatigue la rattrapa. Ses bras lui brûlaient, ses jambes ne la portaient plus, et elle se sentit au bord du malaise. Sans se rendre compte de l’épuisement de son épouse, Dorias continuait de la mener où il voulait aller, de la faire tourner encore et encore.

Hésione s’immobilisa, posa une main sur sa poitrine. Elle étouffait dans sa robe trop serrée.

- Dorias, haleta-t-elle, attends…

Mais il ne l’entendit pas. Ses joues étaient rouges, son sourire large, ses yeux brillants. Il voulut la faire tournoyer à nouveau, mais elle se dégagea puis alla s’appuyer contre le mur le plus proche, en tentant de reprendre son souffle. L’air était saturé de vapeurs d’alcool, de sueur et d’une humidité poisseuse. Elle avait l’impression d’étouffer. Trop de corps étrangers l’entouraient, l’opressaient, et la musique martelait ses oreilles avec violence.

Hésione sentit monter une pointe d’inquiétude en observant son époux : il vacillait à chaque pas, trébuchait, sans cesser de rire. Après quelques instants, elle avança vers lui, lui saisit les poignets :

- Arrête, s’il te plaît, tu vas-

Il la repoussa brusquement et Hésione perdit l’équilibre d’un pas, surprise. Aussitôt, le visage de Dorias changea. Il s’arrêta net, la prit dans ses bras :

- Hésione…Pardonne-moi, pardonne-moi, je ne voulais pas…

Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais il la coupa, se penchant vers elle pour l’embrasser. Ses mains glissèrent derrière sa nuque, ses lèvres cherchant les siennes avec insistance. L’odeur du vin lui monta au nez, entêtante.

- Pardonne-moi, répéta-t-il contre sa bouche.

Hésione, irritée par l’ivresse de son mari, se dégagea. Sans un mot, elle se détourna de lui et marcha vers le musicien. Le regard qu’elle lui lança fut suffisamment clair : la mélodie mourut aussitôt.

- Merci à tous d’être venus, déclara Hésione d’une voix lasse. Il est temps pour nous de nous retirer. Qu’Hagias vous bénisse.

Elle ne prit pas la peine de vérifier si quelqu’un répondait. Elle quitta la pièce d’un pas rapide.

Dans sa chambre, elle se laissa tomber sur le lit, les bras en croix, et expira longuement. Elle se força à se redresser. Elle devait se débarrasser de ces vêtements qui lui collaient à la peau. Un esclave avait eu la délicatesse de préparer un baquet d’eau fraîche et des linges pliés avec soin. Hésione se déshabilla rapidement puis prit un linge trempé, l’appliqua sur sa nuque, puis le passa sur ses bras, ses épaules, son ventre. Sous l’eau froide, elle se sentit revivre. Elle défit ensuite sa longue natte et ses cheveux retombèrent en épaisses vagues sombres sur son dos. Elle enfila une tunique légère, presque transparente, puis se coucha de nouveau, la joue contre le tissu frais. La journée lui paraissait s’être étirée sur une semaine entière, mêlant la confusion de son nouveau statut, l’épuisement d’avoir dû feindre encore et encore, et la colère sourde qu’elle éprouvait envers Dorias. Elle ne désirait qu’une seule chose en cet instant : le calme et la solitude.

Ses paupières se fermèrent avant même qu’elle ne s’en rende compte. Elle sombra dans le sommeil.

Elle fut réveillée après ce qui lui sembla une demi-seconde par Dorias, qui vint s’allonger à ses côtés.

- Je t’attendais dans notre chambre, murmura-t-il.

Hésione ne répondit pas. Lorsqu’elle se tourna vers lui, l’odeur du vin l’enveloppa à nouveau. Dorias lui adressa un sourire maladroit et effleura son bras du bout du doigt. Elle eut un frisson. Elle savait ce qui était attendu d’elle, cette nuit -ce que la tradition et la logique voulaient- mais elle ne pouvait s’y résoudre. Pas maintenant, pas alors qu’il peinait à garder les yeux ouverts. Il pencha la tête vers elle, cherchant ses lèvres, mais Hésione posa sa main contre sa poitrine et le repoussa avec toute la douceur dont elle était capable.

- Tu sens le vin, expliqua-t-elle.

- Désolé… répondit-il avec la moue contrite d’un enfant que l’on réprimande.

- Dormons.

Dorias hocha la tête. Il saisit le drap, le souleva devant sa bouche, puis déposa ses lèvres sur celles de son épouse à travers le tissu. Hésione eut un petit rire fatigué, attendrie malgré elle.

- Bonne nuit, souffla Dorias.

Lorsqu’Hésione lui répondit, il était déjà endormi. Pourtant, le sommeil qu’il lui avait arraché refusait obstinément de revenir. Ne supportant pas l’idée de passer la nuit auprès d’un ivrogne, elle se leva et, comme la veille, se mit à errer dans les couloirs plongés dans le silence.

Il y avait quelque chose d’apaisant à vivre lorsque tout le reste reposait. Rien que le bruit de ses pas sur les dalles, le souffle régulier de sa propre respiration. Hésione sortit dans le jardin, en fit deux fois le tour, laissant les souvenirs remonter : sa première rencontre avec Aséis, la naissance de Laïs, son affranchissement. Elle aurait voulu faire taire ce flot un instant, mais son esprit refusait de se calmer.

Elle s’allongea sur l’herbe fraiche, regarda les étoiles qui brillaient faiblement dans le ciel. Elles lui paraissaient si proches qu’en tendant le bras, elle aurait juré pouvoir en saisir une. Cette idée la fit sourire. Puis des poèmes lui revinrent, ceux qu’elle avait appris avec Laïs. Elle en récita quelques-uns à mi-voix, se corrigeant lorsqu’elle butait sur un mot.

Un aboiement lointain la tira brusquement de sa rêverie. Elle se redressa. À l’horizon, une lueur timide annonçait déjà l’aube. Un second aboiement retentit, plus proche. Inquiète, Hésione rentra à l’intérieur et avança jusqu’à la porte d’entrée. Le chien de garde ne cessait d’aboyer, tirant frénétiquement sur la chaîne. Elle ouvrit la porte avec précaution. Là, à quelques pas du chien, un homme était assis par terre, la tête baissée. Il avait dû tomber en arrière, effrayé par l’animal.

- Chut… fit Hésione en caressant la tête du chien. Doucement… calme.

L’homme tenta de se relever et murmura d’une voix presque mécanique, les yeux rivés au sol :

- Auriez-vous du pain… ou un peu d’eau ? Suspiro vous le rendra.

Hésione resta silencieuse un instant, incertaine. Ne la voyant pas répondre, l’homme releva lentement la tête, avec une prudence craintive. Leurs regards se croisèrent et Hésione sentit son cœur rater un battement. Elle connaissait ce visage.

L’homme écarquilla les yeux, bouleversé :

- Hésione ! s’exclama-t-il d’une voix brisée par l’épuisement.

Cette dernière sentit aussitôt les larmes lui monter aux yeux.

- Réfus…

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