« Ne vous y trompez pas : la première fois qu’elle appela la foudre, ce n’est pas le ciel qui répondit, mais quelque chose en elle qui refusait enfin de céder. »
Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays
L’orage avançait comme une armée nocturne en conquête. Des lames de lumière, brusques et farouches, lacéraient le ciel et y laissaient de brèves cicatrices de feu. Puis montait un grondement profond, un roulement venu des entrailles du monde, qui dévalait sur la plaine avec la solennité d’un géant en marche.
La terre entière buvait ce souffle furieux : elle frémissait, palpitait, retenait un cri. Un souffle appelait l’éclair suivant ; le ciel et le sol se répondaient dans une langue ancestrale. Alors, dans cette vibration démesurée, naissait un vertige sacré. L’univers, fendu par la foudre, voulait révéler un secret trop grand pour les hommes.
Gratte et Vif approchaient, lents et obstinés, deux ombres arrachées à la nuit. Leurs pas creusaient des sillons dans la boue détrempée qui leur avalait les chevilles. Au passage de l’éclair, le monde s’ouvrait une seconde : leurs silhouettes se dressaient, aiguës, héroïques, avant de se dissoudre dans la grande respiration noire de l’orage.
La pluie ruisselait sur leurs visages, mêlée à la sueur, tandis que le vent tordait leurs manteaux. Et pourtant, malgré la tempête, ils avançaient portés par une résolution que rien ne pouvait briser.
Nuri sentit la pluie lui frapper le visage, perles glacées qui s’écrasaient contre sa peau. Tout son corps vibrait, pas seulement de peur : de cette onde qui avait traversé la terre entière lorsqu’elle avait frappé.
Le jeune homme murmura sans détourner la tête :
— Je crois, Marjine… que c’est le moment d’être courageuse pour deux.
Elle se tourna vers lui, le visage noyé de larmes, les yeux agrandis par une terreur brute. Déjà, ses mains jaillissaient, comme arrachées à son corps.
Ses doigts, d’abord tremblants, s’ouvrirent en larges éclats. Puis, d’un coup sec, ils se refermèrent, claquèrent contre ses paumes dans un geste court, brisé, un sanglot qui se fracasse.
Ses mains se frottèrent l’une à l’autre, rapides, fébriles, la peau crissant sous l’urgence ; puis elles se séparèrent violemment, tranchant l’espace devant elle, rejetant quelque chose d’invisible qui l’étranglait.
Ses poignets se replièrent alors, se recroquevillèrent contre elle ; ses doigts se nouèrent à sa poitrine, s’y agrippèrent comme à un ultime refuge. Tout son corps vibrait dans ce mouvement implorant, muet, mais si fort qu’il paraissait hurler.
Gratte atteignait déjà le marchepied, les jambes trempées jusqu’à l’os.
— Tranquilles… tranquilles, d’accord ?
Sa voix s’effilochait au milieu des rafales de pluie, l’orage la dévorait mot après mot. Derrière lui, un roulement éclata, interminable.
Vif contourna le cheval en glissant presque. Il se rattrapa de justesse. Brindille renâcla, tirant sur le harnais avec la force d’une bête traquée, les yeux agrandis par une panique blanche. Le géant tenta de calmer la bête :
— Doucement… oh, doucement, je t’en prie…
Mais la jument n’entendait plus rien. Sa peau frémissait sous les marteaux glacés de la pluie.
Un nouveau fracas éclata, plus proche, plus sec. Brindille se cabra violemment. La gerbe de boue jaillit, aspergeant Gratte jusqu’au visage. Il jura, les mots avalés par le vent, et se précipita pour rabattre l’encolure affolée. Au-dessus d’eux, le ciel trembla, prêt à s’abattre.
Sur la banquette, Marjine eut un recul brusque, un geste instinctif, désespéré. La main de Gratte s’abattit sur son bras, ferme, brutale, et la tira violemment vers le sol avant qu’elle ne dérape.
Alors tout explosa en elle.
Ses doigts s’agitèrent, rapides, nerveux, désorganisés, un langage heurté qui se disloquait sous la peur. Ils se déployaient, s’écarquillaient, frappaient le vide, s’écrasaient dans la boue, glissèrent, roulèrent dans des gestes brisés. Ses bras se dressèrent, suppliants puis s’effondrèrent d’un coup, vidées de toute résistance.
Des cordes se refermèrent autour de ses poignets avant qu’elle ne retrouve souffle. Aucun cri ne put franchir sa gorge. Le vent hurla à sa place.
— Vous nous avez pas laissé le choix… Vous comprenez… c’est trop tard pour faire marche arrière.
Le tonnerre répondit, un coup qui fit trembler le sol sous leurs corps.
Nuri tenta de bondir. Vif l’écrasa d’une poussée, l’attrapa et le plaqua au sol. Nuri se débattit, les dents serrées, mais une corde s’enroula autour de son corps et étouffa toute tentative de fuite. Gratte cracha alors :
— Vous croyez qu’on a choisi ça ? On essaie juste… de survivre. On essaie… de tenir debout.
Il respirait fort. Ses mots se perdaient entre les rafales. Un grondement, plus violent que les autres, fendit la plaine d’un souffle incandescent.
Brindille piaffa, paniquée, le harnais cliquetait sous la pluie. Gratte leva la tête. Ses yeux brillèrent d’un éclat nerveux.
— Vous ferez rien. Personne fera rien. Après ça… tout ira vite. Je vous jure…
Marjine, ligotée, bascula sur le côté. Ses doigts s’enfoncèrent dans la boue froide. Son visage se contracta, étiré par une peur si pure qu’elle broyait ses traits.
Soudain, sans qu’un souffle n’avertisse, un cri explosa.
Un hurlement déchiré, farouche, venu d’un gouffre enfoui si profondément qu’elle-même n’en connaissait plus l’existence. Un cri qu’elle croyait mort, revenu à la surface comme un revenant furieux.
Le ciel, lui aussi, s’ouvrit.
L’éclair tomba, vertical, implacable, avec la violence sèche d’une lame géante frappant le monde.
La lumière avala Gratte et Vif d’un seul trait, un blanc monstrueux qui leur dévora les silhouettes. Une odeur atroce monta aussitôt. Pas seulement de chair brûlée : une senteur épaisse, métallique, un mélange de sang chauffé et de poils roussis. Les deux hommes s’effondrèrent dans la boue sans un souffle, sans même un sursaut. Ils n’étaient plus vraiment des corps. La foudre les avait pétris, tordus. Leur peau s’était rétractée, noircie jusqu’à laisser paraître, par endroits, l’éclat pâle de l’os sous les craquelures. Les vêtements, percés, fondus par plaques, collaient à leurs membres rigides. Leurs visages figés n’avaient plus rien d’humain : des masques de cendre, les lèvres recroquevillées sur des dents découvertes. La mort les avait surpris en plein hurlement silencieux.
La pluie tombait dru, mais glissait sur ces chairs calcinées sans les apaiser, faisant seulement couler de minces filets grisâtre le long des corps contorsionnés.
Nuri, cloué au sol, écarquilla les yeux.
— Qu’est-ce que c’était… ?
Marjine ne répondit pas.
Ses lèvres frémissaient, entrouvertes, mais aucune parole ne surgit. Elle se recroquevillait face à quelque chose qu’elle seule percevait, une force sortie d’elle, ou du ciel, ou des deux.
Son regard glissait des cadavres brûlés au ciel agité.
Nuri et Marjine restèrent là, allongés dans la boue, prisonniers de leurs liens.
À quelques pas d’eux, Gratte et Vif gisaient, leurs corps encore fumants, statues lugubres sculptées par la foudre. Le vent tournoyait, mordait les visages des deux rescapés et emportait les derniers échos du fracas. La tempête ne s’éloignait pas ; elle demeurait, massive, attentive. Elle veillait sur son œuvre ou attendait la suivante.