J-210
Dans la salle d’attente du cabinet de la gynécologue, Baptiste ne tient pas en place. Il se lève, fait le tour de la pièce, s’arrête devant les affiches : rééducation du périnée, huiles de massage pour le ventre, numéros de secours pour femmes en détresse, tout l’intéresse. Il prend même des photos, parfois. Et quand il finit par s’asseoir enfin, il se lève à nouveau et fait encore un tour de la pièce.
Sofia n’ouvre pas les magazines délavés, vieux de quelques années, qui traitent de l’enfant sous toutes ses coutures, en passant par les vêtements et la décoration de la chambre.
Elle aime à croire que, par son immobilisme, elle fait preuve d’un calme plus propice au bien-être du bébé. Elle consulte, sur son téléphone, la page des invités des Rencontres d’Arles. Elle ne connaît pas beaucoup de noms, mais a repéré celui d’agences qui ont pignon sur rue dans le milieu. Elle aimerait fureter près de leurs expositions, y rencontrer des gens bien établis, mettre un premier pied dans cette fourmilière.
Depuis quelques semaines, sa mémoire défaille mais elle a pris le soin de noter cela : Bordeaux-Arles : deux trains, sept heures de trajet. C’est beaucoup, mais c’est le plus simple. Elle a déjà étudié les autres possibilités. Il n’est pas question de prendre l’avion, quant à la voiture, elle serait trop épuisée par le voyage.
Le train, donc, a-t-elle conclu. Elle partira suffisamment longtemps pour ne pas trop se fatiguer dans un simple aller-retour, mais pas trop non plus. Ce n’est pas raisonnable. Elle le sait, mais elle a encore du mal à jauger de ce qui est raisonnable ou non, à ce stade. Sur ce point, l’échographie tombe à pic.
Dès qu’une porte s’ouvre dans le couloir, Baptiste se tourne, prêt à entendre leur nom, mais il ne manque pas d’être déçu. Iris Tebouine, Marina Letange, Alizée Benamour, mais pas de Sofia Materas.
— Elle aurait dû nous prendre il y a plus de quarante minutes ! rumine-t-il.
— La dernière fois aussi, elle a eu pas mal de retard, chuchote Sofia comme si elle profanait tout le cabinet en actant le retard de la gynécologue.
— Quand même. Si tu es toujours en retard, autant donner rendez-vous à tes patients directement une heure plus tard. Tu te rends compte, tous ces gens qui attendent parce qu’une personne est en retard ?
— Si un jour, on a une urgence, on sera contents qu’elle nous prenne sans rendez-vous-même si ça mettra en retard le reste du planning.
Les yeux de Baptiste s’écarquillent un instant.
— Si on a un souci, c’est urgences direct, coupe-t-il.
— Oui, certainement.
À ce stade, ce qu’elle veut, c’est surtout la paix. Les pas qui s’élèvent dans le couloir, la transpiration de la patiente d’en face, et ce ventre qui l’oblige à ployer en avant… Elle aimerait fermer les yeux et que tout disparaisse, mais ce n’est plus possible.
Le Docteur Sweitz les appelle enfin, avec ses cheveux orangés mal colorés qui se font la malle hors de son chignon et ses lunettes carrées vert pomme, elle semble tout droit sortie d’une BD.
— Prenez place, invite celle-ci une fois dans son cabinet.
Sofia est rodée à l’exercice. Malgré le peu d’échographies au cours d’une grossesse, elle en connaît le rituel : la table d’auscultation, la pommade, la sonde froide. Mais Baptiste n’était pas là la dernière fois. Il n’a pu se libérer que pour la première, quand l’asticot n’était qu’un petit pois, et en avait voulu à son boss de ne pas avoir arrangé son emploi du temps pour lui permettre d’être là à l’échographie de découverte du sexe de l’enfant, lui qui est pourtant si arrangeant avec ses collègues.
— Comment vous sentez-vous ? demande la gynécologue.
— Elle est très fatiguée, entame Baptiste. Un peu à fleur de peau, aussi, mais c’est normal.
Sofia le regarde, sidérée.
Le Docteur Sweitz se garde bien d’ajouter quoi que ce soit. Des dynamiques de couples, elle en voit à la pelle. Elle doit bien avoir compris que l’art de la diplomatie, face à des couples qui attendent un enfant, c’est bien de se taire. Alors, aussi professionnelle qu’elle est, elle s’y tient. Ainsi, ses prochains mots sont pour la sonde. « Ce sera un peu froid ». « Là, on y est ».
Au contact de la peau du ventre de Sophie, la sonde lui hérisse les poils.
Les yeux du couple sont rivés sur l’écran, où le corps de leur futur enfant est si proche de ce qu’ils imaginent d’un humain qu’il n’est plus du tout un petit pois et que Sofia n’a plus le cœur à l’appeler la patate.
Il a l’air si paisible.
Comment peut-elle abriter une vie si calme, dans son océan de tempête ?
Comment une simple vue peut-elle autant l’apaiser ?
Elle sourit. Elle pense à tout, à rien. À cette table à langer, qu’elle a prévu de monter ce soir avec Baptiste, à ces vêtements qu’ils se font offrir en pagaille et qui seront bien vite trop petits. À tout ce qu’elle ne sait pas, à partir de quand elle devra diversifier l’alimentation de son enfant, à la terreur de ne pas savoir encore comment distinguer les besoins du bébé en fonction de leur façon de pleurer, à ce stock de couches qui envahit leur salon et à Baptiste qui, ayant peur d’en manquer, achète à chaque commission un paquet supplémentaire. À quand il fera ses premiers pas, dira son premier mot. À quand il ira à l’école, à ce qu’il fera plus tard. Et à ces courses qu’elle devra faire en sortant du travail ce soir si elle veut manger autre chose que des pâtes au beurre pour le dîner. Elle veut croquer du céleri cru. Et c’est ce qu’elle fera.
Baptiste, lui, vit l’instant plus intensément. Les larmes aux yeux, il détaille les moindres contours de ce petit être qu’il lui tarde de porter dans ses bras.
— J’ai si hâte de la tenir dans mes bras…
L’enfant est si formée qu’elle semble être déjà là, déjà humaine, plus fœtus tout à fait. On la croirait dormir dans son berceau, ronfloter sur un oreiller, mais elle est encore là, dans le ventre de Sofia, à se faire dorloter et profiter de l’auberge.
— Vous avez assisté aux premiers cours de préparation à l’accouchement ? reprend le Docteur Sweitz.
— J’ai pris rendez-vous, ment Sofia.
Elle n’a pas eu le temps. Elle n’a pas pris le temps. De toute façon, elle devra y passer, aujourd’hui ou demain. Elle croit que, comme le permis, elle pourra faire ça en accéléré, à sa guise. Baptiste tique. Il se retourne vers elle, fronce le nez, mais ne dit rien. Si elle ne se dépêche pas de prendre rendez-vous, il s’en chargera pour elle. Après tout, n’a-t-il pas passé plus de temps que de raison devant l’affiche en question dans la salle d’attente ?
Baptiste est si prévoyant.
Ça la rassure, mais ça la renvoie à tout ce qu’elle n’est pas.
Prête.
Et cela la terrifie.
— Si tout se passe comme prévu, ce sera bien moi, pour le grand jour, ajoute la gynécologue. Mais si ce petit bout de chou se fait attendre… Il est possible que ce soit ma remplaçante qui s’occupe de vous. Je pourrai vous la présenter si vous le souhaitez.
Très bien, répond Sofia. Très bien vous me la présenterez, ou très bien ce ne sera pas Docteur Sweitz, elle ne le précise pas. Elle est toute à sa question, qu’elle n’ose même pas poser quand la gynécologue demande, une fois l’échographie terminée, si justement, elle en a. C’est sur le seuil de la porte, au moment de se dire au revoir, que d’une voix fébrile, Sofia demande enfin :
— Et si je voulais prendre le train, disons le mois prochain ?
— C’est un déplacement indispensable ?
— Oui, en quelques sortes, oui.
Baptiste ouvre la bouche mais Sofia lui intime de se taire d’un regard furieux. Le visage crispé, il n’ajoute rien.
— Ce n’est pas formellement interdit. Mais tout de même, je me dois d’insister : c’est fortement déconseillé, avec les micro-secousses. Et puis, on arrive dans les dernières semaines : à partir de maintenant, vous pouvez accoucher à tout moment.