side_navigation keyboard_arrow_up

Le pelage

visibility 1
article 1,3k
Par Sim

Primneige 3650, Riveren

Batiste

Je claque la porte du magasin et il baisse son journal pour me voir. Je suis parti il y a deux nuits. La pleine lune approche et Fernand s’est débarrassé de toute ma steix. Sans steix, je ne peux pas vivre en ville comme eux. Il veut me sevrer, mais il ne comprend pas. Pour ne pas le tuer, je suis parti en forêt pour tuer ailleurs.

« Où t’étais encore ? J’ai bien cru que les louvetiers t’avaient eu ! »

Je grommelle et je jette le piège à ours sur le comptoir.

« Trappeur.

- Que Marcy te veille… Où ça ?

- Sisko. En remontant sa rivière. Elle l’a bien caché celui-là… »

Je remonte ma manche et lui présente mon poignet déchiré, comme la morsure d’un gros puma. Les plaies sont encore profondes et sanguinolentes mais elles se résorbent à vue d’œil.

« Heureusement qu’elle est trappeuse et pas louvetière. »

Je grogne et je passe à l’arrière, dans l’atelier. Le piège m’a coupé net dans ma course au renne, j’ai dû le casser pour m’en défaire. Je préfère voler les pièges et les revendre réparés plutôt que de semer l’angoisse chez les trappeurs. L’angoisse des trappeurs appelle les louvetiers… Les lycans préféreront toujours les trappeurs.

Fernand enfile son grand manteau en bison.

« Où tu vas ?

- J’ai tenu la boutique tout seul pendant deux jours. Maintenant faut que j’aille aider les p’tits jeunes à planifier le coup de l’arène. »

Je prends le marteau, il faut redresser les dents que j’ai tordues.

« Tu veux toujours pas que j’y aille, hein ?

- On ne sort jamais de l’arène vivant.

- Thomas et toi, vous en êtes sortis. »

J’aurais pu le tuer, là. Il ne sait rien de l’arène. Rien.

« Je suis mort là-bas. On y meurt tous. »

J’ai frappé le piège avec le marteau.

« Tu pourrais nous aider. On a des plans et faut qu’on trouve les issues les plus… »

Je ne veux pas l’entendre, je frappe encore. Il a compris et quitte la boutique. Je redresse le métal, je remets en place le mécanisme puis je range le piège avec les autres. Peut-être même que je le revendrai à Sisko, et qu’un autre lycan s’y fera prendre.

Je m’installe derrière le comptoir et j’écoute la trotteuse de l’horloge courir. Elle court, elle avance, et l’envie de mordre me grimpe des entrailles. J’ouvre mon tiroir, pas de steix, ni de pipe. Je suis pris. Il faudra que j’y retourne, courir dans la forêt, où je vais me tuer.

Il faut que ça s’arrête.

Je prends le journal de Fernand. Ça me tempère à peine.

Au moins l’envie de hurler me passe.

Mais l’envie de grogner, elle reste.

Je suis toujours la bête, je suis toujours l’anomalie, le meurtrier et le mal de toute l’humanité.

À la une : Frauca, un groupe de rebelles indépendants qui peignent sur les murs de la bourgeoisie de Vartiostar. De quoi indigner tout le gratin de la société gouvernementale. Les autres articles relatent les faits divers de la région, les campagnes de recrutement militaire et quelques prières à Marcy l’Étoile. L’armée a du mal à séduire les jeunes malgré le service militaire imposé à seize ans pour les femmes et à vingt-et-un ans pour les hommes. Les fronts de Wesniat ne bougent plus. Nous sommes toujours les ennemis. Rien ne change. J’aurais lu ce journal trois mille ans plus tôt, c’aurait été le même, et dans cinq mille, ce sera le même.

En début d’après-midi, la Guilde du Pont me ramène quatre rennes et deux bisons.

Puis c’est Sisko qui entre et qui dépose un corbeau et trois lièvres. Pour une fois, elle n’est pas difficile à la négociation. Je lui donne son argent mais elle ne quitte pas le comptoir. Alors elle sort de son sac un piège à ours cassé et ensanglanté.

Un autre lycan s’est fait avoir. Je n’en reconnais pas l’odeur. Je ne dis rien.

« Combien pour un loup ? »

C’est toujours nous les meurtriers, c’est toujours nous les victimes. Je l’aurais toisé mais je me retiens : j’ai les yeux gris, la louvetière ne cherche que ça. Je reste bien sous ma gavroche.

« Combien tu prends ?

- On ne prend pas le lycan. On peut réparer le piège…

- Je l’ai vu. »

Sisko

Une pause. Il ne lève jamais le regard, ne me considère jamais. Un manque de respect qui m’agace toujours. Parce que je suis une femme, je paye plus, ils payent moins. Parce qu’on a des seins et qu’on saigne une fois par mois, on est voué qu’à pondre du gosse ou leur sucer la bite. Pas moi, je suis Nordique et au nord, le concept de femme et d’homme ne se distingue pas : il faut survivre aux saisons de froid.

« Je l’ai vu. Grand comme un cheval. Il a tué une ourse. »

Il pose la main sur le piège tordu.

« On ne prend pas le lycan. »

J’aurais été un homme, il l’aurait pris.

Il va le prendre.

« Un hybride aux trois couleurs. Brun, noir et blanc, je l’ai vu. »

Batiste

Il n’y pas de steix dans le tiroir. Je rajuste ma gavroche et la trotteuse court toujours.

Elle insiste. L’hybride que cherchent les Révolutionnaires, ça doit être lui. Alors les borgnés roux ne sont pas loin.

Les loups du Borgne hurlent et grondent, juste derrière moi.

Ils m’ont rattrapé.

Le bourdon résonne, je vais encore entendre son fracas.

Je suis pris, il n’y a pas de steix dans le tiroir pour prévenir la crise qui vient.

Je repousse le fracas, m’efforce de garder mon calme.

« On ne prend pas le lycan.

- C’est un hybride. Je pourrais aller voir les louvetiers, ils me paieraient mieux.

- Va voir les louvetiers. »

Elle a serré les poings sur la table.

Dégage, je t’en prie dégage.

Le bourdon tonne au-dessus de ma tête.

J’ai le cœur qui saute.

Le clocher bascule, je le vois qui s’effondre.

« Je repasserai chercher le piège. »

Elle quitte la boutique, enfin.

Ça me brûle, j’ai la main qui tremble. Ça revient, je suis pris, ça revient ! Où est la steix ? Pas dans le tiroir, je cherche au fond, elle n’y est pas.

D’un coup, la cloche frappe les pavés et le cri de Vergorance me laisse sourd.

Il faut fuir, il faut courir et glisser entre les cadavres.

Je ferme le tiroir, je respire, je respire… Je prends le piège cassé, je la rapporte à l’atelier, je prends le marteau.

Où est la steix ?!

Louvetiers. Les louvetiers recrutent souvent chez les trappeurs.

Louvetiers.

Ils me traînent sur les pavés, dans l’obscurité.

Thomas crie, Zoé hurle.

Ses os ont craqué, elle a gémi et son regard est parti dans l’horreur.

« Tu m’as tuée. »

C’est remonté, vif, j’ai vomi sur le parquet.

Je suis dans un four.

Il gronde, ça crie et la cloche s’explose face à moi. Son fracas de cauchemar, encore, je l’entends, encore…

Ça dissone et ça virevolte, ça me secoue, l’arène me tue et Vergorance meurt. Je suis perdu, entre les flammes de Vergorance et les caves de Riveren.

L’argent me brûle l’avant-bras, me ronge, je vais perdre ma main et je vais mourir là !

Je voulais juste vivre !

Et je ne sais même plus à quoi ça sert…

Je me traine dans la chambre – laquelle ? – j’ouvre un tiroir, il n’y rien pour me sauver.

Il n’y a rien.

Que ça s’arrête ! Je vous en prie, que ça s’arrête…

Le parquet est dur et froid… c’est de la pierre, celle de la cage.

L’Apocalypse ouvre ses yeux dans les miens.

Il va me tuer.

Le bourdon ne résonne plus.

Zoé ne respire plus.

Commentaires

forum Fond et forme exigeant
Seuls les membres peuvent accéder aux commentaires.