Primneige 3650, Riveren
Batiste
Un courant d’air froid secoue le rideau et la lumière inonde la chambre un court instant, ça me réveille en sursaut. Ce n’est que le ciel gris et ce n’est qu’un autre cauchemar.
Je m’assois sur le bord du matelas et ma tête tourne encore. Tout est silencieux, la matinée est bien avancée et Fernand est déjà debout. J’attrape ma gavroche sur la table de chevet, l’enfonce sur mes cheveux pour que l’ombre de la visière tombe bien sur mes yeux.
Des yeux gris, ça n’existe plus. Seuls les Vergorançais en avaient. Le Gouvernement a attaqué plusieurs fois Vergorance mais c’est la Triple Union qui l’a détruite.
Il n’en reste que des cendres.
Huit ans, déjà.
Allez, réveille-toi, plutôt que prier des cendres…
Je descends dans la réserve et prends les peaux de martres. Il y a de la place dans la boutique pour en exposer quelques-unes. Quand je rentre dans le magasin, Fernand interrompt la conversation qu’il a avec son client, lequel m’interpelle :
« Bonjour. »
Je n’aime pas le sourire arrogant de ce type.
Il a le cheveu clair comme les gens de Région Centre avec une balafre sur tout le côté gauche de son visage.
Il cache trois dagues d’argent pur sur lui, ça m’hérisse le poil et me réveille tous les sens.
Je serre les mâchoires comme à chaque fois qu’un louvetier chargé d’argent débarque.
Accrocher les peaux des martres.
« C’est votre fils ?
- Mon neveu. Il travaille pour moi depuis qu’il est tout jeunot !
- Cela me fait plaisir de voir qu’il y a de l’avenir. »
Ils échangent des balivernes jusqu’à ce que je retourne dans la réserve. Ils me pensent assez loin pour reprendre leur discussion initiale.
« Un hybride tricolore ? On en aurait entendu parlé par les trappeurs, c’est rare c’genre de chose…
- Il est noir, brun et blanc.
- J’ai rien entendu là-dessus, gamin. Navré.
- Mais peut-être l’avez-vous croisé. Grand, très grand même, il passe le mètre quatre-vingt-dix. Des cheveux et des yeux noirs, avec un teint basané.
- Ah, gamin, ça m’dit rien… T’aurais pas un portrait pour voir ?
- Non… Attendez, je peux vous faire un dessin. »
De l’arrière-boutique, je me penche pour les apercevoir. Le client sort un carnet en cuir de sa veste et un crayon. Il griffonne.
La porte de la boutique s’ouvre brusquement – comme toujours avec Sisko. Elle rentre après avoir relevé ses collets. Elle pose trois lièvres sur le comptoir et toise le dessinateur. Il se redresse vers elle.
« Bonjour. Quels beaux yeux bleus vous avez…
- Et toi t’es blond comme les rempardières du Centre, rétorque-t-elle sèchement. J’en veux pour 15.
- Ah, je sais, mes parents étaient de Région Centre mais je suis né Sourien. » sourit-il tandis que Fernand estime les bêtes.
Il s’est accoudé au comptoir pour mieux lui faire face. Il a l’air plus charmeur qu’espiègle. Mais elle reste froide.
« Et comment une aussi belle fille s’est retrouvée ici ?
- Si tu cherches à te vider les bourses, va au sud.
- Je ne suis pas ce genre d’homme, mademoiselle…
- Et je ne suis pas ce genre de femme, pourceau.
- Je peux te les prendre pour 13, intervient Fernand.
- Vous avez des yeux d’un azur qui pourrait laisser croire que…
- Va pour 13. »
Sisko prend son argent et claque la porte.
« Elle n’est pas désagréable à regarder, fait l’autre en reprenant son dessin.
- Je t’déconseille de t’y intéresser.
- Avec sa tresse, là, ça fait très Nordique.
- Nordique ? Ahah sans doute qu’elle l’était… elle est là depuis qu’elle est petiote. Elle dépassait à peine le comptoir quand elle est venue la première fois. Ses yeux bleus la trahissent…
- Elle a l’air d’en avoir le caractère. Et ce caractère, on ne l’a qu’au nord… Tenez, voilà son portrait.
- Jamais vu.
- Bon… (il range son carnet) Pas d’hybride… Mais pourriez-vous me mettre en relation avec le réseau de partisans d’ici ?
- Pas sans le sceau de l’Araignée, gamin. »
Je penche la tête pour l’observer déplier un papier toujours avec ce sourire insolent. Une lettre signée de l’Araignée (le Huitième) et du Dixième. L’enfoiré. Un Révolutionnaire.
« Eh bien… J’sais pas où tu trouves tes référents, hein, mais elle m’a l’air bien vraie.
- Évidemment qu’elle l’est !
- Qu’est-ce que tu veux, dis-moi ?
- J’ai besoin de volontaires. Je dois faire sortir le lycan de Marbre. C’est un ordre qui vient d’en haut.
- Le lycan de Marbre ? J’veux bien que ça soit un symbole pacifique, mais gamin, c’est un fils de Zaol.
- Ce n’est qu’un nom. C’est un louvard doux comme un agneau. Il n’a rien de son père.
- Comment tu peux savoir ça, hein ?
- De sa cousine avec qui il a grandi. Une cousine humaine. »
Je rajuste ma gavroche.
Un lycan de Marbre parmi les humains… Ça fait plusieurs décennies que Ville-Centre a détruit leur île. Les très rares survivants doivent être éparpillés à travers Favae. Je pensais l’espèce éteinte, mais s’ils ont capturé ce louvard, c’est que certains doivent encore se reproduire quelque part…
« C’est un garçon pas plus vieux que votre neveu, j’en suis sûr. Il n’a rien à faire dans cette arène.
- C’est une engeance de Zaol, un pessière de pointeur. Qu’est-ce qui nous dit qu’il n’est pas de sa nature ?
- J’ai des grands-parents gouvernementaux, voyez où j’en suis aujourd’hui… On doit le sortir de là. Il est plus humain que vous et moi. Il a été élevé comme un humain, par des humaines, et il en a hérité leur cœur tendre.
- J’y réfléchirai…
- Et transmettez, surtout, transmettez au réseau.
- J’veux bien, mais vous avez dit que c’était un ordre d’en haut… de qui ?
- Du Dixième.
- Le Dixième ? Ma parole, qu’est-ce qu’il viendrait foutre si loin ? »
Il a le sourire qui s’élargit de manière détestable, comme le prédateur qui joue.
« Si je savais ce qu’il trame, je vous le dirais. »
Après quelques arguments supplémentaires pour le convaincre, il finit par s’en aller. Fernand regagne l’arrière-boutique pour remonter à la chambre.
« Il t’a convaincu. »
Il s’est arrêté dans l’escalier.
« N’y va pas.
- J’me suis toujours pas pardonné de pas être venu vous chercher…
- Nous n’y sommes plus.
- Je n’ai jamais fait autre chose qu’être un messager et un intermédiaire. Pas une action concrète pour vous. Pas un geste pour Vergorance. Cet ordre du Dixième, c’est mon occasion pour m’rattraper un peu avant de rendre la blouse.
- Il n’y a rien à aller sauver là-bas.
- Il y a un lycan de Marbre. …
- Cinquante-sept effloraisons, tu me disais, l’autre jour. Il n’y a rien que tu puisses faire à cet âge. Tu t’essouffles dans l’escalier et tu veux faire tomber l’arène ?
- J’te conchie… Va tenir la boutique, et que j’te reprenne pas fumer cette herbaille dans ma pipe ! »
Je n’aurais rien eu à dire.
Fernand ne m’écoute pas.