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Chapitre 14

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Par Hylla

Le couple repart à sa voiture où Baptiste prend le volant.

— C’est quoi cette histoire de train ? demande-t-il une fois le contact allumé.

— Au cas où. Tu sais, pour Arles.

— Arles ? Je croyais que tu n’avais pas prévu d’y aller.

— Je pensais que je ne pouvais pas y aller. Mais s’il n’y a pas d’avis médical contraire… souffle Sofia.

Baptiste se gratte la joue. Ses yeux ne dévient pas de la route. Il ne répond rien.

Sofia appuie sur le bouton qui allume la radio. Elle monte le volume. Croise les bras.

Elle non plus ne dit rien.

Elle ne veut pas mal dire.

Puis c’est trop fort. Il faut que ça sorte, et c’est ce qui se passe :

— Tu te rends compte de la frustration que c’est ? De vouloir quelque chose et de se dire que peut-être, on gâche l’opportunité de sa vie en n’allant pas quelque part ?

— L’opportunité de ta vie ? Sofia, je t’aime. Tu as du talent. Mais ce n’est pas une photo affichée sur le mur de l’arrière salle d’une petite galerie en marge d’un festival qui va faire que ta vie est gâchée.

— Pardon ?

Son ton est agressif. Ses yeux fusillent du regard Baptiste, qui rentre sa tête entre ses épaules et resserre sa prise sur le volant.

— Si tu as pu gagner ce concours, tu auras d’autres occasions. J’en suis sûr, continue-t-il en affichant un sourire crispé.

— En fait, tu ne comprends pas.

— Non, c’est toi qui ne comprend pas. Il n’y a pas que toi. Il y a elle, aussi. Tu y penses, à ça ?

Sofia enfonce ses ongles si fort dans le siège qu’elle pourrait l’arracher en mille morceaux. Elle oscille la tête, compte silencieusement jusqu’à trois pour mieux se contenir. Elle pourrait exploser, hurler, crier, mais elle n’en fait rien. Calme, elle doit rester calme. Ça, il ne peut pas le comprendre, que porter un enfant c’est un compromis de chaque instant, que l’on ne peut pas respirer sans se sentir coupable de l’avoir mal fait et que l’enfant en ressorte avec un poumon atrophié. Non, il ne comprend pas ça. Il ne peut pas comprendre. Comme le reste, apparemment. Arles, pourquoi c’est important, qu’une carrière, parfois, c’est une porte ouverte et qu’il n’y en aura pas deux. Non, ça, il ne comprend pas.

Mais qu’est-ce qu’il comprend de ce qu’elle vit en ce moment, au fond ?

Depuis qu’il lui a collé un spermatozoïde dans l’ovule, ils marchent sur des œufs. Où est passée l’harmonie que leur couple avait connu ?

— Je t’interdis de me parler comme ça, finit-elle par dire dans un murmure.

— Ecoute Sofia, je sais que tu n’es pas dans ton état normal, et que ce n’est pas facile tous les jours…

— Non, tu ne sais pas.

— Je ne le vis pas, mais j’ai beaucoup lu à ce sujet.

Sofia balance sa tête en arrière. Et le voilà reparti, avec ses lectures en mode papa idéal, j’ai lu un tome sur chaque sujet de ce qui est en train de nous arriver. Elle ferme les yeux, elle n’en peut plus.

— On va rentrer à la maison, je vais te faire couler un bon bain et je te préparerai ton thé préféré. Qu’est-ce que tu en dis ?

Il lui fait l’affront de sourire, de ce visage déformé par la gentillesse, la prévenance, vas-y que Sofia pourrait lui vomir à la figure qu’il l’accueillerait quand même à bras ouverts. Baptiste est prêt à être père, oh ça, elle le savait et le comprend plus encore à présent. Prêt à affronter tous les affronts et quand même aimer et accueillir à bras ouverts. Prêt à, par quelques remarques blessantes, quoiqu’involontaires, créer chez sa future fille des traumas dont elle prendra des années et des tonnes de séance de psy à se remettre, si encore elle y arrive, et c’est tout ce qu’on lui souhaite. Et le pire dans tout ça, se dit Sofia, c’est que ce sera toujours mieux qu’une mère qui regardera son gosse avec la nostalgie du passé, de cette époque où il ne faisait pas partie de sa vie.

C’est trop. Trop d’un coup. Trop que Baptiste ne peut pas comprendre. Et là, elle a besoin d’être entendue. De dire que ça ne va pas. Qu’elle voulait aller à Arles, que c’est un déchirement. Que ce renoncement, c’est peut-être celui de ses ambitions et ça, ça, il n’est pas foutu de le comprendre.

Elle ne supportera pas davantage de l’entendre parler de bain et de thé, de justifier sa colère par des hormones et le tome 8 d’une encyclopédie parentale, alors qu’au fond, c’est Sofia que l’on brise. Alors, elle attend que la voiture s’arrête à un feu pour détacher sa voiture et, sans crier gare, quitter le véhicule.

— Non mais ça va pas ! tonne Baptiste en ouvrant la fenêtre.

Il jette un regard inquiet à la file de voitures sur la droite, puis au feu qui menace de passer au vert à chaque instant, et ouvre sa portière pour qu’elle puisse l’entendre, elle qui est déjà à quelques pas.

— Sofia ! C’est dangereux ! Tu ne devrais pas… T’es enceinte, bordel !

— Première nouvelle ! hurle celle-ci sans se retourner.

— Attends-moi, je t’en prie !

Il commence à ouvrir sa portière mais derrière lui, les voitures klaxonnent dans une cacophonie inarrêtable. Il tourne la tête et découvre le feu qui vient de passer au vert.

— Merde ! rage-t-il en donnant un léger coup sur son volant, assez bien placé pour déclencher son klaxon.

Les voitures de derrière lui répondent par de nouveaux grondements.

Sofia se retourne quelques fois. Il ne pourra pas la rejoindre dans l’instant. Alors, elle en profite, et se fond dans la masse dans la rue piétonne avant de disparaître tout à fait.

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