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Le héraut écarlate

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« Le Parakoï ne juge pas le monde : il le nomme, et ce qu’il nomme finit toujours par brûler. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La pluie ne tombait plus, elle s’abattait, drue, serrée, une poignée de graviers liquides lancée contre leurs corps. Ligotés, les poignets meurtris par la corde resserrée dans la panique, Nuri et Marjine sentaient les gouttes frapper leur peau, percussion glacée répétée jusqu’à l’obsession.

La boue les engloutissait lentement. Elle montait le long de leurs flancs, collante, une peau étrangère tirant sur leurs vêtements trempés, la terre voulait les reprendre avant que l’aube ne les délivre.

Le froid n’était plus une température, c’était une matière.

Il s’infiltrait sous les vêtements, serpentait dans le dos, s’enroulait autour du ventre. Il se déposait dans les os avec la patience d’un parasite. La pluie, elle, traçait des rigoles glacées sur leurs nuques, courant en lignes fines et obstinées jusqu’à disparaître entre leurs omoplates.

Allongés, les joues écrasées contre la terre détrempée, ils ne distinguaient plus ce qui était pluie, sueur, ou larmes. Tout s’était fondu dans la même eau qui leur collait à la peau.

Un claquement de tonnerre hérissa la boue sous eux. Les gouttes éclataient à la surface en une myriade d’aiguilles, et le ciel vibrait du dernier impact, un cœur monstrueux battant quelque part dans les nuages.

La corde, gonflée d’eau, mordait davantage au moindre mouvement. Nuri tentait parfois de resserrer ses épaules, doucement, pour trouver une ouverture, mais la fibre râpait sa peau, la déchirait par endroits. Marjine, elle, ne bougeait presque pas.

Elle respirait vite ; le souffle devenait une onde de choc qui lui vrillait le corps. Le froid entrait en elle, toujours plus profondément, seconde après seconde, une lame qu’on enfonce lentement.

Le ciel, toujours agité de grondements, se penchait sur eux en une voûte prête à s’effondrer. Seule la foudre éclairait par instants les deux cadavres noircis, tordus dans la boue à quelques pas d’eux.

L’odeur persistait, âcre, métallique, portée par le vent. Elle venait s’insinuer entre deux souffles, leur râper le fond de la gorge.

Et sous cette pluie interminable, sous cette terre qui tentait de les engloutir, leurs corps n’étaient plus que chair contractée, eau glacée et boue vivante.

Ils n’avaient plus de force, plus de direction.

Seulement cette sensation simple, nue, implacable : être couchés, liés, livrés au froid et à l’orage.

Nuri ne voyait de Marjine qu’une forme recroquevillée, un dos trempé, secoué de frissons qui n’étaient pas tous dus au froid. Ses cheveux imbibés pendaient en longues mèches d’eau ; la pluie les faisait briller comme des fils d’encre. La corde l’enserrait si étroitement que le moindre mouvement la meurtrissait davantage.

Nuri inspira, chercha une bouffée qui ne sentait pas la chair brûlée.

Il avait besoin de parler, de plaisanter, d’arracher leur nuit à la peur. La joue écrasée contre la terre froide, il souffla :

— Marjine… On a connu… je sais pas… des situations plus romantiques, non ?

Il tenta un sourire qu’elle ne verrait pas. Ses lèvres engourdies tremblaient sous l’effort.

Ses doigts, derrière son dos, frémirent, à peine une palpitation. Puis trois mouvements minces et rapides, emportés par la pluie. Nuri reconnut : Je suis là.

Un souffle chaud lui traversa la poitrine.

— Ah, parfait. J’avais peur que tu m’abandonnes à mon destin tragique de saucisson humain.

Elle fit un autre geste : deux doigts qui se rapprochent puis s’éloignent. Pas parler. Je ne peux pas.

Bien sûr. Comment parler quand le monde venait de se déchirer sous vos yeux ?

— C’est rien. T’inquiète pas pour moi. Je suis invincible.

Il ajouta, fausse fanfaronnade :

— Enfin… sauf contre les cordes. Et la boue. Et l’orage. Mais à part ça, je suis une légende vivante.

Un frémissement d’épaule : rire minuscule, ou sanglot noyé. Il continua, pour tenir la nuit à distance :

— Et puis… si on meurt, ce sera avec panache. On fera honneur à Brindille.

Cette fois, Marjine bougea plus nettement. Ses doigts tracèrent un signe bref : Idiot.

Nuri sourit. Ce mot suffisait.

— Ton idiot préféré.

Le silence revint, moins hostile. Entre eux, malgré la boue et le froid, une chaleur infime persistait, un fil vivant accroché à ce qu’il restait de la vie.

***

La nuit se délita, une toile trempée qu’on tord. Le ciel blanchissait d’une pâleur maladive ; la pluie tombait, fine, obstinée, refusant d’offrir l’aube au monde.

Nuri claquait des dents. Marjine tremblait toujours. Leurs souffles formaient des volutes blanches dans la nature glacée.

Puis un bruit.

Un martèlement.

Des chocs de fer.

Une cadence.

Nuri tourna la tête autant que les cordes le permettaient. Une procession approchait. Des silhouettes cuirassées, noires comme des obélisques sous la pluie. Des piques, des lances, un étendard gorgé d’eau. Et devant, tranchant dans la grisaille, une flambée de rouge : un personnage drapé dans une toge écarlate, les manches gonflées en des ailes vaines, un chapeau rond surmonté d’une plume rouge, insolente, une goutte de sang dans l’orage. Un pantin de théâtre perdu dans la tempête. Un saltimbanque funèbre. Un juge. Nuri plissa les yeux.

— On… on est sauvés ? Par ici ! On est…

Il s’interrompit. Son cœur se retourna dans sa poitrine. La toge. La plume. L’arrogance qui flamboyait malgré la pluie… Un héraut écarlate. La bouche du Parakoï. Son œil. Son glaive.

Nuri sentit son ventre se contracter, une main de fer l’avait saisi.

— Oh non… oh non non non… Pourquoi j’ai crié ? Pourquoi j’ai crié ?

La panique remonta en lui.

Maître absolu en ses terres, le Parakoï ne tolérait rien, ni doute, ni mystère. La moindre rumeur de magie signait la mort. Et à côté d’eux, deux corps tordus, brûlés par un éclair vertical, implacable, presque obéissant… Un signe. Ou un sacrilège.

Marjine respira brusquement, saccadée. Nuri, blême, murmura :

— Marjine… on est… vraiment dans la panade…

Le héraut écarlate s’arrêta devant eux.

Le cortège s’ouvrit en un rideau de fer.

L’homme était grand, sec, le visage osseux. A moins qu’il ne s’agisse d’une statue affamée. Sa toge rouge ignorait la pluie ; les plis demeuraient nets, arrogants.

Ses yeux, deux éclats sombres, glissèrent sur les prisonniers puis sur les corps calcinés. Une lueur étrange s’y alluma ; une joie mauvaise, mystique.

Il avança. La plume sur son chapeau vibrait. Il contempla les cadavres, les chairs éclatées, fumantes. Puis il dit d’une voix lente et voluptueuse :

— La Foudre-Impie a frappé. Et elle a laissé… un message.

Les soldats, derrière lui, se figèrent. Le héraut se pencha sur les morts, émerveillé, comme devant un miracle inversé.

— Voyez… la peau éclatée… les nerfs mis à nu… la lumière les a transpercés. Ce n’était pas un orage. C’était une main. Une main invisible… et impure.

Il se tourna vers Nuri et Marjine. Son regard les cueillit aussi sèche qu’un couperet.

— Et vous… étiez là. Vivants. Trop vivants.

Il sourit, un sourire mince, affamé, une plaie qui s’ouvre.

— Quel hasard prodigieux… ou quel mensonge.

Il se redressa, la toge rouge palpitait autour de lui.

— Emmenez-les. Ces deux-là seront conduits… à la Question.

Un murmure traversa les soldats, un frisson dans l’acier. Le héraut conclut, la voix basse :

— La vérité sortira. Avec le sang, s’il le faut. Ou le feu.

La pluie, indifférente, continuait de tomber. L’aube, elle, refusait toujours d’apporter la moindre lumière.

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