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Au temps des grillons

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« Retenez bien ceci : les aveux les plus purs ne sont pas ceux qu’on arrache, ce sont ceux qu’on offre pour sauver quelqu’un. »

Marcelin le Saltimbanque, Pérégrinations dans les Trois Pays

La cellule était un gouffre.

Le noir y avait une odeur ; fer humide, pierre suintante, sang qu’on n’avait jamais réussi à effacer. Tout vibrait de ce qui s’y était joué avant lui : les cris avalés par les murs, les aveux arrachés, la présence discrète du Parakoï qui traînait dans la geôle. La lumière filtrant par la meurtrière n’était qu’une poussière pâle, incapable d’éclairer quoi que ce soit. Elle glissait sur les pierres, sur une peau sans vie.

Nuri gisait là, étendu sur un lit de paille trop humide pour brûler, trop sale pour être foulée. On aurait dit qu’un homme avait été déposé, puis qu’on lui avait retiré ce qui faisait un homme.

Ce n’était plus un corps mais une ruine.

Sa peau, d’ordinaire brune et vive, avait pris cette pâleur terreuse des choses qu’on a manipulées, tirées, trop meurtries. Elle paraissait transparente par endroits, laissant deviner un réseau de veines violacées qui pulsaient faiblement, ce dernier refus de sombrer. Sur son thorax, les cordes avaient laissé des entailles longues et inégales, véritables écritures de souffrance ; on eût dit que la douleur avait voulu graver son nom en toutes lettres sur sa chair. Certaines marques luisaient d’un rouge humide ; d’autres, plus anciennes de quelques heures seulement, s’étaient déjà changées en zébrures sombres.

Ses bras pendaient de part et d’autre de son torse, deux branches mortes. Les poignets n’étaient plus que des masses gonflées où la peau luttait pour contenir l’hématome. Là où les liens avaient serré, la peau avait pris une teinte qui hésitait entre le bleu du gel et le noir du charbon, la vie s'y était retirée petit à petit, effrayée.

Le visage de Nuri, autrefois expressif et prompt au sourire, n’était plus qu’une carte où la douleur avait tracé chacune de ses frontières. Sous ses yeux, deux poches témoignaient de longues heures sans lumière, sans repos, sans autre horizon que la pierre froide. Ses lèvres, fendillées, portaient la trace d’un sang séché, ce sang que la fatigue n’avait même plus la force d’effacer.

Pourtant, malgré la dévastation, il restait en lui quelque chose, une lueur mince, obstinée et insolente. Cette étincelle se logeait dans son souffle râpeux, haché, qui remontait de sa gorge avec la lenteur douloureuse d’une lame qu’on tirerait hors d’une plaie. Sa poitrine tremblait à l’inspiration. Un soupir se formait à l’expiration, si discret qu’on aurait pu croire qu’il venait du sol.

Les muscles en lui criaient, la moindre parcelle de peau portait la trace de l’épreuve et respirer était devenu un combat ; ainsi reposait Nuri : étendu, abattu ; couché, vaincu. .

Il tenta de tourner la tête, une décharge jaillit de sa nuque et remonta jusqu’à sa tempe. Les acouphènes revinrent aussitôt. Un sifflement aigu et un autre, plus doux, celui des grillons au crépuscule.

Nuri ferma les yeux.

Il avait douze, peut-être treize ans. Le camp bruissait doucement. L’herbe écrasée entre les tentes gardait la chaleur du jour. Marjine courait devant lui, pieds nus, robe relevée d’une main, riant à gorge déployée tandis qu’il feignait de la pourchasser. Les grillons tintaient dans les herbes hautes. Ils avaient fini par s’écrouler côte à côte, essoufflés, et le monde tournait autour d’eux en une spirale dorée.

Dans la cellule, un bref sourire effleura les lèvres de Nuri. Puis une pulsation frappa sa tempe et le souvenir se dissipa, avalé par l’obscurité.

Vint la mémoire de l’eau. L’étouffement.

Il avait cru mourir. Les interrogateurs avaient plongé sa tête dans la bassine avec la froide précision d’artisans. L’eau sentait le cuivre. Il avait lutté, cherché son souffle, battu des jambes, puis ses muscles avaient cédé.

Au bord de l’évanouissement, une sensation l’avait traversé, la même que lorsque, enfant, il plongeait dans le lac de Porte Teny. La surface dorée, les remous autour de leurs corps, les rires. Marjine, qui n’osait jamais sauter la première, finissant par se jeter à l’eau après de longues hésitations. Ses cheveux se collaient à son visage, ses yeux pétillaient lorsqu’elle émergeait.

Dans la cellule, seule subsistait la brutalité du souvenir, mais une trace du lac demeurait, un courant intérieur, ténu, réconfortant.

Le goût du sang.

Il se mordit la lèvre, volontairement. La douleur l’aidait à rester présent. Un filet chaud envahit sa bouche. Le métal lui rappela soudain l’acidité douce d’un fruit volé. Une figue, peut-être, ou une prune arrachée à un verger interdit. La pulpe sucrée sur le menton, les doigts de Marjine tachés de jus, leur rire coupable.

Un spasme secoua sa poitrine et le souvenir se brisa net.

On lui avait appliqué un tison sur la clavicule. Pas longtemps, assez pour marquer, pour tordre la peau, pour laisser monter l’odeur âcre qui s’incruste dans la mémoire.

Le mot feu évoquait autrefois l’été, le sable chaud, leurs courses dans les dunes. Marjine allongée dans l’herbe, protestant contre la chaleur, la main en éventail.

Il revit son sourire, effrayant de douceur. Dans la cellule, il leva la main. La marque sombre pulsait. Il laissa retomber son bras. La cellule respirait, ou peut-être était-ce lui qui n’entendait plus son propre souffle.

Il tenta de parler. Un râle s’échappa :

— Marjine…

Le nom resta suspendu, trop faible pour s’échapper.

Il pensa à elle, non à la fille terrorisée sur la banquette, à l’être incandescent qu’elle avait toujours été. L’enfant qui ne parlait qu’avec ses mains, capable de dire en trois gestes plus que d’autres en trois discours. L’adolescente de ses premières errances, de ses premiers espoirs, de ses premières colères.

Sa gorge se serra. Dans la douleur, elle demeurait son refuge. Il aurait voulu lui dire : je tiens grâce à toi. Lui crier : je ne regrette rien.

Un cliquetis le fit sursauter. Pas un fracas de chaîne, un son sec, régulier.

Un pas.

Puis un autre.

Et encore un.

La porte s’ouvrit dans un grincement articulé. Le Questionnaire entra.

Sa toge écarlate glissa derrière lui dans un lent mouvement. La plume se penchait au sommet de son chapeau comme un animal à l’affût. Ses yeux, étrangement mats, ne reflétaient rien, ni torche ni jour et donnaient l’impression d’observer à travers les choses plutôt que les choses elles-mêmes.

Il dit d’une voix lisse :

— Nuri de Arbon. Le moment est venu.

Il s’avança, ses pas avalaient l’espace avec une lenteur calculée. La cellule se contractait autour de lui.

— Tu as résisté bien plus que d’autres. C’est… respectable.

Il se pencha, sans toucher Nuri, tout juste assez pour que son ombre le recouvre entièrement. Son visage était impassible. Quelque chose, un très léger tremblement du coin de la bouche, donnait l’impression d’un homme qui savourait déjà une victoire.

— Ton courage s’effrite. Nous approchons du point de rupture.

Il marqua une pause, puis ajouta presque tendrement :

— Elle a pleuré, tu sais.

Le cœur de Nuri s’arrêta une fraction de seconde.

— La petite muette. Tu serais surpris de voir ce qu’un corps peut… réclamer, lorsqu’il comprend ce qui l’attend.

Nuri voulut se dresser, hurler, le frapper. Son corps ne répondit pas. Il n’était plus qu’un souffle cassé et des muscles brisés. Le Héraut écarlate esquissa un sourire étroit, incongru, un fil trop tiré.

— Nous savons désormais. C’est elle qui a appelé la foudre.

Il fit mine de s’éloigner.

— Ou toi. Au fond, cela n’a guère d’importance. La vérité sortira. Avec le sang, s’il le faut.

Il tourna légèrement la tête, pour savourer l’instant.

— Nous allons la préparer pour la Question.

Les acouphènes revinrent. Non plus les grillons. Non plus les souvenirs. Un hurlement intérieur.

Nuri avala sa salive. Sa gorge brûlait. Il n’avait aucune certitude sur l’orage. Sur la foudre. Sur ce qui avait frappé Gratte et Vif. Il savait une chose : Marjine tremblait. Elle serait détruite. Elle ne survivrait pas à la torture.

Alors tout devint simple.

Clair.

Inévitable.

Nuri leva les yeux. Deux mots brisés sortirent :

— C’est moi…

Le Questionnaire s’immobilisa.

Nuri inspira. La respiration était une lame. Il continua :

— C’est moi… La foudre. La magie… tout ça, c’est… moi.

Le Héraut se retourna. Ses yeux brillaient d’une lueur froide et dévote. Nuri poursuivit, d’une voix qui se raffermissait malgré le sang :

— Si elle est muette… c’est aussi de ma faute. Un de mes tours… Elle n’a rien fait. Rien. Tout vient de moi.

Le silence qui suivit ressemblait à un verdict. Le Questionnaire inspira profondément. L’homme admirait son chef d’œuvre.

— Ainsi donc… tu avoues user de magie impie.

Nuri ne répondit pas. Le tortionnaire se redressa, sa toge retombait avec une netteté cérémonielle.

— Par ordre du Parakoï…

Il leva la main. Deux gardes apparurent.

— Ce prisonnier est reconnu coupable de sorcellerie. Qu’on le prépare.

Un souffle glacial passa.

— Pour le bûcher.

La porte claqua. La cellule retomba dans un silence qui n’appartenait qu’aux condamnés.

Nuri, étendu dans la paille froide, pensa une dernière fois à Marjine, à ses gestes, à son rire, à ses cheveux dégoulinant d’eau dans le lac, à la vie qu’il venait de lui offrir en échange de la sienne.

Le bûcher l’attendait et il ne regrettait rien.

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