Primneige 3650, Nanama
Loïc
J’avais peu d’espoir de retrouver la fille de Galia Cériss. Mais on n’est pas un Héraut révolutionnaire sans avoir un peu de chance, n’est-ce pas ?
Le Sixième m’a appris à être un espion, le Septième m’a appris à être un assassin, le Huitième à tisser un réseau, le Neuvième a mené des armées et le Premier m’a légué une montagne de secrets politiques – qui n’est pas exhaustive. Je sais bien qu’il y a des secrets que Cériss a préféré emporter avec elle au fond de l’océan Nocturne, et quel dommage !
J’ai épluché ses mémoires, ses notes, ses dossiers, toutes ses connaissances cachées, toutes ces âmes lues et consignées synthétiquement dans un vieil abris à trappeur des Monts Watir dont seul moi en connaissait l’emplacement. Elle m’y avait emmené une fois, lorsque j’avais neuf ans et elle m’avait forcé à retenir de tête l’itinéraire qui y conduisait depuis les ruines de Vergorance.
« Tu y retourneras seulement si je suis morte. »
Cériss est morte.
Alors depuis sept ans que j’ai découvert l’existence de Galia Merida dans les écrits de Cériss, j’ai tout fait pour entreprendre le voyage qui me mène ici. J’ai fédéré des jeunes, je les ai sortis du système révolutionnaire pour en faire mes propres guerriers, j’ai lancé la construction d’une cité libre secrète en Région Centre pour les cacher et les héberger, j’ai monté une expédition pour Lavergo et j’ai choisi une équipe pour m’accompagner.
Évidemment, tout ne s’est pas passé comme prévu, nous avons essuyé quelques drames, mais toujours est-il que la fille de Cériss est juste là en face du bar où nous partageons bières, brêtes et kerkov. Elle est talentueuse avec sa voix et sa vielle à roue.
Elle lui ressemble tant que je dois admettre que ça me retourne un peu l’estomac. Cériss était un peu plus que mon mentor, elle était un peu une figure maternelle. Comme Cériss, Merida est petite et maigrichonne. Elle a son nez en trompette, de bonnes joues, de longs cheveux bruns bouclés en bataille. Je doute même, un instant, avoir affaire à Cériss elle-même plutôt qu’à Merida.
Mais j’ai bien vu la tempête engloutir le navire gouvernemental où Cériss était retenue. Et puis... la gamine que je regarde a des petites lunettes rectangulaires, des yeux noirs et son visage est constellée de tâches de rousseur. Cériss avait la peau pâle et des yeux noisette.
J’ai bien évidemment pris la peine de mener mon enquête sur la famille à qui Cériss avait confié sa fille. Deux fermiers, trois fils : un milicien, un forgeron et un apprenti en médecine.
Selon les rapports gouvernementaux, le forgeron Stepan était révolutionnaire et il aurait eu pour mission d’assassiner son petit frère Casper alors apprentis chez un médecin militaire. Comme il y avait quelque chose d’assez illogique d’assassiner un gosse de treize ans, j’ai vérifié dans les archives du Sixième et du Huitième. J’ai découvert que, d’une part, Stepan avait effectivement été un partisan révolutionnaire et qu’il avait trempé dans le trafic et le détournement d’argent, et que d’autre part, les Révolutionnaires n’ont jamais donné l’ordre à Stepan d’assassiner son petit frère.
Cette histoire tragique reste tout à fait incomplète de mon prisme.
Ce qui m’intéresse en revanche, c’est que le troisième grand frère de Merida, Leroy, a exécuté toute sa famille. Plusieurs possibilités, donc : soit elle est bénie par la sagesse de la main gauche de Marcy et a su pardonner son frère Leroy, soit le souvenir est tellement douloureux qu’elle se jette dans le déni, ou dans une fuite en avant de ses émotions, soit elle mijote une vengeance. J’ai prévu un chantage pour chaque situation.
Mais j’embêterais cette pauvre gamine seulement si je suis sûr qu’elle détient les pouvoirs de prégaté de sa mère. Sinon, cette gamine ne serait rien d’autre qu’un fardeau.
Alors je la guette pendant qu’elle joue.
Et comme Cériss, ses prunelles virent au blanc lorsqu’elle use de ses pouvoirs de prégatée. Je souris.
Elle croise mon regard et je vois sa panique : elle n’arrive pas à lire mes pensées.
Je la tiens.
Je suis actuellement en avance sur la prochaine guerre.
Merida
J’ai failli faire une fausse note. Personne n’a remarqué.
C’est comme si son livre est scellé. Je ne parviens pas à ouvrir son âme. J’ai beau tourner l’ouvrage, y mettre toute ma force, glisser mes doigts sur la reliure, lui souffler dessus, le frapper, le mordre, le jeter sur les planches du parquet de ma bibliothèque, il reste fermé.
Il a un air terriblement arrogant et il fait tourner son couteau dans sa main avec aisance.
Il sait qui je suis, c’est sûr, il sait.
Mais comment il pourrait savoir ? Je me heurte de nouveau à son livre scellé.
Je tente de contenir mon angoisse et je tourne mon pouvoir sur ses compagnons de tablée. Il est accompagné d’un Nordique, de trois Souriens, d’une lycane brune et d’une lycane hybride noire et blanche.
Ils avaient le point commun de tous détester les Révolutionnaires et d’être, soit assez convaincus par les projets de Loïc, soit assez perdus et désespérés pour le suivre. Il s’agissait du Dixième Héraut des Révolutionnaires, Loïc aux lames d’argent, il garantissait survie et protection.
Je termine la Ballade du lion d’Ikar sans accroc.
Le Dixième ? L’un des Hérauts dont le Gouvernement ne sait rien, si ce n’est qu’un assassin qui manie deux dagues d’argent. Toutes informations – ou rumeurs – transmises au Gouvernement est récompensée. Si je tiens son visage, juste là… Je pourrais être riche ! J’ai en face un jeune adulte blond au visage allongé, avec une grande balafre qui lui courre de la tempe à la joue.
Mais si c’est bien le Dixième, il faut que je déguerpisse maintenant. Je ramasse mes pièces en tremblant. Que Marcy me veille, le voilà qu’il se lève en rajustant tranquillement son manteau ! Je fourre ma vielle dans sa housse et je m’esquive dans les ruelles.
Je ne sais pas où je vais. A l’auberge Woki, je n’ai aucune protection. A l’orphelinat de Castamier ? C’est moins loin, j’espère juste qu’ils n’ont pas encore fermé le portail ! J’oblique dans la direction de l’orphelinat au bout de la rue et je presse le pas.
J’ai l’impression que des ombres me suivent et je me mets à courir. Je ne perçois aucune pensée derrière moi et cela ne me rassure en rien. J’arrive dans la grande avenue Castamier, je distingue la longue barrière en fer forgé noir de l’orphelinat, le portail et il n’y a pas un chat ! Pas même un soulard ! Où sont les patrouilles de milices quand on a besoin d’elles ? Je me retourne mais je ne vois personne. Cela ne me rassure toujours pas.
J’arrive devant le portail – il est ouvert, je le pousse avec un soupir de soulagement. Je fais bien claquer le portail : il ne pourra pas rentrer aussi facilement. Je ravale mon sanglot, j’essuie une larme en avançant dans l’allée vers la bâtisse. J’essaie d’y voir plus clair et de relire tout ce que je sais sur le Dixième, je pioche dans les livres de toutes les âmes qui ont su quelque chose : une rumeur, une information, une anecdote, un témoignage…
Élevé par les Révolutionnaire en Wesniat, il serait ambidextre, arrogant, prétentieux et doté d’un égo « à la hauteur de ses talents d’assassins », un prégaté qui courrait vite, si vite qu’il serait capable de disparaître – non un prégaté qui se téléportait, un vrai danger – un prégaté qui avait des lames d’argent à la place de ses mains.
Non, il se téléporte.
Les sources se croisent et se contredisent. Ça ne m’aide pas ! Je reprends les livres de ses compagnons de tablée. Pourquoi je n’ai pas fait ça plus tôt ?
Ils étaient partis de Gonvental pour prendre l’océan et partir en mission de recrutement sur Lavergo. Certains avaient commencé leur périple d’Elovon, d’autres d’Haute-Chance –
Il se téléporte.
Ah ! Ça ne m’apporte rien ! J’ai le Dixième Héraut des Révolutionnaires à mes trousses et pour la première fois, aucune âme ne me sauve !
Je monte l’escalier du perron, l’énorme porte d’entrée que je m’apprête à pousser.
Une main se pose sur mon épaule et je sursaute.
« Tu ne pensais quand même pas m’échapper ? »
J’ai poussé un cri en le repoussant.
Il me lâche en levant les mains en l’air avec un sourire espiègle.
Je recule et mon dos se heurte à une cloison.
Ce n’est plus dehors. Je suis dans une chambre exiguë éclairée par une chandelle aux bougies mourantes. L’enfoiré m’a téléporté. Un prégaté qui se téléporte.
« Allons, installe-toi, me proposa-t-il en me désignant le lit.
- Où est-ce que je suis ? (j’essaie désespérément de sonder ses pensées)
- Aux vieux taverniers, rue du Président. Oh, tu peux essayer de lire mes pensées, tu n’y arriveras pas. Installe-toi, veux-tu ?
- Qu’est-ce que vous me voulez ?
- Je crois que tu le sais déjà. Je t’embarque dans notre cause.
- Non. »
Comme si un chien pouvait me corrompre.
Il pouffe et il fait tourner une dague courbée entre ses doigts. Quand l’a-t-il dégainée ?
Un prégaté qui avait des lames d’argent à la place de ses mains.
Ou presque.
« Assieds-toi. »
On ne disait pas non à un Héraut.
Je déglutis et prends place prudemment sur le matelas. Il s’adosse au mur, fait disparaître son arme et retrouve son mauvais sourire.
« Tu n’as pas vraiment le choix, Merida. Tu ne t’es jamais demandé pourquoi tu étais si différente de ta famille ? Oui ? Évidemment. Tu es en tête de ma liste. Une liste que j’ai volée dans les affaires du Premier. Elle avait recensé les enfants perdus par les Révolutionnaires avec comme objectif de les ramener, plus tard. Et toi, tu es sa fille.
- Non.
- Je sais tout, Merida. Tes frères sont nés à Govia et puis après ton arrivée, tes parents sont partis loin des guerres pour Lavergo. Ta mère, Féréoline, était originaire de Vergorance et elle était une amie d’enfance de Cériss. Uldric était d’une famille de paysan vigneron, dans les coteaux de la ville.
- Non.
- Féréoline et Uldric n’ont jamais eu de fille. Elle a adopté la fille de son amie. »
Il a un ton si condescendant. L’entendre parler de Mère m’agace.
« Je connais un bon portraitiste… (Il sort un petit papier de l’une de ses poches, le déplie et me le présente) Un artiste formidable qui a vu le jour au début des années 3630… J’ai bien peur qu’il ne remplace nos meilleurs illustrateurs… »
C’est le portrait d’une jeune femme au visage fermé. C’est mon reflet. Des cheveux bouclés, un nez retroussé, des pommettes marquées, un visage rond. Seules différences, l’absence de ces horribles tâches de rousseurs, ce regard noisette et ces cheveux plus clairs.
C’est évident.
Il fallait nier.
« Je n’ai pas ses pouvoirs.
- Oh… Mentir à un Héraut, tu n’as pas froid aux yeux, se moque-t-il sur un ton mielleux. Je ne te crois pas. Sinon tu serais restée à jouer de ta vielle sans te douter de rien. »
Il aime m’agacer, c’est son jeu, pour voir jusqu’où je tiens.
« Je voulais aussi te montrer ceci… »
Il me présente un nouveau dessin.
Des mariés sur le perron de la mairie de Puisépia. Leroy.
J’ai failli la lui arracher des mains. J’aurais pu manger de rage cette image. Il a détruit ma vie et il se permet d’être heureux ? Leroy !
« Tu sais où il est ?
- Bien sûr.
- Où ça ?
- Réponds à mes questions puis on avisera…
- Je dois savoir ! »
Je me suis levée. Je dois savoir ! Il doit payer !
Le Dixième me fait signe de me taire et m’invite d’un geste élégant à me rasseoir. J’obéis, la haine en travers de la gorge. Il va me faire chanter. J’aurais dû contenir mon émotion ! Quelle imbécile !
« Comme tu as dû le lire dans les pensées de mes compagnons de route, je suis en train de créer une nouvelle organisation rebelle à Haute-Chance. J’ai quitté les Révolutionnaires, leur système est obsolète. Tu le sais aussi bien que moi, n’est-ce pas ?
- Parle.
- Tu as deux choix, Merida. Soit tu me suis et je te donne l’adresse de ton aimable grand frère, soit… je ne prendrai pas le risque de laisser une télépathe aux mains de mes ennemis, que cela soit la Vague Noire ou la Belle Alliance.
- Ce n’est pas un choix !
- C’est un choix entre la survie et la mort, sourit-il. Maintenant, j’ai besoin de tes services. Comme tu le sais, en posant le pied sur Lavergo, mon équipe s’est fait… avoir par une meute de borgnés de la Triple Union. On a perdu trois compagnons mais le corps de l’un d’entre eux n’a toujours pas été retrouvé. On l’espère en vie quelque part.
- L’hybride Sébastian, je devine en rouvrant le livre de Caliope, la lycane brune qui suivait Loïc depuis Gonvental.
- Lui-même. Je cherche des informations que tu pourrais avoir, fait-il en tapotant ma tempe. Alors ? As-tu… lu quelque chose sur notre hybride ? »
Si un lycan refuse les avances de la Triple Union de Guillaume, le lycan est tué. Tel était le cas de Sébastian. L’un des trois mille rares loups tricolores de Favae. Les lycans roux de la Triple Union (appelés les borgnés) cherchaient à le tuer.
Je n’apprendrai rien en relisant l’âme de Caliope. Je lève les yeux sur la bibliothèque. Il me faut l’un des borgnés. J’en ai sondé quelques uns ces derniers jours. L’un d’entre eux s’est d’ailleurs trahit en tentant de dévorer le cheval d’un tavernier et il s’est fait exécuté par les miliciens sur la Place Grande Blanche.
Je compile mes connaissances.
« J’ai effectivement des informations.
- Alors ?
- Je vous les donnerai uniquement si vous me donnez l’adresse de Leroy.
- Oh, tu négocies ? »
D’un coup, il est derrière moi, sa lame sur ma gorge.
« Je te propose autre chose. Je tiens plus à Sébastian qu’à toi, et c’est bien malheureux pour ta cause. Tu me dis ce que tu sais et je te laisse la vie sauve. »
Je suis tétanisée.
Articule, dis quelque chose !
« D’accord. C’est… d’accord…
- Bien. »
Il est de nouveau adossé à la cloison et me sourit. J’essuie nerveusement les larmes de mes joues. Je suis vraiment minable.
« Il... était encore en vie la dernière seizaine. Les borgnés ont perdu sa piste après Coméolex mais ils continuent de le pousser vers Riveren. dans les mailles des louvetiers de l’arène. Mais c’était un lycan qui n’était pas directement impliqué dans sa traque. Il n’en savait pas plus…
- C’est tout ce qu’il me fallait, me coupe-t-il. Je vais te raccompagner à ton orphelinat. Je reviendrai te chercher d’ici… une saison… au mieux… Je te laisse avec Salinéo, le grand Nordique, enfin… tu le connais déjà. »
Il se penche trop près.
Je sens le filet froid de la lame sur ma gorge. Il me tient la tempe avec ce sourire terrifiant.
« Ne joue pas à la plus maligne avec moi. »
Le froid primneigial me frappe avec autant de violence que son murmure. Je suis assise dans la neige, près du portail de l’orphelinat.