« Ce que l’on prend pour un conte est souvent un avertissement qui a appris à chanter. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
Veuillez prêter l’oreille à ma chanson frivole,
Qui trotte, qui rit, qui s’envole en farandole.
Mais gardez vos âmes, si tendres, si polies :
Sous mes couplets clairs dorment des folies.
Car je ris d’un conte aux odeurs de sang,
D’une dame exquise, aux gestes charmants.
On la nommait, douce ironie étrange,
La vieille, la très vieille Mésange.
Un nom d’oiseau, n’est-ce pas, tout en grâce ?
Ses ailes sont de peau, cousues à la hâte.
Et son chant, lorsqu’il monte au crépuscule,
Fait pleurer les bêtes et frissonner les pendules.
Dans sa clairière tordue, sous les branches moites,
Sa maison s’étire, béante, étroite.
Les murs, veinés comme des chairs blessées,
Battent d’un pouls discret, difficile à nier.
La Mésange y pétrit des douceurs subtiles,
Avec des doigts souples, précis, dociles.
Elle y mêle farine et sucre en pluie,
Et un soupçon de rêve… ou d’enfant, parfois, la nuit.
Ses fourneaux ronronnent de feux carnassiers,
Ses marmites rient, ses cuillères ont prié.
Elle goûte, chantonnant : « C’est tendre, à souhait ! »
Mais nul ne sait jamais qui l’aidait à souper.
Son jardin est splendide, ses lys s’inclinent,
Ils boivent au matin des rosées sanguines.
Et sous chaque tulipe, dans la terre polie,
Sommeille un petit pied nu, bien enfoui.
Au crépuscule, elle file ses dentelles,
De fil d’argent, de nerf, et de ficelles.
Elle tricote des bonnets, des gants charmants,
Pour des têtes qui dorment sans leurs corps d’antan.
Et sur ses étagères, d’un calme inhumain,
Reposent des poupées à la peau de satin.
Leur bouche entrouverte murmure parfois :
« Maman, je t’aime encore… mais je suis transi de froid. »
Pourtant, au matin, tout semble exquis :
Des odeurs de miel, des chants d’esprit.
La Mésange, du seuil, d’un ton cristallin,
Chante : « Entrez, petits ! goûtez mon raisin ! »
Oh, qu’elle est charmante, la vieille au tablier,
Ses joues rosées, son rire bien élevé.
Mais ceux qui franchissent sa porte vermeille,
Ne ressortent jamais, sinon en jus de groseille.
Car l’on dit qu’elle aime, au fond des bois clairs,
Chanter aux enfants qui se font l'air fier.
Et quand l’un d’eux répond, distrait, sans prudence,
Elle cueille sa voix, et garde le silence.
La Mésange, voyez-vous, ne chasse point :
Elle invite. Elle sourit. Elle peint.
Et d’un mot si doux qu’il en devient froid,
Elle brode vos songes et votre effroi.
Elle choisit ses hôtes avec grand soin :
Les rieurs tristes, les menteurs divins.
Ceux qui feignent d’aimer, ou qui veulent trop plaire,
Elle les garde, pour le dessert.
Ris faux, que ton rire claque et sonne,
Fais d’une larme d’autrui une plaisanterie bonne.
Claque la porte aux remords, même au soleil,
Porte le mépris comme des boucles d’oreilles.
Vends le nom d’un ami pour un regard plus haut,
Mets ton sourire en lot, monnaie pour un fardeau.
Chante l’éloge du bruissement cruel des rues,
Fais du chagrin d’un autre un feu où tu tues ton ennui nu.
Fais d’un aveu volé un ornement frivole,
Prête ta voix au vent, qu’elle mente, qu’elle cajole.
Mange le pain qu’on te tend sans honneur, sans merci,
Et garde en poche un secret coupable, poli.
Applaudis la chute, danse sur la peur qu’on nomme,
Fais du silence d’autrui la substance de ton baume.
Que ta vanité soit un phare trompeur, ardent,
Et que ton cœur se vide, aussi froid que du fer blanc.
Alors viendra la Mésange, non pas pour votre plaisir,
Mais pour te récompenser d’avoir mal agi,
Elle réclame un coin de ton calme, une certitude,
Et tisse, en échange, le fil glacé de la solitude.
Tu garderais tes trophées, tes sourires et tes jeux,
Mais tu perdras la paix de croire en tes aveux.
Chaque plaisanterie portée reviendra en écho,
Et dans le miroir, ton visage dira : « Je savais trop. »
Si tu veux te faire trouver, choisis bien ton péché,
Mais sache qu’un prix autre qu’argent doit être payé :
La mémoire qui vous défend, l’innocence qu’on rêve,
S’étiolent en secret et la nuit les enlève.
Si donc, un soir, la brume sent la cannelle,
Et que le vent siffle d’une voix bien belle,
Ne riez pas ou du moins, pas fort :
C’est elle, la Mésange, qui rit de votre sort.
Si d’aventure, une ombre au loin fredonne,
Une chanson d’enfant, mais que nul ne connaît,
Fermez vos yeux, baissez la tête… ou pardonne
Car elle chante pour votre âme dévorer.
***
Poussière dorée refusant de s’allonger, le silence mit du temps à retomber. Brindille renifla doucement, puis se coucha sur le flanc, l’oreille basse.
La flamme de la bougie, émue, hésita à mourir.
Nuri rompit enfin le charme, d’une voix basse et coupable :
— Alors… c’est ça ? Pour la trouver, il faut mentir, blesser, trahir ? Se faire vil pour mériter sa venue ?
Il y avait dans son ton une ironie qu’il n’arrivait pas à habiller d’humour. Il ajouta, plus sombre :
— Se comporter comme des voyous ? Voilà la leçon ?
Marjine, elle, ne parla pas. Ses doigts dessinèrent dans le vide un cercle brisé, puis un point au centre ; une cible incomplète. Marcelin suivit ce geste du regard, songeur. Il eut ce petit rire fatigué de ceux qui connaissent beaucoup de choses pour s’en amuser.
— Pas tout à fait.
Il se redressa un peu, appuya les coudes sur ses genoux, et laissa sa voix reprendre sa lente musique de conteur.
— Les histoires mentent souvent, mais leurs mensonges sont des miroirs. Ceux qui entendent les mots croient qu’ils parlent du monde ; ceux qui les écoutent vraiment savent qu’ils parlent d’eux. La Mésange n’aime pas les voyous : elle aime ceux qui le deviennent sans le vouloir. Ceux qui se perdent en croyant bien faire. Ceux qui, pour sauver, abîment. Ceux qui rient pour ne pas pleurer.
Il leva un doigt vers la lune, fine comme une plume d’acier.
— Tu vois, Nuri, il n’y a pas de chemin qui mène droit vers elle. Il faut pencher un peu le cœur, de travers, un miroir fêlé en somme. C’est dans la fissure qu’elle passe.
Marjine posa sa main sur le sol humide, y traça un mot invisible, puis le lissa aussitôt. Marcelin hocha la tête :
— Oui. Lire entre les lignes. Et marcher entre les traces. C’est là que la Mésange rôde. Pas dans la faute, mais dans l’ombre du pardon.
Un souffle léger passa, et la flamme vacilla, traçant sur leurs visages des éclats mouvants.
Le saltimbanque reprit, plus bas, pour lui-même :
— On ne l’approche pas en se salissant exprès. Elle déteste la comédie. Mais qu’un seul homme se découvre imparfait, sincèrement, et elle viendra rôder près de son épaule. Pas pour le punir. Pour lui rappeler qu’il est toujours vivant.
Il se leva, rajusta sa cape, et fit craquer ses doigts.
— Voilà votre premier pas, mes amis : ne pas jouer le rôle qu’on croit devoir tenir.
Soyez vrais, même dans vos failles. Et surtout, ne riez plus pour cacher la peur. Riez pour lui survivre.
Nuri baissa la tête et murmura :
— Facile à dire.
Marjine, d’un geste d’oiseau, traça un battement d’ailes pour lui répondre : essaie seulement.
Marcelin les regarda tour à tour, longuement, puis ajouta, à voix perdue :
— Quand la Mésange viendra, vous ne la verrez peut-être pas. Mais vous saurez qu’elle est là, car vos ombres seront deux fois plus longues.
Il sourit, un sourire de clair de lune.
— Et maintenant, dormez. La nuit a des oreilles, mais elle a aussi des songes.
Il s’éloigna vers la place endormie, son pas avalé par les pavés.
Nuri resta un instant immobile, les yeux sur la flamme vacillante.
— Lire entre les lignes... Nous voilà bien avancés.
Dans sa voix, il y avait le respect maladroit de ceux qui pressentent qu’ils viennent de recevoir plus qu’une leçon.
La lune, complice, fit mine de détourner le regard.
Brindille soupira.
Et la bougie, enfin, s’éteignit sans bruit.