J-234
Sofia s’apprête à prendre la prochaine sortie, à traverser la forêt de pins et à retrouver l’océan. Elle n’y a pas été avec sa meilleure amie depuis deux ans, lors de la traditionnelle et ultime retraite du 15 août dans la maison de Samuel. C’était devenu un rituel. Sur le siège d’à côté, Ana ne relève même pas cet état de fait. Preuve qu’avec le temps, Paul, et tout le reste, ce satané Samuel demeure à où il doit être : dans le passé. Avec cette journée en bord de mer, Sofia veut réécrire les rituels, gommer ce qu’il convient d’effacer et avancer. Pour ce dernier point, elle traîne encore la patte, prête à se l’amputer. Quatre mois qu’elle est enceinte, un que sa famille saute de joie et commence à acheter des jouets, que le père de Baptiste lui a dit « ah super » sans jamais rappeler, et Sofia n’a pas encore réussi à dire à Ana qu’elle attend un enfant.
Dix jours plus tôt, quand Sofia a annoncé à Violine qu’elle attendait un enfant, elle a insisté pour que son amie ne fasse pas d’impairs lorsqu’elle parlerait à Ana. Celle-ci s’est étonnée. Ana, la Ana, sa meilleure amie depuis qu’elles se sont rencontrées en moyenne section, n’est toujours pas au courant ? Non. Ana n’est pas au courant. Sofia n’a pas encore trouvé le bon moment.
Alors, dans le doute, elle a préféré le repousser, et poussera le vice jusqu’au bout aujourd’hui. Pour ce faire, elle a opté pour le pull le plus ample de son placard pour garder la main sur l’annonce. Le bon moment devient un concept scientifique flou, difficile à saisir, qui menace parfois même de n’être peut-être pas pour aujourd’hui, tout compte fait.
Vous devriez avoir une conversation, a suggéré Violine. Ce à quoi Sofia répondit que c’était plus compliqué que ça. Violine n’était pas au courant, pour la fausse couche. Avec Ana, c’est un peu silence radio depuis quelques temps, confie-t-elle. Combien, elle ne saurait le dire. Le temps lui semble tellement diffus, en ce moment… D’ailleurs, c’est super, pour ce concours, mais où en était-elle, Ana, le temps, oui voilà, ça fait quelques temps qu’elle n’a pas parlé à Ana, maintenant qu’elle y réfléchit. Il y a eu ce pique-nique-goûter au Jardin Public, il y a deux mois, pour les [XXX] mois d’Isabelle, et au dernier moment, il y avait cette garde particulièrement éprouvante, Ana avait préféré se reposer. Violine n’avait pas eu de nouvelles depuis.
Ana augmente le son de la musique. Céline résonne dans la voiture. Sofia n’est pas fan inconditionnelle comme sa meilleure amie, mais elle connait les paroles. Ana lui a fait écouter trop de fois. Elle lui a appris une chorégraphie très amatrice quand elles avaient quatorze ans, Sofia se souvient encore de quelques pas ridicules mais attendrissants. Sa mère les avait enregistrées avec son camescope et quand elle y repense, elle espère secrètement que cette cassette s’est perdue pour de bon.
On ne change pas, on met juste les costumes d'autres sur soi, s’époumonne Ana. Elle est en plein concert, diva sur une scène dont Sofia le seul public. Elle n’a pas ses bouchons d’oreilles, elle le déplore. On ne change pas, on ne cache qu'un instant de soi.
Foutue Céline.
Lorsque le serveur leur demande ce qu’elles veulent boire, Ana propose une coupe de champagne. C’est notre journée à nous, et puis, ton concours, ça se fête, se réjouit-elle. Sofia ne l’espérait plus, ce genre de moments, comme si Ana n’avait pas le moral dans les chaussettes depuis des mois. Après tout, elle veut prendre une coupe. C’est bon signe, Sofia en convient. Elle la trouve trop euphorique, même, mais à ce stade-là, elle ne va pas s’en plaindre.
Quand le serveur, impatient de sa réponse, lance à Sofia « un verre d’eau peut-être Madame ? », la seule chose qu’elle trouve à lui répondre, c’est que ce sera très bien.
Madame ? Jeune dame peut-être, mais c’est bien le dernier des tracas de Sofia même si à chaque fois, elle n’en démord pas. Et puis, elle devra bien s’y habituer. Ça ne va pas aller en s’arrangeant.
Ana insiste, mais Sofia décline. Elle fixe la table, un sourire gêné collé sur la face. Il fallait bien qu’elle finisse par le dire un jour à Ana, elle savait que c’était pour aujourd’hui, mais là c’est concret et elle a envie de se cacher sous la table.
Sa meilleure amie hausse les sourcils. Elle l’invite à parler avant qu’elle-même ne le fasse ; Sofia inspire pour se lancer mais tout lui reste en travers de la gorge.
— J’ai loupé quelque chose ? demande Ana.
Sofia compte les mois de désespoir, les fausses couches, l’ampleur de la décadence d’Ana ces derniers mois, et elle s’apprête à lâcher la bombe. Elle préfèrerait ne pas avoir à appuyer sur le bouton.
— Je comptais justement te l’annoncer…
— C’est pas vrai ! lâche-t-elle.
Ana sourit, mais derrières ses yeux trop écarquillés, Sofia lit de la surprise. De l’effroi, peut-être.
— Si je m’attendais à ça ! continue-t-elle. Mais n’oublions pas le principal : toutes mes félicitations, bien entendu.
Sofia sourit, mutique. Elle finit enfin par dire merci à demi-voix. Pour les félicitations ou pour le serveur qui dépose les verres, Sofia fait d’une pierre deux coups. Ana lève sa coupe, le bras rigide. Quand elles trinquent, Sofia ose enfin croiser le regard absent de sa meilleure amie, comme collé sur ce visage souriant d’un photomontage grotesque. Elle ne sait pas ce qu’elle est censée dire dans ces moments-là. Qu’elle est ravie, alors qu’elle a peur d’avoir pris la mauvaise décision ? Qu’elle est désolée, alors qu’elle ne va pas s’empêcher de vivre parce qu’Ana traverse un moment difficile ? Que son tour viendra à elle aussi, alors que Sofia ne sait même pas si ça arrivera un jour ?
Ana lève son verre en silence puis en boit la moitié d’une traite.
— Ça fait combien de temps ?
Et là, Sofia enfonce le clou. Ça fait quatre mois. Et oui, elle l’a su vite. Donc oui, elle savait déjà qu’elle était enceinte quand Ana lui a annoncé la première fausse couche au restaurant japonais, puis la deuxième, le mois dernier. Elle lui promet qu’elle ne voulait pas lui cacher. Qu’elle aurait trouvé indécent de l’annoncer ces fois-là, quand Ana avait de si mauvaises nouvelles à annoncer. Ana acquiesce, mais Sofia la connaît trop bien pour savoir qu’elle n’est pas convaincue.
— Quatre mois… Quand je pense que même le père de Baptiste est au courant, j’ai vraiment l’impression d’être la dernière roue du carrosse.