L’homme sous l’olivier est à genoux. Le corps nu pareil au bois, la peau lisse sous les côtes, rugueuse aux coudes et aux mains. Une couronne noire de ronce épaisses pleure sur son front le jus rouge des mûres mûres. Les cheveux tombent autour de l’agnelle retrouvée qu’il porte, son espérance. Il prie, c’est sans doute cela, pour l’agnelle et pour Blanche. Il faut bien qu’il prie.
Blanche rêve sous l’olivier. Dans le songe, elle est là, mais personne ne peut la voir. Elle voit le corps et entend la prière. Elle est avec lui dans le silence, si proche de Lui. Elle regarde ses mains qui se troueront demain, la chair qui saignera sous le cœur.
Sous l’olivier, Jésus pleura, dit-on. C'est écrit ainsi.
Sous l’olivier, Blanche nourrit sa joie. Le voilà, son visage, son beau visage. Parfait en toute chose que Dieu fait, parfaite création. Alors Blanche creuse. Ses doigts retracent le long horizon des sourcils, la vallée fragile des tempes, les puits effondrés des yeux, les collines rondes des pommettes, la tendresse herbeuse des joues, l’arrête escarpée de la mâchoire, la ravine de la bouche et tous ses rochers blancs. Elle ouvre cette bouche, y enfonce le pouce et caresse l’intimité des muqueuses, douces et chaudes, l’ivoire des dents. De l’index, elle presse tendrement les paupières closes.
Le voilà, son visage, son Christ, son Époux.
Le voilà, son fil de martyr, son extase et son agonie.
*
Sonnent les matines, et Blanche quitte la chaleur de sa couche. Elle se jette un brin d'eau froide au visage ; elle a le front mouillé et les yeux suspendus aux images de son rêve qui est comme un clou brûlant dans sa peau. Un rêve de moiteur.
Au creux de la nuit, Blanche rejoint les sœurs. Elles sont toutes ainsi que des fantômes, floues et endormies, les sens encore déboussolés, bien avant l'aube. Il n'est pas si rare que certaines baillent, ou s'affaissent un peu durant la lecture des psaumes et des vies de Saints qui hantent leur sommeil, mais pas Blanche ; jamais Blanche. Elle est éveillée comme un phare dans la tempête, grande ouverte de la cervelle aux orteils, écoutant de tout son corps les suppliques de souffrance, les récits de bravoure et les exemples de sacrifices.
C'est ici que son regard se remplit. Les mots se détournent du livre pour s'écrire dans ses rêves. C'est à cette heure que les impressions la pénètrent le mieux, comme le cilice la chair, qu'on resserre un bon coup. Le sang coulera toute la journée, lentement, discrètement, sans cri, sans surprise, sans panique. Régulier et généreux. Comme la main du bon Dieu !
Après la lecture, un chant de louange. Le cœur de Blanche veut exploser hors de sa cage.
« Dieu, mon Dieu, pour toi je veille dès l’aurore ;
mon âme a soif de toi ;
de combien de façons ma chair te désire,
dans une terre déserte, sans chemin et sans eau. »
Sainte joie, saint désir dessous son sein !
*
Après le plus doux repos, après les laudes et le petit-déjeuner ; après prime et l'étude des Écritures ; après tierce et au retour de la messe, vient l'heure de s’asseoir seule en sa cellule, sur son tabouret bancal. La trame et les aiguilles, les fils enroulés, les doigts urgents pleins d'idées et de fourmis.
Blanche baisse la tête sur l'ouvrage, inspire comme à avaler le temps, et pique, et perce, et tire, et pique, et perce, et tire, et pique. Parfois la peau se perce, parfois son dos lui tire. Et pique. Lente union des gestes, rentrer, sortir, frotter. Le chuchotis du fil et de sa caresse. Et perce. Sa main et la trame, comme deux corps occupés à l'amour. Et tire. La laine amoureuse s'enlace, se noue, s'ourle, se chevauche, s'accouple, dessine des monts et des creux.
Le fil se fait bois, serré et dur ; dressé en croix.
« Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. »
Le fil se fait chair et os, faible et docile ; prêt à mourir.
Blanche prie. Sur sa langue s'enroule sa supplique, avec un rythme de musique. Comme une source pure, ça lui coule de la bouche et remplit parfois une larme heureuse. Toute sa vie, toute son âme, ô tout son amour dans cette larme !
Le visage de l'homme sous l'olivier apparaitra, point après point. Ses cheveux longs et bouclés, sombres comme ses yeux doux, pliés à l’agonie, soupirants au pardon. Cette figure-là, avec le nez droit comme le bois, elle la crucifiera. À l'aiguille, avec tendresse, avec louange. Elle la crucifiera.
*
Après sexte et le repas silencieux ; après un court repos, Blanche guide le troupeau sur la colline. Elle a pris son ouvrage avec elle. Sur la même pierre, elle déroule son fil et emprunte au buisson de ronces les griffes d’une couronne d’épines. Elle pique, au creux du fils sombre des branchages, des larmes carmines perçant le front. Blanche frissonne. Combien cette douleur doit être subtile, combien délicieuse cette grâce innocente sous le baiser léger du supplice. Elle la brode avant les mains, avant les clous, car c’est ainsi que fut son martyr : la couronne avant la croix. C’est ainsi qu’elle déroule son rêve et le fil.
Un vent turbulent souffle aujourd'hui, glissant de gros nuages qui changent d'humeur à chaque instant. Les cigales sont discrètes, les brebis font tinter leurs sonnailles. Une pluie tombera avant la nuit.
Blanche pique son doigt.
« Seigneur ! »
Elle le porte à ses yeux. Une perle de sang s'y dresse. Elle la suce.
« Quelle empotée qui n'arrive à rien... et quel vent qui arrivera à nous envoler ! »
Elle siffle les bêtes qu'elle compte. Toutes là. Mères et agnelles.
« Rentrons avant que le ciel nous pisse dessus ! »
Blanche se signe de parler si mal et pousse du bâton pour mettre le troupeau en marche. Le chemin est moins long quand il fait plus frais, mais dangereux quand il vente à renverser un homme. Les pans du scapulaire claquent comme des voiles, et comme des voiles sont tout préparés à prendre le large si Blanche n'y prend pas garde.
« Marchez droit, droit au paradis ! »
Les brebis entendent à peine. Mais Blanche entend soudain très bien les aboiements des chiens qui lui sautent en plein visage, lourds et tièdes. Elle regarde autour d'elle, en amont et en aval du sentier ; lève la tête pour surveiller le dos large de la colline. Elle serre son bâton d'une main, sa croix de l'autre.
Descendant encore, le précipice se dessine. C'est en bas que penche l'olivier. Blanche ne peut s'empêcher de chercher l'âne et le visage qu'elle a décidé d'aimer. Mais ce qu'elle voit, ce sont les chiens. La méchante bande, d'une douzaine de têtes. Tous des bâtards, maigres, élimés, plein de puces et de crocs. Ils se poussent, se battent, se plaignent sous le feuillage. L'âne est bien là. Ruant ce qu'il peut, ses sabots tiennent la meute sauvage à distance. Entre les branches, réfugié de l'arbre, il est là : le visage et le corps de son Christ.
Blanche lance un cri. L'homme dresse son regard vers elle, mesurant son salut.
Elle saisit une des grosses pierre du chemin et la lance, aussi loin qu'elle peut. Elle tombe sèchement dans le champ, à quelques coudées des chiens. Encore une, mais le vent freine son allonge et dévie son tir. Blanche hurle encore. L'âne, mordu au jarret, répond un long cri.
Il faut courir, courir chercher du secours au village ou à l'abbaye. Les chiens ne partiront pas comme ça, ils ne se lasseront pas s'ils ont senti le sang. Il faut des pierres, des cailloux tranchants qui leur tâtent les flancs. Des bâtons qui leur passent l'envie de mordre et de s'approcher des hommes et du bon Dieu.
« Je vais chercher de l'aide ! »
Nul doute que l'homme dans l'olivier n'entend rien de cela, emporté par le vent ; mais il la voit bien relever sa tunique et courir dangereusement au flanc de la falaise. Lorsqu’elle ne regarde pas ses pieds rouler dans les pierres, Blanche tourne la tête vers la meute. Elle a bientôt achevé sa descente, suivie de son troupeau affolé par la course, lorsqu’elle aperçoit une silhouette surgir dans le champ. Toute noiraude vue d’ici, avec les ombres et le souffle incessant qui lui secoue les cheveux en tout sens, mais Blanche reconnaît la blondeur du boucher. Il tournoie dans sa main une longue lanière sifflante et la rage lui sort de la bouche un grand chapelet d’injures.
Le vacarme surprend les chiens qui hésitent. Blanche s’est figée, tendue des pieds à la tête. Le garçon est seul face à la meute. Il n’est pas grand, il ne gagnera pas s’ils le poursuivent. Comme il s’approche, il se penche et jette contre eux tout ce qu'il saisit de pierre à grand claquement de sa fronde. L’un des projectiles atteint une bête à l’œil, et lui crève. La douleur résonne le long du vent. Les chiens s’affolent, grognent, montrent les dents. L’animal aveuglé couine en retraite, du sang plein les poils. De nouvelles pierres frappent ici la gueule, là, l'échine, et à présent les chiens fuient, les croupes détalantes, geignantes, larmoyantes.
L’âne pousse un gros soupir, l’homme quitte l’olivier, le boucher embrasse sa bouche. Ils montent ensemble sur l’âne et s’en vont, trottant vers le village.
Bousculée par ses brebis, Blanche demeure bouche bée.
*
« Diable sont ces chiens ! Bientôt nous auront un autre drame ! »
Après la messe, Madame Tissot raconte à Sœur Marthe l'incident sous l'olivier.
« Les gens du pays savent bien qu'il faut s'en méfier et éviter les endroits où ils nichent, mais ces pauvres gens des routes, ils font n'importe comment, et voilà que l'un d'eux a bien failli se faire dévorer ! »
Blanche étiquette les bouteilles de verveine dans le cellier et écoute d’une oreille indiscrète.
« Les gens du cirque ?
— Ceux-là même ! Enfin, c'est une drôle de vie. »
Sœur Marthe ne répond pas, mais tousse des lourdes glaires.
« Bon, je viendrai à la veillée Pascale, adieu !
— Adieu ! »
Sœur Marthe crache son glaviot au fond de l'évier.
« Je les ai vus aussi. Les chiens après le gars du cirque. C'est le même garçon qui a ramené Doucette.
— C'est pas bien d'aller traîner dans ces collines quand on a rien de gentil à y faire. »
Blanche hausse les épaules, mais sous son front, les images la brûlent. La bête à deux dos sous l'olivier. Le baiser du boucher et du circassien. Son Saint Sébastien et son Christ. Oseront-ils revenir après les chiens ?
*
« Sœur Blanche, c'est à vous. »
La porte s'est ouverte et Blanche abandonne son ouvrage pour entrer dans la petite pièce où l'attend Maîtresse Agnès.
Combien cette femme-là est précieuse, combien elle est juste et loin de toutes les bassesses du corps et de l'âme ! Blanche se signe avec elle, et s'agenouille près de sa chaise.
« Maîtresse, le Seigneur a bien de la patience avec moi. Je trouve toujours un recoin de ma tête où je me trouve mauvaise. C'est même pire que ça, je me sais mauvaise, et j'y persiste. Je me laisse écouter des ragots de cuisine, je me laisse voir des choses terrestres, je rêvasse et je suis fainéante encore. Doucette, tout est ma faute, je me suis endormie comme je me trouvais bien au soleil. Voilà ce que je suis, si loin de ce que vous êtes. C'est une douleur pour moi, mais cette douleur est bonne, je sais ce que vous avez dit. Cette douleur me veut meilleure. Je sais qu'à la suivre, sagement, j'y arriverai. »
Maîtresse Agnès écoute. Il n'y a pas d'attendrissement dans les yeux de cette belle femme. Pas de mépris non plus, mais parfois une méfiance.
« Il ne s'agit jamais de rejeter toute chose terrestre : le bon Dieu les a faites, Il les a choisies pour nous, les bonnes comme les mauvaises. Sœur Blanche, je vous le dis encore, votre souffrance vient de votre orgueil. Il est jeune et encore naïf, il prend pour vous la forme de la perfection qu'il vous faudrait atteindre. Il n'y a que le Seigneur qui soit parfait, Il ne nous a pas voulues ainsi. Il nous a voulues humbles et petites, des presque rien qui se contentent de presque rien pour vivre en Son amour. Observez donc Son œuvre, chérissez-la dans son imperfection et dans votre incomplétude. C'est ce manque, c'est ce creux, qui nous appelle à Lui et à la vie éternelle. À la communion et au salut des âmes. »
Blanche boit ces paroles comme du petit lait. Comme elle voit clair, cette femme, et comme elle connaît son cœur !
*
Le soir dans sa cellule, Blanche se centre sur son creux, profond comme un puits obscur et comme les heures au plus noir de la nuit. Elle ne dort pas ; les mains posées sur les seins, elle écoute le manque qui résonne en elle. Ce manque est vivant. Il bouge, se contracte, se replie. Impossible de rester immobile, et Blanche se tortille sous le drap et sa chemise. Impossible de dormir, impossible de rêver : son corps prend toute la place, son vide lui pèse sur chaque nerf. Elle se pince, elle se griffe, et alors la douleur répond. Elle se pique à travers le tissu et se perce la peau, et voilà que ça tire, voilà que ça fait mal, doucement mal. Une sensation qui remplit le vide.
Dieu, le Bon Dieu, voilà ce qui remplit, voilà la forme de Sa caresse, de Son baiser, de Son amour. La douleur des chants, la souffrance des psaumes, l'humiliation de la prière, l'oubli du corps, l'élévation de l'âme nue qui a écorché sa peau pour sortir, abandonner la mort et grandir en Sa complétude. Ô faites, faites, Seigneur, Que la chair soit mortifiée !
Lorsque Blanche se lève pour les laudes, ses cuisses sont brûlées à force des coups qu'elle s'est mis, des frictions qu'elle s'est infligées. Ses bras sont lacérés. Sa douleur l'accompagne partout, silencieuse et puissante. Elle lui remonte des cuisses jusqu'au sexe, des bras jusqu'aux seins, des larmes jusqu'au yeux. Ô faites encore, Seigneur, que je sente partout Votre amour !
Et elle sourit.
*
La pluie s'abat cette après-midi-là, et la suivante. Les brebis sont à la bergerie, Blanche à sa cellule, à son ouvrage. Elle habite son rêve toute entière, convoque en elle le visage adoré, y plonge l'aiguille. Le contour des tempes, sous la couronne d'épines, les pommettes et la mâchoire à l'os.
Elle entreprend amoureusement les yeux quand l'accident survient : le fil casse. Elle n'a pourtant pas tiré fort. Blanche renverse la trame, inspecte ses points un à un, défait pour reprendre mieux. Pommettes, mâchoire ; casse. Et pique, et perce ; casse.
Blanche décide : elle reprendra plus tard.
Le lendemain, il pleut toujours. La broderie, sous ses doigts, reste sans regard.
Alors Blanche s'ennuie partout, morose tout le temps. Un vaste poids pèse sur son cœur tandis qu'elle brode les contours et alentours de sa Passion. Quelques feuilles de palmier, ou un nœud dans le bois... Mais la figure magnifique, dès qu’elle en approche l’aiguille, le fil casse, s'effiloche, le nœud cède, c’est insupportable. La voilà donc punie à la hauteur de son orgueil de s'être crue artiste... Pauvre d'elle que le Ciel rejette et laisse là, à l'orée de son mystère et de son Amour. L'homme sous l'olivier lui échappe sans cesse et elle ne le voit plus que de dos, emporté par son âne et par le fils du boucher.
Elle prie le plus fort qu'elle peut, abîmant ses yeux à les serrer tant. Qu'elle soit punie, oui, qu'elle fasse pénitence pour ses fautes ; mais qu'Il ne l'abandonne pas, son Seigneur, son bon Dieu, le seul qui l'a jamais aimée ! Comme elle craint de retomber malade, de retomber idiote et ingrate, de voir au-dessus d'elle s'enculer des démons qui porteront cette fois le doux visage de son Saint Sébastien et, plus insupportable encore, celui de son Christ !
Le père confesseur, devant son trouble et son effroi, l'autorise au cilice et la rassure :
« Mon enfant, rien n'indique que vous soyez si loin de Son regard que vous semblez le croire. »
Blanche espère, accroche son cœur à ces mots, et pleure toute la nuit.