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Gratte et Vif

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« Les hommes les plus vrais sont souvent ceux que la vie a déjà usés. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La lune marchait seule dans le ciel, lente et fatiguée. Sous elle, la campagne dormait mal. Les champs d’automne, ras et luisants, respiraient la pluie du soir ; les arbres, tordus par le vent, priaient pour ne pas tomber. Le chemin détrempé serpentait entre les haies comme une cicatrice pâle.

Depuis une Lune, Nuri et Marjine erraient sans ancrage, deux ombres en quête d’horizon. Le chariot avançait là, à pas comptés. Ses roues gémissaient et les cailloux de la route faisaitent tinter les harnais de Brindille.

Sur la banquette, enveloppés dans leurs manteaux, Nuri et Marjine regardaient sans parler le monde défiler : la nuit, les flaques, les herbes couchées sous la rosée.

Le silence dura longtemps. Puis Nuri souffla, la phrase qu’il portait depuis des heures refusait de se taire :

— Le mal véritable ne réside pas dans les fautes visibles…

Il s’interrompit, le regard perdu dans la nuit.

— … mais dans la perte de sincérité, dans la complaisance, dans le rire faux.

Il répéta lentement les mots, les mâchant comme s’ils lui faisaient mal.

— C’est ce qu’a dit Marcelin avant de nous quitter. Tu te souviens ?

Marjine se tourna vers lui. Elle hocha la tête. Ses doigts, hors du châle, tracèrent une courbe, puis un éclat, une étincelle qui disparaît.

— Oui, c’est ça : la sincérité qui s’éteint.

Il pinça les lèvres.

— Dis-moi, qu’est-ce que ça veut dire vraiment ?

Il sourit, sans joie.

— On ne fait pas le mal en trahissant, en blessant mais en se mentant à soi-même ?

Il eut un rire bref, nerveux.

— Si c’est vrai, alors on est tous perdus.

Brindille souffla, secoua la tête, et le chariot oscilla sur la route. La lune glissa sur le flanc de l’animal en une douce caresse. Nuri murmura :

— Tu ne dis rien, toi.

Il se tourna vers Marjine qui regardait droit devant elle. Elle leva la main, fit le geste d’un masque qu’on retire de son visage, puis laissa tomber sa paume ouverte sur sa poitrine. Nuri la contempla un moment.

— Oui… ne plus jouer. Être vrai, même quand c’est laid.

Il soupira.

— Facile à dire.

Le vent s’éleva et fit les branches nues. Une pluie fine se mit à tomber, plus brume qu’eau. Les gouttes, sur la toile du chariot, sonnaient des secondes qu’on compte sans savoir pourquoi.

— Tu sais, j’ai voulu partir pour vivre quelque chose de grand ; découvrir, affronter, trouver la Mésange, peut-être même lui parler.

Il se mordilla la lèvre.

— Mais plus on avance, plus j’ai l’impression qu’elle n’existe pas dehors.

Il posa sa main sur sa poitrine.

— Elle est peut-être là. Dans les fissures, justement.

Marjine fit un petit geste d’approbation. Elle traça de ses doigts deux lignes qui se croisèrent, puis se séparèrent : le cœur et la faille. Puis elle leva un doigt vers la lune.

Nuri suivit le geste.

— Oui… elle aussi, elle ment un peu, non ? Elle brille, mais de la lumière des autres.

Un sourire las lui vint.

— Peut-être qu’on est pareils. On s’éclaire des vérités qu’on nous prête.

Le chariot s’enfonça dans un creux boueux, puis remonta en grinçant. Autour d’eux, le vent jouait dans les haies.

— Alors, peut-être que chercher la Mésange, ce n’est pas la trouver. C’est juste… arrêter de tricher avec soi.

Marjine posa sa main sur le bois du chariot. De son ongle, elle grava un signe minuscule : une aile stylisée. Puis elle souffla dessus comme sur une braise invisible. Brindille hennit, baissa la tête, et ralentit son pas. Leurs ombres glissèrent sur la route ; deux feuilles collées par la pluie.

Très loin, dans la brume, une note monta, un son léger, un souffle de flûte ou un rire étouffé. Nuri leva les yeux, le cœur battant.

— Tu as entendu ?

Marjine ne répondit pas. Elle regardait la lune, et dans ses yeux, il y avait ce calme des gens qui comprenaient.

La note vibrait dans la brume. Elle s’étira puis devint un cliquetis de fer, un seau heurtant une pierre, le claquement d’une porte mal fixée. Une lumière vacilla au loin, orangée, noyée dans la buée du monde.

Marjine se redressa d’un coup. Ses yeux brillaient, animés d’une fièvre douce. Elle posa sa main sur le bras de Nuri, puis montra l’horizon d’un geste vif. Ses doigts dessinèrent une volute de fumée, un toit bas, une fenêtre allumée.

Le chariot prit de la vitesse. Le chemin s’élargit, se creusa en deux ornières remplies d’eau sombre. Autour, les haies se refermaient. La campagne sentait la paille mouillée, la cendre froide et le fumier. Une silhouette de chien aboya sans conviction, puis disparut derrière une barrière branlante.

Enfin, la ferme apparut. Trapue, solide, posée là, poing de pierre au milieu du vallon. Les murs croulaient sous la mousse et le lichen, le toit perdait des ardoises, et de minces filets d’eau tombaient des gouttières trouées. Des granges formaient un U autour d’une cour boueuse où luisaient des flaques. Une lanterne battait sous un auvent, soufflée par le vent, projetant des ombres tremblantes contre les murs.

Sous cette lumière chancelante, un homme se tenait, occupé à se gratter la poitrine d’un geste absent. Il portait une chemise grossière, tachée de sueur et de terre. Sa peau, marquée de plaques sèches, le démangeait jusqu’à la douleur. Ses ongles entraient dans sa chair comme des herbes sèches qu’on arrache. Ayant entendu les nouveaux arrivants, il lança sans lever la tête :

— Vous êtes d’la route ?

Sa voix était rocailleuse, râpeuse, du bois mal poncé. Nuri descendit du chariot. Ses bottes s’enfoncèrent dans la boue froide.

— Oui. On cherche du travail. Une semaine peut-être.

L’homme haussa vaguement les épaules, tout en poursuivant son grattage mécanique.

— Y en a. Toujours. Faut ramasser les betteraves. C’est pas payé cher.

Le vent rabattit son manteau contre lui. Derrière, Brindille souffla et secoua sa crinière mouillée. Marjine sauta à bas du chariot. Silencieuse, elle mima doucement : ramasser quelque chose, le déposer dans un panier, puis traça la forme d’un pain coupé. Elle souriait.

L’homme s’interrompit enfin, un peu surpris, ses doigts suspendus sur sa nuque rouge.

— Ah toi, tu parles pas, hein ? C’est pas grave. Ici, on parle surtout avec le dos, avec les mains.

Il eut un petit rire, bref, qui mourut vite.

— Moi, c’est Gratte.

Comme pour confirmer, il recommença aussitôt à frotter sa peau.

La porte d'une grange s’ouvrit dans un grincement long et humide. Un géant apparut. Immense, épaules larges mais tordues, une plus haute que l’autre. Son crâne rasé brillait de plaques sèches éclairées par la lanterne. Il portait un seau d’eau à deux mains ; l’eau débordait, trempant ses bottes de cuir craquelé. Gratte appela :

— Vif ! Viens voir du monde !

Le colosse dressa la tête. Ses yeux clairs pétillèrent. Il avança, ses pas faisaient gémir le bois de la passerelle. Il s’arrêta devant le chariot, un immense sourire fendait son visage. Il lança fièrement :

— Bonjour du vent !

Nuri cligna des yeux, surpris, puis souffla, amusé :

— Bonjour, mon grand.

Le sourire de Vif s’agrandit, prêt à avaler tout son visage.

— Le chant ? Oui ! J’aime les chants !

Gratte éclata de rire, un rire éraillé.

— À moitié sourd, faut pas lui en vouloir. Il comprend ce qu'il peut.

Marjine leva les mains. Doucement, elle dessina un oiseau. Ses doigts traçaient une aile, puis une autre. Vif resta bouche bée, hébété devant tant de délicatesse :

— Oh ! Refais !

Elle recommença, plus lentement. Le geste devint une danse. Le géant, transporté, imita les ailes maladroitement. Son grand seau bascula, éclaboussa de boue les bottes de Gratte, les jambes de Nuri. Un éclat de rire général jaillit, rincé de toute honte. Même Brindille hennit en secouant la tête.

Nuri regardait sa complice muette qui dansait, ce géant à l’âme simple, cet homme qui se grattait pour ne pas penser ; et il sentit quelque chose se dénouer dans sa poitrine. La vérité ne criait pas toujours. Parfois, elle tenait dans un geste maladroit, une pluie glacée, un sourire sale de boue.

Il pensa que la route vers la Vieille Mésange passait peut-être par là : par la fatigue, le rire, et ces gestes simples qu’on ne triche pas.

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