“Agapia fut des élus à qui les dieux indiquèrent la voie vers l’Archipel lors des Premiers Pas. Guidés par sa détermination et sa foi, les siens furent parmi les premiers à fouler ces terres nouvelles. Son nom se transmit à travers les générations et demeura longtemps un synonyme de bravoure et de légitimité divine.
Durant les premiers âges, l’influence des Agapia rayonna. Mais à mesure que s’élevaient d’autres lignées commes les Tynacès, les Medius, les Vetanae ou encore la puissante dynastie Orphane, le prestige des Agapia s’étiola lentement.
La famille connut pourtant un second âge d’or avec Filias, dit Cheveux d’Algues, dont les exploits maritimes rendirent aux Agapia une gloire que l’on croyait perdue. Mais cet éclat attisa les jalousies. À Clytène, les grandes familles se querellaient en public et complotaient dans l’ombre, et dieux comme mortels furent témoins de la chute brutale des Agapia - que l’on murmure être le fruit d’un complot mené par les Orphane.
Depuis lors, les Agapia se comptent sur les doigts de la main, et leur influence s’est tue, comme le chant d’un oiseau lorsque vient l’hiver.”
Chroniques de l’Archipel, La Voix Errante
An 125 après les Premiers Pas, Mois de Suspiro
Réfus
Hésione. Son cœur s’emballa. Hésione. Ses mains se mirent à trembler incontrôlablement. Hésione. Ses yeux se remplirent de larmes brûlantes et épaisses. Hésione. Il tomba dans ses bras, la serra contre lui de toutes ses forces.
- Hésione, souffla-t-il.
Il ne pouvait pas voir son visage, mais il savait qu’elle était bouleversée, elle aussi. Elle avait le souffle court. Il la serrait si fort qu’il sentait les os de ses omoplates sous ses paumes. Si fort qu’elle lui parut frêle, fragile. Si fort qu’il aurait pu l’absorber, se fondre en elle.
- Réfus, Réfus, Réfus, murmura-t-elle comme une prière.
Sa voix était chaude et douce comme le miel, et son parfum n’avait pas changé. Sa peau avait une odeur d’herbes aromatiques et de feu. Il se souvenait de chaque détail, du grain de beauté sous son œil gauche à son accent quand elle roulait le “r” de son nom.
Elle le fit entrer, sans pour autant s’extirper de ses bras. Elle ferma la porte avec douceur, et se détacha enfin de lui. Réfus recula d’un pas, la détailla un long moment. Elle n’avait pas changé. Ses cheveux noirs cascadaient sur sa poitrine, et ses yeux, malgré sa fatigue apparente, brillaient aussi vivement que dans son souvenir.
Quand Réfus aperçut les traces sombres qu’il avait laissées sur sa tunique blanche, la honte le saisit. Il était plus sale et misérable que jamais. Il avait imaginé leurs retrouvailles mille fois, mais jamais ainsi. Il avait rêvé de revenir grand, fort, riche, courageux. Au lieu de cela, elle le retrouvait tel qu’il avait toujours été : petit, effrayé, et cette fois, vêtu comme un mendiant. Il recula d’un pas et, s’adossant contre la porte, se laissa glisser jusqu’à être assis sur le sol.
- Viens, implora-t-il d’une voix faible.
Hésione s’assit en face de lui, si proche que leurs genoux se frôlaient. Réfus saisit ses mains, aussi douces que dans son souvenir, les couvrit de baisers et de larmes. Le silence finit par se briser lorsque, d’une voix rauque, elle demanda :
- Où étais-tu parti ?
Réfus savait qu’il partait. Il l’avait décidé et rien ne pourrait le faire changer d’avis. S’il ne pouvait vaincre cet ennemi trop puissant, alors il lui fallait fuir. Il ne deviendrait pas le vaillant guerrier qu’il avait rêvé être, mais cela n’avait plus d’importance : cela faisait bien longtemps qu’il ne rêvait plus.
Il avait annoncé sa décision à Pysctas, à Pélias. Pas à Hésione. À elle, il ne pouvait rien avouer. Il n’aimait personne plus qu’elle, mais il ne lui avait jamais rien confié. Jamais rien d’important. Il passait des heures à pleurer dans ses bras, à écouter sa voix, à chercher en vain les mots qui se dérobaient dès qu’il ouvrait la bouche. Alors il savait qu’il était lâche, plus lâche que jamais parce qu’il n’était même pas capable de lui dire la vérité.
Ce jour-là, il était tombé trois fois durant l’entraînement, s’était relevé sous les menaces de son maître d’armes. “Le puissant ne doit toucher la poussière que de ses pieds”, avait grincé celui-ci. Il lui avait fallu à nouveau saisir l’épée de bois, frapper, courir, esquiver, répéter les mêmes gestes inlassablement. L’énergie quittait son corps au fil des jours et s’il restait plus longtemps, il savait que viendrait un jour où il ne se relèverait pas, peu importe la violence des menaces. Ses jambes, son dos, son cou étaient douloureux.
Quand enfin il fut libéré, il eut la surprise de voir Hésione qui l’attendait, à l’autre bout du terrain. Toute douleur disparut. Il courut vers elle, le sourire aux lèvres. Il voulut l’étreindre, mais elle l’en dissuada d’un regard. “Pas devant ton maître d’armes.” Réfus acquiesça.
Qu’il était étrange de devoir cacher son affection. Et cela ne le concernait pas uniquement. Il en voyait, des amants secrets parmi les nobles qui s’échangeaient des regards passionnés dans le dos de leurs époux. Il en voyait, des esclaves qui vivaient leurs romances malheureuses dans l’ombre. Pourquoi le monde rejetait-il l’amour ?
Tous deux prirent la direction du palais.
- Aséis m’a laissé quartier libre pour quelques instants, mais je dois repartir maintenant, annonça Hésione.
En voyant la mine désolée de son protégé, Hésione éclata d’un rire léger.
- Ne fais pas cette tête, je te verrai ce soir !
Un frisson secoua Réfus. Brusquement, il agrippa le poignet d’Hésione, le serra avec force.
- Hésione…, ce soir, viens plus tôt.
- Tu me fais mal, gémit Hésione.
Sans desserrer son emprise, Réfus supplia d’une voix tremblante :
- Promets-moi que tu viendras plus tôt.
- J’ai du travail, répondit Hésione d’une voix agacée.
Enfin, elle parvint à se dégager, non sans difficulté et s’éloigna d’un pas vif, laissant Réfus seul et désespéré.
Il avait presque trouvé le courage de tout lui avouer.
- J’ai été à Asène, répondit Réfus en baissant les yeux.
Il se sentait intimidé maintenant, incapable de soutenir son regard.
- Et toi ?
- Je suis restée à Clytène, à servir Aséis. Je n’avais pas vraiment d’autre choix.
Sentant le reproche dans la voix d’Hésione, Réfus sentit sa gorge se nouer..
- Je suis désolé d’être parti, murmura-t-il.
Hésione prit une profonde inspiration, comme si elle hésitait à parler. Finalement, après quelques instants, elle avoua :
- Je ne devrais pas t’en tenir rancune et pourtant je ne peux pas m’en empêcher. Quand tu es parti, j’ai…j’ai ressenti un vide immense.
- Je suis désolé, répéta Réfus.
- Pourquoi ?
Le jeune homme releva les yeux lentement. Hésione insista, les sourcils froncés :
- Pourquoi es-tu désolé ?
Après un instant, elle ajouta d’une voix brisée :
- Pourquoi es-tu parti ?
Ses yeux se remplirent de larmes et elle tourna brusquement la tête pour les cacher. Elle les essuya du bout des doigts, se força à lui faire face :
- Que me caches-tu ?
En un claquement de doigt, Réfus sombra. Son cœur se mit à battre à toute allure et lorsqu’il cligna les yeux, il revit tout clairement. Pil sur la table de chevet, l’oreiller, l’ombre sur le mur. Tout son corps se mit à trembler incontrôlablement et son souffle se fit haletant. Il tenta de reprendre sa respiration, mais c’était comme si la main de l’ombre lui enserrait le cou pour le maintenir immobile, lui intimer de se taire, l’étrangler.
- Je…je…
La peur de Réfus ne fit que s’accroitre lorsqu’il se rendit compte que l’air ne parvenait plus jusqu’à ses poumons. Il lui sembla qu’il se noyait, qu’il lui était impossible de retrouver la surface de l’eau pour respirer. Il s’agrippa à l’avant-bras d’Hésione pour empêcher son corps de chuter. Celle-ci eut un hoquet de surprise. Son expression changea immédiatement, et l’inquiétude se lut dans son regard. Elle saisit le visage de Réfus entre ses mains, planta son regard dans le sien :
- Réfus, Réfus, je suis là. Je suis là, murmura-t-elle.
Réfus voulait répondre, mais il en était incapable.
- Ce n’est que moi, Hésione. Il n’y a personne d’autre ici, tu es en sécurité. Respire avec moi.
Elle saisit la main du jeune homme, la posa sur sa poitrine.
- Respire avec moi, répéta-t-elle en prenant une grande inspiration, puis une expiration.
Réfus tenta de s’exécuter, échoua d’abord. Il lui semblait que son coeur battait aussi vite qu’un cheval au galop. Puis, lentement, il réussit à se rapprocher du rythme lent de la respiration d’Hésione. Elle se pencha en avant pour l’entourer de ses bras, l’étreignit fermement contre sa poitrine en lui caressant les cheveux.
- Pardonne-moi Réfus, pardonne-moi.
Sans cesser de lui caresser les cheveux, elle murmura des excuses d’une voix harassée :
- Pardon, j’ai tort de te demander des comptes, des explications. C’est ma fatigue qui parle.
Réfus s’apaisa peu à peu, se redressa doucement, encore vacillant. Hésione chancela et s’affaissa contre lui, sa tête sur ses genoux, son visage recouvert par ses épais cheveux noirs.
- Je voudrais te dire la vérité…commença Réfus d’une voix mal assurée, mais je ne peux pas.
Il sentit qu’elle relevait un peu la tête, comme pour l’inciter à continuer, à se livrer. Il avala difficilement sa salive. Qu’il était dur de parler, en cet instant ! Il répéta la phrase en silence avant d’oser la prononcer :
- Et ce jour-là, je voulais te dire que je partais, mais je n’ai pas pu. Je n’en ai pas eu le courage.
- Je comprends, répondit Hésione d’une petite voix étouffée.
Réfus cessa de réfléchir. Les mots, enfin, affluèrent, plus sûrs, plus vrais :
- Pourtant, je t’aimais. Je…je t’aime, Hésione. Personne n’a jamais pris soin de moi comme tu l’as fait, après que ma nourrice soit partie. Tu étais bonne avec moi. Tu me racontais des histoires, tu t’occupais de moi sans rien demander en retour, tu… sans me poser de questions.
C’était sa façon de la remercier pour tout ce qu’elle avait été. Elle n’avait pas pu le sauver, mais personne n’en aurait été capable. L’ombre dévore tout. Même le soleil s’éclipse sur son passage.
- Je pleurais tant... Et toujours, tu me serrais contre toi. Mais toi…qui te serrait dans ses bras quand la nuit venait ?
Seul le silence d’Hésione lui répondit.
Réfus frissonna. Le marbre était froid sous ses pieds. Ses jambes étaient encore tremblantes et sa marche vacillante. Il sentait le métal glacé du couteau sous ses doigts. Il tourna à droite et arriva dans la grande galerie des statues.
La salle, longue et éclairée par de hautes fenêtres ovales, baignait dans la pâle lueur de la lune. Les murs étaient recouverts de mosaïques religieuses, et l’air était chargé d’effluves d’encens, brûlé chaque jour par les prêtres.
Il marcha jusqu’à son centre. Tout autour de lui se dressaient les statues des neuf dieux de l’Archipel, dominant la pièce de leurs silhouettes colossales. Il se sentit minuscule sous leurs regards de pierre, comme s’il était un condamné et qu’ils étaient les juges, prêts à décider de son avenir. Il les avait tant priés, depuis qu’il était arrivé. Chaque jour, il avait imploré tour à tour Suspiro, Damra, Svena, Zuasyn et tous les autres. Il leur avait confié son futur, les avait suppliés de l’aider.
Réfus releva la tête et les toisa un à un. Puisqu’ils refusaient de lui porter secours, il prendrait son destin en main.
Le jeune garçon saisit le manche du couteau, le serra fort dans sa paume. Puis il rapprocha la lame de sa poitrine, à gauche. Son maître d’armes lui avait maintes fois dit de viser le coeur, pour une mort rapide et certaine. Il posa sa seconde main sur le manche, tremblant. Puis il posa l’extrémité de la lame contre sa peau. Il sentit les battements de son coeur s’accélerer.
Il croisa le regard désapprobateur de Suspiro, en face de lui. Il dominait tous les autres. Sa barbe de pierre, majestueuse, descendait jusqu’à sa poitrine, lui donnant un air à la fois sage et imposant. “Tu es peut-être le plus grand des dieux, mais tu n’es pas capable de m’aider”, siffla Réfus entre ses dents. Il pressa légèrement la lame, qui transperça la peau de quelques millimètres à peine, assez pour provoquer une vive douleur. Il poussa encore un peu, et un gémissement d’animal blessé lui échappa.
Il retira le couteau. A son extrémité perlaient quelques gouttes (d’un sang) vermeil. Réfus se mordit la lèvre. Il n’avait pas le courage. Pas celui de fuir, ni de riposter, et même pas celui de mettre un terme à cette vie misérable. Il tourna la tête vers la gauche. Le laid visage borgne de Svena affichait un rictus moqueur. Fou de rage, Réfus lança le couteau de toutes ses forces contre la statue. L’arme atteignit le dieu au ventre puis retomba dans un bruit aigu, sans laisser la moindre trace. Réfus s’avança vers la statue, lui administra un coup de poing dans les jambes, puis un autre. Il recula, haletant, avant de réaliser le ridicule de la situation. Une fois encore, les larmes coulèrent sur ses joues. Alors, comme d’habitude, il reprit le chemin de sa chambre. Il ouvrit la porte, la referma doucement. Souleva les couvertures, se glissa dans son lit. Ferma les yeux, attendit le sommeil. Attendit encore.
Lorsque l’aube se leva, Hésione et Réfus n’avaient pas bougé d’un pouce. Après de longues heures à évoquer leurs souvenirs, elle s’était endormie sur ses genoux, et il n’avait pas voulu la réveiller. Pourtant, il dut se résoudre à le faire lorsqu’il vit le soleil percer à travers les fenêtres. Il n’avait pas eu l’occasion de demander à Hésione pourquoi elle n’était pas au palais mais dans une grande villa noble. Réfus caressa doucement la joue d’Hésione, murmura son nom. Après quelques instants, elle papillonna des yeux avant de se redresser brusquement. Réfus put enfin étendre ses jambes, engourdies.
- Tu ne peux pas rester ici, s’exclama Hésione à voix basse.
Réfus hocha la tête tout en s’étirant.
- Tu es ici dans la maison de mon mari, et je ne veux pas qu’il te voit. Il serait trop compliqué de lui expliquer notre relation.
En voyant l’agitation d’Hésione, Réfus fronça les sourcils :
- Tout va bien, n’est-ce pas ?
Hésione se radoucit.
- Oui, ne t’en fais pas. Mais il faut que tu partes maintenant.
Tous deux se relevèrent et Réfus sortit. Sur le pas de la porte, Hésione lui sourit d’un air désolé :
- Crois-moi, je ne te chasserais pas si cela ne tenait qu’à moi. Retrouvons-nous…
Derrière Hésione, une porte claqua. Elle sursauta et ajouta d’une voix pressée :
- Devant le palais, avant la tombée de la nuit.
Réfus n’eut pas le temps de contester le choix du lieu qu’elle avait déjà fermé la porte. Il s’éloigna en traînant les pieds, soulevant à chaque pas un petit nuage de poussière. Il posa une main sur son ventre, grimaça. Cette nuit lui avait fait oublier à quel point il avait faim.
Réfus saisit un petit pain dans la corbeille posée devant lui et le reposa aussitôt lorsque l’Archonte tourna la tête et que leurs regards se croisèrent. Ce dernier eut un sourire amusé.
- Prends-le Réfus, je t’en prie.
Intimidé, l’enfant baissa les yeux. Voilà un mois qu’il vivait au palais, et il demeurait incapable de prononcer un mot dès que l’Archonte s’adressait à lui.
- Tu vas rester ici plusieurs années, reprit Ménestas calmement. Il faut que tu manges bien, si tu veux devenir fort.
Réfus ne répondit pas. Le regard fixé sur le sol, il se reprochait son silence, son incapacité à soutenir les yeux de son mentor. Pélias, lui, aurait osé. Une fois encore, Réfus se demanda pourquoi un tel privilège lui avait été accordé. Cela n’avait aucun sens.
Il entendit Ménestas se lever. Son ombre s’allongea devant lui, et l’Archonte s’agenouilla, un pain à la main.
- Tu peux le manger, je t’assure que tu en as le droit.
Timidement, Réfus tendit la main et le saisit. Satisfait, l’Archonte se redressa et retourna s'asseoir. Tous deux se trouvaient dans la grande tribune de pierre, qui surplombait l’une des cours intérieures du palais, là où se déroulaient souvent les procès. Il faisait chaud, mais des esclaves les éventaient régulièrement en agitant de grandes feuilles près de leurs visages.
Sentant toujours le regard de son mentor posé sur lui, Réfus mordit prudemment dans le pain. Les saveurs d’olive, de sel et d’ail envahirent sa bouche. Malgré lui, un sourire se dessina sur son visage. Lorsqu’il eut terminé, il lécha ses doigts poisseux d’huile et de farine, puis rougit aussitôt, jetant des regards inquiets autour de lui. Heureusement, l’attention de tous était portée ailleurs.
Dans la tribune, les regards convergeaient vers la cour intérieure. Réfus entendait la voix forte d’un prêtre, sans en saisir les paroles.
- Réfus, viens ici.
L’enfant se leva et avança d’un pas gauche vers Ménestas, s’assit à ses côtés.
- Sais-tu ce qu’il se passe ?
Réfus secoua la tête. Il se pencha légèrement pour observer la scène en contrebas. La cour avait l’allure d’une arène. En arc de cercle, les courtisans étaient assis, silencieux, comme des spectateurs venus assister à un spectacle. Plus près du centre, la famille Agapia se tenait debout, figée. En face d’eux, une vingtaine de prêtres de Suspiro formaient une ligne compacte.
Entre les deux camps se dressait une femme. Elle semblait avoir une cinquantaine d’années. Sa peau hâlée contrastait avec ses longs cheveux bouclés, presque entièrement gris. Son regard était fier, son menton relevé. Elle portait la robe des prêtres de Suspiro : bleu azur, liserée d’or, brodée sur la poitrine de la main du pouvoir.
- Cette femme est Léris Agapia, expliqua Ménestas d’une voix basse, mais assurée. Elle était la grande prêtresse de Suspiro. Mais elle a trahi sa fonction. Elle n’en est plus digne.
- Qu’a-t-elle fait ? demanda Réfus d’une petite voix.
Ménestas ouvrit la bouche, mais le crissement d’une épée tirée de son fourreau fit sursauter l’enfant. Réfus se leva brusquement et s’agrippa à la rambarde. Un jeune prêtre à la barbe noire s’avançait lentement vers Léris, l’arme à la main. Léris ne broncha pas. Derrière elle, les Agapia retinrent leur souffle. L’une d’entre eux, jeune, ferma les yeux.
- Ils vont la tuer ! s’exclama Réfus, alarmé, en se tournant vers Ménestas.
Celui-ci saisit le poignet de Réfus et se leva. Il était si grand que Réfus ne voyait que son menton lorsqu’il levait la tête.
- Non, Réfus. Regarde.
Le prêtre agrippa le col de la robe de Léris et, d’un geste net, la trancha de haut en bas. Le tissu glissa au sol. Léris se retrouva nue devant tous. Pourtant, elle ne fit pas un geste. Réfus écarquilla les yeux, incapable de comprendre. Quelle pouvait être la raison d’une telle humiliation ?
- Elle a profané le temple de Suspiro, déclara Ménestas. Elle a commis un acte très grave, que tu ne peux comprendre maintenant. Et pour cela, elle devait être punie.
En bas, un prêtre prononça une longue sentence. Réfus n’en retint qu’un mot. “Bannie”.
Le silence tomba dans la cour, comme si chacun retenait son souffle. Léris avança lentement vers la sortie. Les membres de sa famille lui emboitèrent le pas, restant à une distance raisonnable. Seuls un adolescent et un vieil homme marchèrent à ses côtés. Le vieil homme couvrit Léris de son manteau. Le garçon lui prit la main.
- Filias, son mari, expliqua l’Archonte, répondant aux interrogations silencieuses de son protégé. Et Dorias, son fils. Désormais, leur famille portera la honte. Mais c’est justice, Réfus. Lorsqu’on commet un crime, on doit répondre de ses actes.
Réfus, hocha la tête, bouleversé par la scène qui s’était déroulée sous ses yeux.
Cette nuit-là, il rêva qu’il était à la place de Léris, mis à nu devant des centaines d’inconnus.
Le soir venu, Réfus avança lentement, décomposant chacun de ses pas sur les pavés. Il s’empêcha de croiser le regard des autres passants, comme si, en voyant ses yeux, ils pouvaient risquer de tout savoir.
Il traversa la grande place avec appréhension, s’arrêta un long moment pour écouter un musicien de rue qui jouait d’un étrange instrument, assis sur le rebord de la fontaine. Un bandeau couvrait ses yeux. Un aveugle. Ancien esclave, sans doute. Il lui rappela ce vieil esclave érudit qu’il avait croisé plusieurs fois au palais, Keleon. Il lui avait une fois prêté un livre ressassant l’histoire de la rébellion de Svena. Réfus se demanda s’il vivait encore.
Son esprit se perdit alors dans des réflexions sans importance, pour s’empêcher de penser à ce qui en avait. Sa peur, sa terreur même, de revenir près de l’endroit où dormaient ses pires cauchemars. Sa peur irrationnelle de s’en approcher, comme si le palais était capable de l’avaler comme un monstre, et de le retenir prisonnier à nouveau.
S’il fermait les yeux, il pouvait se figurer chaque pièce, chaque couloir qu’il avait arpenté un nombre incalculable de fois. Il y avait laissé huit années de sa vie - une éternité. Si son corps avait quitté les lieux, son esprit n’en était jamais parti. Arrivé au pied des marches, il observa les gardes, se demandant s’ils le reconnaîtraient. Il chassa aussitôt cette pensée ridicule. Il avait grandi. Il n’était plus l’enfant Réfus. Pourtant, ses souvenirs étaient si vifs qu’il aurait pu croire n’avoir quitté le palais que quelques jours plus tôt.
Il attendit quelques instants, puis fit marche arrière, incapable d’affronter le flot d’émotions qui le submergeait. Ses mains se mirent à trembler, et il sentit une fine sueur froide couvrir son front et son dos, tandis que son rythme cardiaque s’accélérait. Il s’embarqua dans une ruelle sur la droite, d’où il pouvait observer les allées et venues du palais.
Hésione ne sortit que bien plus tard, à la nuit tombée. Réfus se redressa et marcha d’un pas vif vers elle. “Hésione !” l’appela-t-il. Il l’appela à trois reprises. A la dernière, elle l’entendit, regarda autour d’elle pour le trouver et lorsque ce fut chose faite, elle sourit. Son visage était moins fatigué que lorsqu’il l’avait quitté.
Elle le rejoignit, le prit dans ses bras. Il la serra à nouveau contre elle, un peu maladroitement.
- Allons manger quelque chose, proposa-t-elle.
Elle mena Réfus à travers plusieurs ruelles puis ils entrèrent dans une taverne qu’Hésione qualifia de “prometteuse”. Il n’était pas retourné dans un tel lieu depuis le massacre d’Asène. Il serra les dents en tentant de chasser les terribles images qui apparaissaient dans son esprit. Les robes blanches ensanglantées, le corps sans vie de Phaèbe, les sombres armures de la Garde Orpheline.
Une fois attablés, Hésione commanda à manger et à boire avec assurance et dès que le vin fut apporté à table, elle s’en servit une coupe et en but une large rasade. Réfus se servit aussi, mais seulement un demi-verre. Il savait l’état dans lequel cette boisson pouvait le mettre. Pour une fois, il prit l’initiative de la conversation.
- Raconte-moi.
Hésione sourit, les yeux plissés.
- Beaucoup de choses ont changé ces derniers mois. J’ai été affranchie par Aséis. Et je me suis mariée à un homme d’une famille noble.
Elle eut un petit rire nerveux, sans doute consciente de l’énormité de ses propos.
- Vraiment ?
Réfus n’avait rien trouvé de mieux à dire, et se maudit pour sa stupidité. Mais Hésione rit.
- Vraiment.
Elle but une autre gorgée de vin avant d’ajouter.
- Hier, quand je t’ai retrouvé, c’était le jour de mon mariage.
Réfus ne fit pas remarquer le fait qu’elle n’était pas avec son mari lors de la nuit de noces, hocha simplement la tête.
- Comment est-il ?
- Dorias ? C’est un poète.
Cela ne répondait pas à sa question, mais Réfus ne renchérit pas. La nourriture leur fut apportée par un jeune homme au regard enjoué qui leur souhaita un bon appétit. Réfus dévora son dîner, s’excusant par moment de son manque de bonnes manières, le justifiant par sa faim tenace. Hésione le regarda plus qu’elle ne mangea, une lueur d’amusement dans ses yeux. Réfus s’autorisa un deuxième verre de vin, le but précautionneusement.
Lorsqu’ils sortirent de l’auberge, la nuit était fraîche. Dans un accord muet, ils marchèrent jusqu’au forum et s’assirent sur les marches. Réfus posa la tête sur l’épaule d’Hésione. Elle resta silencieuse un long moment, le regard fixé sur l’horizon.
- As-tu un endroit où tu peux dormir, ce soir ? finit-elle par demander.
- Non. Mais je me débrouillerai.
- Je te donnerai de quoi payer une chambre.
Réfus sut qu’il était inutile de protester. Et à vrai dire, il n’en avait pas l’envie. Jamais la perspective de dormir dans un lit ne l’avait autant enchanté.
- Que fais-tu ici ? Je veux dire, à Clytène. Pourquoi es-tu revenu ?
Réfus savait qu’Hésione finirait par lui poser cette question. Tout en triturant l’extrémité de la manche gauche de sa tunique, il avoua :
- Il y a des choses que j’aurais dû faire il y a longtemps, mais pour lesquelles je n’avais pas le courage nécessaire.
- Et maintenant ?
- Maintenant il est plus que temps.
Hésione hocha simplement la tête. Réfus tira sur un fil qui dépassait du vêtement, ce qui acheva de découdre une bonne partie de la manche.
- J’aurais besoin de toi, Hésione. Il faut que…il faut que je rentre au palais.
Intriguée, elle tourna la tête vers lui, l’invitant à développer.
- J’ai besoin de parler à Ménestas. Enfin, à l’Archonte.
A la surprise de Réfus, Hésione ne le questionna pas.
- D’accord.
Le silence retomba. A présent, la place du forum était presque déserte. La nuit était claire, sans nuages, et Zuasyn avait paré son manteau d’une myriade d’étoiles. L’air était doux. En face, dans le temple, les prêtresses de Damra s’affairaient à allumer le grand brasier. Hésione fredonna un air, et Réfus l’écouta. Elle s’arrêta.
- La nuit est belle, ici. J’aime regarder les étoiles, et la lumière blanche qu’elles projettent sur les toits des maisons.
Réfus ne répondit pas. Il ressentit une profonde amertume, soudainement. La nuit n’était que synonyme d’angoisse, pour lui. Il soupira.
- Tu vois le monde dans des couleurs qui n'existent plus pour moi.