« L’enfance ne disparaît pas : elle se cache dans ce que nous devenons pour mieux nous reprendre. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
S’occuper d’un potager n’est rien d’autre qu’un pacte avec le temps. Sotrelle grattait la terre d’un ongle noirci, remuait les racines lentes, écoutait le murmure des pousses qui hésitaient avant de percer. Rien ne se pressait, tout attendait. Elle nourrissait sans hâte, taisait son impatience, acceptait que certaines semences préfèrent dormir longtemps, petits cœurs rancuniers ; à l'image du sien. Elle savait que les saisons avaient leur humeur, parfois cruelle. Alors elle incantait bas, aux germes et aux ombres, les conjurait d’un ton maternel.
Dans ce jardin tordu de vie et de mort, les légumes portaient des âmes. Les carottes de suie, au jus orange sale, poussaient dans la lumière du crépuscule ; leurs racines noires retenaient la nuit entre leurs doigts maigres. Les concombres-lunes luisaient entre les feuilles en des lampes d’eau verte qu’on aurait oubliées là depuis un autre siècle. Les tomates du silence, pâles et closes, apparaissaient sans fleurs, gonflées d’un murmure qu’il fallait respecter : un mot trop haut les faisait se rider aussitôt.
Plus loin, les courges dormantes gonflaient, énormes, leur peau veinée de reflets dorés. Sotrelle marmonnait souvent qu’elles respiraient, qu’elles rêvaient peut-être. Elle les laissait dormir tout l’hiver, par crainte d’en réveiller les visages que les fibres dessinaient sous la chair. Entre leurs ventres, s’entremêlaient les oignons des larmes claires qui faisaient pleurer le cœur mais pas les yeux. Dans un coin plus sec, là où la terre se gorgeait de restes enfantins, pendaient les haricots de cendre, frêles et poussiéreux.
Sotrelle ne cultivait pas pour nourrir, mais pour se souvenir : la graine, la pousse étaient de lentes prières versées au fiel qu’elle portait contre les hommes.
Dans le souffle du soir, le potager lui répondait : il bruissait, respirait, patientait et, de temps à autre, il recrachait des fragments oubliés de ses œuvres passées.
Un matin, alors que la besogne lui courbait l'échine, un coup de bêche fendit le sol, et du ventre sombre de la terre remonta un lambeau de tissu. Effiloché, certes, mais le souvenir qu’il réveilla avait la fraîcheur brûlante d’hier.
Lui apparut, dans un éclat brutal, la fillette qu’elle fut : Prune.
Ses cheveux s’échappaient en mèches folles sous un foulard trop grand. Elle portait un tablier de fermière, rapiécé aux coudes et constellé de taches : fruits, suie, sang, on ne savait plus. La toile rêche pendait de travers sur sa robe d’un bleu passé, et à ses pieds nus s’accrochaient des brins de foin et de cendre mêlés.
Elle revoyait la boucle du ruban, ternie par la fumée, et le bouton manquant qu’elle n’avait jamais pris le temps de recoudre.
C’était cette Prune-là, frêle et droite dans la lumière du brasier, qui regardait sans ciller la maison s’effondrer sur les siens.
Sotrelle sentit la bêche lui glisser des mains. Le lambeau de tissu était chaud. Sotrelle l'observa longuement, le fit glisser entre ses doigts calleux. La chaleur qu’il dégageait n’était pas celle du soleil ni de son effort. Elle plissa les yeux, attentive. Aucune flamme, aucun charbon, rien qui puisse expliquer cette tiédeur obstinée. Le tissu gardait la mémoire d’un feu qui ne s’était jamais vraiment éteint.
Elle s’accroupit, posa la main sur la terre fraîchement retournée : aucune trace d’enchantement. Pourtant, quelque chose vibrait, juste sous la surface.
Sotrelle se redressa lentement. Elle n’avait pas peur ; la peur elle l’avait quittée depuis longtemps. Sa curiosité, elle, demeurait intacte. Elle porta le tissu à hauteur de son visage, huma l’air. Une note âcre, mêlée de suie et de sel. Puis, un parfum de coing mûr.
Elle glissa le lambeau dans la poche de son tablier, songeuse.
Le vent s’était levé, léger. Au bord de la clairière, des tiges de seigle se courbaient toutes dans la même direction : celle du vieux chemin, celui qu’elle n’avait pas pris depuis des lustres.
Le lendemain, avant de partir, elle regarda une dernière fois l'intérieur de la chaumière et se tourna vers le miroir. C’était un petit miroir cloué au mur depuis si longtemps que la mousse y gagnait déjà les bords. Elle y vit son visage : les rides profondes, la peau tirée, les yeux que le temps avait rendus pâles.
Elle sourit.
Ce visage, elle l’avait mérité. Il avait tout vu, tout bu, tout gardé. Mais il n’était plus celui qu’il fallait pour ce voyage. Elle prit le lambeau de tissu et le posa contre sa poitrine. Un battement. Puis deux.
Un souffle chaud traversa la pièce, fit vaciller la flamme du poêle. Les murs se resserrèrent et le silence s'imposa. Sotrelle ferma les yeux. Elle murmura quelques mots ou plutôt des sons que les enfants inventent quand ils veulent parler aux bêtes ou au vent. Des syllabes d’avant la mémoire. Le tissu se mit à luire doucement, une lueur de braise sous la toile.
Quand elle rouvrit les yeux, ses mains n’étaient plus celles qu’elle connaissait. Plus fines, plus vives, tachées de terre et sans tremblement. Sa taille s'était réduite, sa respiration s’était faite plus claire. Les boucles de ses cheveux avaient retrouvé leur couleur de châtaigne brûlée. Dans le miroir, c’était Prune qui la regardait.
La fillette inclina la tête, et sourit à elle-même. Ses yeux brillaient d’une profonde gravité. Elle glissa le lambeau dans la poche de son tablier bleu, ajusta le foulard, le même, le vrai, et sortit.
Dehors, les légumes d’ombre inclinèrent leurs tiges, les courges dorées soupirèrent bas. Prune leur fit un signe de la main. Elle ne prit rien avec elle, sinon le souvenir de leur respiration lente. Puis elle s’engagea sur le vieux chemin.
Ses pas la portaient plus loin du monde des vieilles choses et plus près du murmure qui l’appelait. Sous ses pieds nus, la terre vibrait, heureuse de retrouver son enfant perdue. Dans le vent, très loin devant, quelque part entre la cendre et la brume, une voix chuchotait son nom :
Prune…