Primneige 3650, Forêt Gelée
Sisko
Je fais le tour de mes collets au sud de mon territoire de trappe. Être en guilde me rapporte moins que le travail en solitaire. Il y a quatre guildes de trappeurs à Riveren qui se divisent les différents secteurs du massif, laissant aux solitaires les zones les plus abruptes et éloignées de la ville. Je ne m’en suis jamais plainte. Les animaux y sont farouches mais nombreux, et durant les saisons froides la neige ne me descend pas en dessous des genoux, un peu comme au Skovsaz. Le lièvre riven court partout, l’hermine bleue pullule presque, les hauts chamois me narguent depuis les hauteurs et les rennes envahissent les chaumes. Une ourse blanche vient hiberner aux saisons froides et plusieurs couples de lynx se disputent les environs.
Ce matin, j’ai récupéré deux lièvres et achevé un grand corbeau à l’aile cassée. Je connais bien les corbeaux. Ils me suivent car je dépèce et je découpe mes grosses prises sur place, je laisse les morceaux qui ne m’intéressent pas. Ils me suivent en silence, comme s’ils respectaient ma trappe. Lorsque j’abats un renne, un haut chamois ou un élan, ils croassent, comme pour demander leur part. Parfois, ils s’envolent en jacassant dans une direction, puis reviennent, pour repartir ; et si je m’amuse à les suivre, je trouve parfois un animal blessé.
Peu de corbeaux aujourd’hui.
Je guette le lynx passer au bas du relief. Sa démarche féline et muette. Mia avait un tatouage de lynx qui glissait de sa nuque au bassin. Les ivasax lui avaient dit qu’elle était un lynx et le lui avaient tatoué dans le dos. Comme ils avaient tatoué une gueule d’ours sur les joues de sa mère, Yaéné. Je me demande ce que les ivasax verraient en moi, s’ils voyaient encore quelque chose de nordique…
Je vais certainement abattre un ou deux lynx cet hiver. Il y a quatre territoires de lynx et si je ne m’en occupe pas moi-même, ils finiront par s’entretuer et les corbeaux se chargeront du pelage avant moi. Celui qui me passe sous les yeux c’est le jeune d’il y a deux ans qui empiète sur le territoire de ses parents, deux vieux lynx présents depuis six ans. Je cherche ce vieux couple. Les abattre élargirait et remanierait les territoires des autres et peut-être que ce jeune aurait l’opportunité de se reproduire. Favoriser la diversité, donner ses chances à chaque bête. Le vieux couple a fait son temps et je sais qu’au moins quatre de leurs petits ont atteint l’âge adulte et se sont dispersés ailleurs. Il faut laisser la place aux autres.
Je quitte le point de vue et je marche plus à l’est pour enlever les pièges à ours. Je ne chasserai pas la jeune ourse cette année. Quelques mois plus tôt un mâle a tué l’un de ses premiers oursons. Il a continué de les suivre et je l’ai traqué pour l’empêcher de tuer le deuxième. J’ai réussi l’abattre à temps. L’ourson survivant a pu s’émanciper et la mère doit sûrement avoir sa deuxième portée…
C’est ça, être trappeur. Ce n’est pas tuer pour le trophée, les fenworks ou la renommée. C’est être un prédateur, un régulateur, une partie de l’environnement. Tout a un sens, une loi, un cycle, un échange. Va sate, me disait Mia. Littéralement : tu es avec dans le langage courant. Certains disent qu’il faut faire avec, mais il faut être avec et nous, les Nordiques, le savons. Au Royaume du Nord, le gibier est trop rare et le territoire trop vaste et trop rude pour ne pas penser la trappe : la cohésion des espèces et l’écosystème. L’humain est régi par les mêmes lois que les animaux. Il ne vaut pas plus que l’escargot et pas moins que le puma. Il est l’égal des autres espèces. Tout n’est qu’un équilibre, une dynamique, à respecter et des esprits à honorer. Toujours.
Je ne trouve pas de trace du piège que j’ai mis près du torrent. Le voleur est encore passé… Toujours dans les endroits les plus reculés, c’est très curieux. Aucune trace, même dans la neige. J’en récupère deux autres puis j’approche du lieu où l’ourse s’est installée pour hiberner, alors je fais un détour par le nord pour récupérer le dernier.
Je trouve la dernière mâchoire en fer en suivant une large traînée de sang. Je m’inquiète en pensant l’avoir prise… Le piège est fermé et les empreintes énormes. Ce n’est pas de l’ours mais c’est tout aussi gros. Je ramasse le piège, bloque l’appréhension. Ça date de la veille, ou de la nuit. Ce n’est pas la première fois que ça arrive.
Il y a quelques années, plusieurs pièges avaient été retrouvés ainsi. Le phénomène s’était produit dans différents secteurs entre frimale 3645 et nataléson 3647. Les trappeurs du coin parlaient d’un loup et les autres d’un monstre. Mais jamais personne ne l’avait croisé. Après ça, les vols de piège en sont devenus plus fréquents.
Presque trois ans que ça n’est pas arrivé. Je nettoie le piège avec la neige et le range dans ma besace. Je file au sud, je ne vais pas suivre ces empreintes. Un ours aux pattes de canine… Il y a un loup sur mon territoire. Plus j’avance au sud, plus les corbeaux volent en rond au-dessus. Silence. J’évite le lieu d’hibernation de l’ourse d’une bonne cinquantaine de mètres et continue tout droit à travers les fourrés. J’atteins la clairière.
Une patte de loup, puis deux. La taille de celle d’un ours.
Arrête-toi.
Il traversait la clairière vers le sud-ouest. Une piste droite, régulière, au pas. Il manque des empreintes. L’animal se juge. C’est du matin. Riveren est au sud-est. Le cœur qui s’emballe un peu, je contourne la clairière, entre les congères, obliquant plein est.
Je tombe pile dans sa gueule. Les corbeaux croassent, leurs ailes battent et me frôlent. Il se redresse de toute sa hauteur. Il est aussi grand qu’un cheval de trait mais aussi puissant que l’ours. Il a son pelage barbouillé de sang. Il grogne comme les tremblements de terre, son poil hérissé et les deux pattes dans la carcasse qu’il dévore. C’est l’ourse. Elle a été prise à la gorge et il lui a déjà mangé les viscères et s’attaque aux cuisses.
Va sate.
Et les corbeaux croassent. La bête gronde plus fort. C’est un hybride. Un pelage de trois couleurs : noir, brun et blanc. Son bassin et ses épaules sont saillants. L’animal se nourrit de l’ourse parce qu’il a faim.
C’est être un prédateur, un régulateur, une partie de l’environnement. Tout a un sens, une loi, un cycle, un échange.
Va sate.
Les loups n’appartiennent à aucun écosystème. Des anomalies. Celui-là n’est pas différent. Ils n’ont pas de prédateur. Il ne doit pas s’installer. Ils sont des monstres à éradiquer. Il tue sans réguler. Ils sont des meurtriers, les crocs de la mort et du mal. Des esprits corrompus. Des assassins.
Il claque des mâchoires. Ne surtout pas reculer. Le prédateur s’élance lorsque la proie se met à fuir. Les corbeaux croassent.
Sébastian
Trappeur. Trappeur.
Ma proie. La sienne. Elle va me le prendre. Elle va me le voler. Elle veut mon pelage. Ma proie. Ma nourriture. Ma survie. Elle va me les prendre. Elle va me voler ! Elle va me tuer !
Trappeur.
Elle lutte contre moi. Elle ne vacille pas. Comme un couteau planté dans la terre. Elle ne recule pas. Elle a peur. Elle est terrifiée. Elle est en colère. Qu’elle recule !
Trappeur.
C’est ma proie. La faim me tue depuis des jours et elle veut me voler. Qu’elle recule !
Trappeur !
Je m’agite. Je me débats.
Son murmure devient un cri qui me tape sur le crâne comme le marteau sur l’enclume. Mais il est faible. Il est trop faible. Qu’elle recule ! Je n’en ferais qu’une bouchée. C’est ma proie !
C’est un trappeur !
Il hurle et comme ça résonne… Cette conscience faible qui a pitié pour les proies. Qu’il se taise. Et elle ne recule pas. Elle est terrifiée, je le sens bien. Qu’elle recule !
Arrête !
Sisko
La bête s’avance à quatre pattes. Le frisson de la proie. Tous mes muscles se bandent, mes poings se serrent, par réflexe et le tueur ouvre déjà la gueule sur moi. Le couteau de chasse glisse dans ma main, je frappe le museau de toutes mes forces. Il couine, recule en secouant sa gueule balafrée. Je décampe. Un coup d’œil en arrière. Il a repris sa forme humaine, nu, allongé dans la neige, la tête ensanglantée entre ses mains. L’idée de l’achever me vient, mais je ne m’arrête pas, je courrai jusqu’à ce que mes jambes me lâchent. À tout instant, il peut redevenir une bête et me rattraper.
Sébastian
Je me roule sur le côté.
« Trappeur… »
Je ne me suis pas écouté. Ils ne m’écoutent jamais. Il faut craindre les louvetiers. Pas les trappeurs. Elle a dégainé une dague, je ne l’ai pas vu… J’ai faim. Elle m’a tranché le nez, je ne sens plus rien, je m’étouffe.
J’ai faim. J’ai froid.
Je dois retrouver mes forces, me nourrir, me réchauffer, reprendre du poids… Je me traîne jusqu’à l’ourse.
Je n’ai plus les crocs, mais il me reste les dents. Je mords la viande encore chaude.
J’ai tellement faim.
Les borgnés rôdent. Je dois reprendre des forces et me battre encore.
Les corbeaux croassent.
Je suis tout seul.
Je voudrais juste… le pelage d’Oran…