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L'arène tombe

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Par Sim

Primneige 3650, Riveren

Batiste

Je prends le repas sur la table ronde de l’atelier avec Fernand. On a poussé les outils même si parfois il reste un marteau ou quelques clous entre nos gamelles. J’ai fait cuir à la braise un morceau de cuisse de sanglier et on se partage les patates maigrichonnes du maraîcher. Pas un mot. L’arène tombera ce soir.

Lorsque je débarrasse, Fernand sort le plateau de Grand Guerrier.

« Une petite partie ? »

Ça m’indiffère, je vais encore perdre, mais je viens m’asseoir.

Il ouvre le jeu.

Il a beaucoup d’expérience et a souvent enseigné dans l’école de Riveren. Il a participé plusieurs fois au tournois de la cité, a gagné mais ne s’est jamais inscrit pour les concours régionaux. La vie ne lui en a pas laissé l’occasion : il a repris la boutique de tannage de son père après son exécution. Les tricheurs n’échappent pas deux fois à la corde. Il s’est occupé de sa pauvre mère, a épousé la voisine et n’a jamais eu d’enfants. Et durant un grand froid, la tuberculose les a emportées toutes les deux. Dès lors, il est resté seul, toujours dans cette boutique. Il a intégré la Toile de l’Araignée, devenant un partisan révolutionnaire. Il accumule les petites missions : coup de main, trafic d’argent, transmission de lettres, stockage d’armes et de journaux révolutionnaires.

Puis un soir de 3643, on lui a confié trois enfants vergorançais inconnus de la Vague Grise – la liste des Vergorançais survivants recensés par le Gouvernement. Thomas, Zoé et moi.

Un an après, les louvetiers nous ont trouvés, par ma faute. Ou peut-être celle de Zoé, je ne sais plus.

Je suis le seul à en être revenu, mais de l’arène, on n’en sort jamais. Je demande :

« Qu’est-ce que vous avez prévu ?

- L’arène a seize piliers porteurs. On va en faire sauter huit d’un côté pendant qu’on libérera le louveteau de l’autre.

- Vous allez libérer des monstres. Ils ont des demis. »

Les demis sont des loups qui ont dévoré leur âme humaine. Ils prennent une forme bâtarde, ni humaine, ni lupine, ni bipède, ni quadrupède…

Il relève sa gueule, deux orbites vides…

Chasse le souvenir, chasse…

Au moins, ce ne sont pas des bêtes, les vraies bêtes. Celles qui tiennent debout, plus habiles, plus…

Son museau émerge au-dessus de la bâtisse.

Il pose son immense patte sur le toit.

Il l’écrase.

Vergorance était en flamme.

Je tire sur ma roule de steix et le feu s’éteint.

Je regarde Fernand. Il m’a rendu la steix quand il m’a retrouvé sur le parquet. J’ai saccagé l’atelier. Je ne m’en souviens pas. Alors je savoure l’épice chaleureuse de la steix, fumée grise qui s’élève dans l’air, qui enterre le sauvage et les cauchemars auxquels je ne peux pas faire face. Pas encore.

Je place mes artilleurs sur la colline ouest du plateau et il déplace sa cavalerie à l’est, vers mon infanterie.

Perdre le contrôle, céder à sa folie, mêler ses deux esprits et se perdre, et parfois de manière définitive… Une fois, ça m’est arrivé, et j’en suis revenu. Pas Zoé.

J’inspire à nouveau la steix pour étouffer la culpabilité qui me remonte.

« Camille a dit qu’il s’en occuperait, reprend Fernand.

- Le blond à la balafre ?

- Oui. Il est vraiment pas con, tu sais…

- Il porte l’argent à chaque fois qu’il rentre ici et il a une belle gueule de Centriste.

- On peut lui faire confiance.

- Non.

- Mh… Les loups se méfient de l’argent et seul le louvetier porte l’argent.

- Seul le louvetier est assez riche pour s’en payer, surtout. »

Il rit, et je souris, assez fier de ma réplique. Je poursuit plus sérieusement :

« Vous allez libérer des cannibales. Il est bien prétentieux ton Camille, s'il dit pouvoir s'en occuper...

- Non, on délivrera juste le louveteau. Et peut-être qu’ils seront pas tous des enragés, peut-être qu’il y en aura des comme toi. »

Non. Les autres comme moi, ils sont morts. Un lycan qui abhorre les lycans avant de haïr les humains. Il n’y a qu’un Vergorançais pour penser en ce sens.

Fernand me prend l’infanterie.

Il vient de tomber dans mon piège ? Je n’aurais pas cru…

« Renonce.

- Non, je m’y suis engagé.

- Tu n’en sortiras pas vivant.

- Bien sûr que si ! »

Ma cavalerie prend à revers ses artilleurs grâce au pont que j’ai construit cinq tours plus tôt, son maréchal est coincé, alors je dis :

« Capitule. »

Il grimace puis me toise. Il ne changera pas d’avis.

C’est notre dernière partie de Grand Guerrier. Notre dernière soirée. Notre dernier repas est déjà terminé, débarrassé et la vaisselle, rangée. Et Fernand ne s’en rend pas compte. Il n’en sortira pas vivant. Je le sais.

Une envie irrationnelle de lui dire merci. Merci de m’avoir élevé, de m’avoir protégé, d’avoir lutté contre mon mal, d’avoir tenté de me reconstruire – mais je suis définitivement en miettes. Ça me gonfle au cœur, ce merci, comme une grande inspiration, mais pas assez vite, pas assez fort. Un manque de courage. Un déni, aussi, sans doute, comme je sais si bien en faire…

Fernand reviendra.

« Eh bien, là, tu m’as eu ! »

Il renverse le pion du maréchal. J’ai gagné…

Comme une brise qui chasse les feuilles, le merci s’en va, et me laisse le creux des regrets. L’horloge sonne dix heures. La nuit est couverte mais la lune décroissante perce à travers. Le jeu est rangé. Fernand enfile son long manteau et quitte la boutique comme s’il partait en course. Il est toujours revenu de ses courses.

Je m’assoie derrière le comptoir et j’écoute la trotteuse. Je ne compte pas ses tours, je me concentre sur sa course folle. Elle ne s’arrête jamais de courir, pour faire avancer les autres. Elle est pressée, elle s’essouffle, toujours dans l’effort pour faire tourner le système, pour fuir ce qui la précède.

« Cours… »

Elle chasse les résonances de l’arène mais fait sonner le pendule à onze heures. Je n’entends pas le pendule. J’entends le bourdon de Vergorance tonner. Je frémis, un écho en ricochet dans ma tête, et la trotteuse continue mais ne chasse pas le bourdon.

Imprimé sur le mur, les yeux violets de l’Apocalypse se posent sur moi.

Je mets les feuilles séchées dans la pipe, je l’allume…

Je m’affaisse dans le siège et je respire, tout perd son contraste, le bourdon s’éloigne et l’Apocalypse ne viendra pas. Après tout, c’est irrationnel de penser qu’il viendrait détruire une cité-libre si loin de son territoire. Ici, l’Apocalypse ne viendra pas. Il n’y a que cette trotteuse infernale, qui court, qui court toujours…

« Cours, louveteau, cours. »

Je me réveille en sursaut. Minuit n’a pas sonné. Il ne reste que des cendres de la steix et Sisko a ouvert la porte de la boutique avec grand fracas. J’attrape mon gavroche d’un coup de main et je pars dans l’atelier récupérer le piège réparé. De retour, je lui dis :

« 4 fenworks. »

Elle ne répond pas, le nez plissé, les sourcils froncés, les deux mains bien à plat sur les planches. Je ne la regarderai pas.

« Prends le loup. »

Je garde les yeux sur le piège, pose mes poings sur le comptoir.

« On ne prend pas de lycan.

- Les louvetiers ne vont rien m’en donner. Ils vont le chasser eux même en saccageant mon territoire, en prenant mon gibier et le pelage de mes lynx. »

Cela ne me concerne pas.

Elle jette un coup d’œil dans l’arrière-boutique.

« Où est Fernand ?

- Dehors. »

Elle marmonne un juron en se tournant vers les fenêtres. Il neige assez fort.

« Par ce temps ? Il va chopper la mort. »

Je hausse les épaules. Elle revient vers le comptoir.

« Ils volent. Ils volent les trappeurs, et sans trappeurs, vous mourrez.

- Il y aura toujours des trappeurs.

- Si tu prends le loup, il y en aura toujours, oui. Si tu ne le prends pas, ils vont me prendre mon territoire et celui de mes voisins pour l’abattre. Ils vont en profiter pour abattre nos ours et nos lynx. Et on perdra des années de gibier !

- On ne prend pas de lycan. 4 fenworks. »

Sisko

Il est sec. Pas un regard. Pas une considération. Pas une miette de respect. Ça ne m’agace plus. Ça m’énerve, pessière !

« Prends le loup et sauve tes trappeurs.

- 4 fenworks. »

Je frappe du poing, le piège s’en referme, je le saisis par le col comme je saisis les soulards qui osent me toucher à la taverne, mais je lui épargne ma droite dans sa gueule.

« Prends le loup ! »

Je suis plus petite et je l’ai pris si violemment qu’il s’en est redressé. Et comme j’ai accroché son regard au mien, j’ai vu le gris et j’ai lâché net. J’ai reculé, aussi, de choc. Un Vergorançais, sous mon nez depuis six ans. Un Vergorançais absent de la Vague Grise.

Comme Mia l’a été.

Et Batiste grogne comme le loup.

Loup.

Il ne prend pas le loup parce qu’il en est un. Son charisme me tombe sur les épaules. Ma faiblesse me jaillit à la figure, seule face à un prédateur, meurtrie et apatride. Pas d’alliés, pas de famille, pas de tribus, pas d’échappatoire. Dans un territoire où je n’ai pas ma place, si loin du Nord.

Ne bouge pas, fait face. Si tu cours, il te rattrapera.

Et alors ? Lutte ! Le Nord t’appelle ! Réveille-moi, trappeuse, tu n’es pas une proie.

Je tiens son regard, son charisme ne suffira pas.

Je ne le vaincrai pas seule. Je dois prévenir les louvetiers.

Alors cours, et cours plus vite que le loup.

Batiste

La trappeuse se précipite hors de la boutique.

Je gronde.

« Louvetiers ! Louvetiers ! »

Je saute par-dessus le comptoir et je m’élance après elle, dehors. Ce n’est pas la première à me démasquer, et sûrement pas la dernière. Je me suis toujours arrangé pour faire taire ceux qui savent. Je la rattrape, je la prends par derrière et l’étrangle. Elle se débat.

Et soudain, la terre tremble, les murs résonnent, s’effritent et quelques pavés sautent.

Elle m’échappe.

Je grogne.

Sisko

Après le tremblement de terre, il m’attrape la capuche, je donne un coup de coude et je lui enfonce mon couteau au ventre. Il lâche un cri de douleur et bascule en arrière. Son sang gicle sur la neige. Je pourrais essayer de l’achever, mais je dois courir ! Fuir tant que je peux, crier aux louvetiers ! Les loups sont parmi nous !

Il se relève.

Il se relève avec mon coup de couteau ?

Il me rattrape encore et me saisit le col. Il n’y aura pas un deuxième tremblement de terre pour me sauver.

Batiste

Je ne manque jamais la jugulaire.

Une femme passe en hurlant.

Ça me déconcerte un instant de trop.

Il y a comme… un air de panique.

Sisko

Une femme hurle, hystérique, en courant plein sud. Une dizaine d’autres la suivent, puis encore plus. Batiste raffermit sa prise, il va me saigner dans la seconde et un cheval fou nous fonce dessus.

J’arrache ma capuche, je m’esquive et il se prend le canasson de plein fouet. Il est sonné.

C’est une foule que j’essaie de remonter à contresens. Je n’arrive pas à me faufiler ! Ils sont tous fous de panique ! Je me fais bousculer, tout tourne et ça hurle.

Il m’agrippe, en veut encore à ma gorge.

Batiste

La jugulaire.

Une bête rugit.

Son charisme me fige par surprise. Je lève les yeux vers lui qui avance dans la grande avenue. La proie que je tiens se tétanise mais l’instinct de chasse m’échappe.

Le demi culmine à trois mètres, il est campé sur ses énormes pattes musclées dont toutes les veines ressortent. Ses membres postérieurs sont beaucoup plus trapus, plus épais, plus forts que les antérieures. Une anatomie difforme qui ne lui permet pas d’être bipède. Sur son large cou trône sa sale gueule venue des cauchemars : sa face est ronde comme l’humain ; son museau s’écrase ; sa bouche n'a ni lèvre ni babine ; mais il a les canines disproportionnées, laissant ses glaires et du sang dégouliner ; ses yeux écarquillés sont vides et fous.

Ni humain, ni loup, le demi.

Il est affamé.

Son cuir sale est labouré par des cicatrices blanches, infectées ou boursouflées : il est troué de plaies à l’argent.

Il mord dans la foule, arrache le buste d’un enfant, décapite un homme. Juste derrière, un autre au cuir plus clair détruit les murs d’une auberge.

L’auberge de Golfy où Sisko loge.

Un loup rachitique – bien à quatre pattes celui-là – nous bouscule, il tient dans sa gueule une femme qui hurle encore.

L’arène est dehors.

Fernand.

Sisko

Il me lâche et remonte l’avenue à contresens, comme s’il m’a oubliée.

C’est tant mieux, parce que je l’oublie aussi.

Le monstre brun pénètre chez Golfy. Je n’ai jamais vu ça. Je savais que les loups pouvaient se redresser sur leurs pattes arrière, mais je n’en imaginais pas l’horreur. Joris l’ivrogne se fait arracher la tête et son fils se défenestre pour fuir. J’entends Golfy quelque part qui beugle des ordres à l’étage. Ma chambre est là-haut, avec mes couteaux, mon arbalète et mes carreaux. Ils sont perdus. Je le sais, je l’ai déjà vécu, ce n’est même pas la peine d’essayer. C’est ça le fléau. Il faut partir. Je serre tellement les poings que je pourrais m’en péter les doigts.

L’abandonner, ça me demande plus que ce que j’aurais cru, je dois m’obliger à me rappeler tous ses mauvais côtés. Toujours levé du pied gauche, un rat qui m’augmente toujours plus la rente, et qui, depuis un an que je suis adulte, cherche à me mettre dans son lit. Je prends la colère. Je renonce à tenter la gueule du loup.

Quand le reste me reviendra, j’en ferai le deuil.

Riveren tombe.

L’occasion de survivre se provoque. Je bouge. Les loups pourchassent la foule, les épées glissent de leur fourreau et se mettent à raisonner dans tous les quartiers. Les archers et les arbalétriers tirent à vue. Parfois, aux fenêtres, les mousquets tentent de tirer.

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