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Par C. Kean

Le soleil revient au vendredi Saint. Sur le chemin des collines, Blanche traîne le pas à l'arrière des bêtes. Elle a pris l'autre route, le chemin le plus long pour rejoindre le plateau par le nord, au bord de la ravine. Elle ne veut pas voir l'olivier et ce qui s'y abrite.

Dans ses mains, elle tresse trois branches de ronces pour en faire une couronne. Les épines déchirent la peau comme l'eau fait fondre la glace. Les plaies sont chaudes, boursouflées. Elles écrivent un paysage nouveau : monts, plaines, crêtes, horizon. Blanche y promène sa douleur et épelle dans sa tête le mot transpercé. Elle imagine tout ce qui pique et pénètre : les flèches, les clous, le cilice, l'aiguille, l'écharde. Dieu doit aussi aimer ce mot.

Soudain, les brebis hésitent et s'arrêtent, dans le tintement étonné de leur cloche. Blanche lève le regard, une griffe s'enfonce sous son ongle. Elle ne voit rien que les croupes et les laines, mais elle entend les mouches. Un bourdonnement chaotique et continue ; un torrent noir. Elle pousse au milieu du troupeau pour comprendre d'où vient l'obstacle et découvre le jeune boucher. Il est accroupi, et devant lui est la carcasse puante du chien sauvage à qui il a crevé l’œil furieux. Un vilain sang noir et pourri suppure de cet œil ouvert et aveugle. La tête rêche attire les mouches, gourmandes autour de la gueule béante. Le ventre s'est gonflé sous l'effet de la mort et des pluies des derniers jours, mais la chaleur de midi l'a crevé comme une outre trop pleine, et de lourdes viscères grises et asphyxiées en ont glissé. Blanche les regarde bouger toutes seules sur les cailloux, comme un ragoût frémissant, tandis que de grosses larves s'y repaissent.

« Les chiens ne se mangent pas entre eux. Ils savent que leur misère les rend frères. »

Claude se redresse et commence à s'en aller. Plus forte qu'elle, plus soudaine que ce qu'elle pouvait imaginer, Blanche, furieuse d'un coup, le pousse. Son corps ne s'y attendait pas, et il bascule de l'avant, bras battant pour retrouver son équilibre. Il tombe, roule, dévale les quelques mètres avant le précipice et, sans un cri, avec surprise, il disparaît. Quelques caillasses sont emportées ; elles glissent le long de la roche et le suivent dans un chuchotement.

Plus rien.

Un silence long, plein de vent et du gros bêlement de Galy.

Puis, un jappement, aigu et bref. Blanche s'approche de la ravine, elle regarde en bas. Le corps du boucher – ô pauvre Saint Sébastien – s'est éclaté au sol et sa bien jolie tête répand son sang dans le filet d'eau qui ronge le pays. Son visage effrayé, peut-être mort, mais ce n'est pas sûr, regarde deux chiennes. L'une maigre à mourir, l'autre maigre à faire peur, sauf son ventre gonflé de petits à naître.

Blanche attend ; elles n'hésiteront pas longtemps.

*

Alors qu'elle descend le chemin des collines, le soleil n'éclaire plus que le champ en contrebas et son olivier tordu et échevelé. Le regard de Blanche est pareil au soleil : brûlant, hâtif, douloureux. Il remonte en sa mémoire toutes les gravures, les peintures, les précieux corps des précieuses âmes martyrs. Les femmes y sont toutes droites, voilées, drapées, coiffées, blancs visages et blanches mains, tandis que leurs peaux se vêtent par tous les moyens de la chasteté. Mais les hommes, les hommes... nus, outragés, dociles, battus, humilié, rougis, saignés, frappés, serrés, pendus et offerts, tout entiers, sans secours, aux violences des mains, des yeux, du désir. C'est ainsi alors, que le bon Dieu les préfère et aime les regarder...

Sa dernière clarté ressemblerait bien à une folie s'il n'y avait pas cette certitude, cette foi impérieuse qui lui assure que tout cela est une épreuve, un buisson ardent, une parole divine qui veille à tout. Elle n'a plus rien à penser : Dieu pourvoira. Elle n'est que l'instrument, le délicieux instrument l'amour et du supplice.

Blanche ne prend pas le chemin de l'abbaye, elle guide les brebis jusqu'au champ, les groupe, les laisse paître un moment tandis qu'elle approche de l'arbre de son cœur. La caresse du bois dans sa main lui donne l'envie de pleurer. Mais son œil reste sec pendant qu'elle suit les ramifications de son rêve de désir. Soudain, une écharde la surprend : là, au creux d'un creux, un petit bout de papier attend. Blanche le déplie.

« Demain soir, onze heures. »

Une deuxième écriture répond :

« Je serai là. Après je partirai. »

Le soleil pourrait bien brûler cet arbre.

*

Le samedi Saint, à 22h30, Blanche vomit dans le jardin du cloître.

« Pauvre enfant... »

Sœur Marthe lui tapote le dos avec une compassion écœurée. Maîtresse Agnès sort à son tour de l'abbatiale, découvre la scène. Rien ne trahit son dégoût ni sa pitié, mais pour la première fois, cela paraît évident : Sœur Agnès ne l'aime pas. Elle n'aime pas Blanche, non, pas du tout. Elle la traite ainsi que toute autre novice par justice et bonté, mais elle la déteste. Clair comme une source.

« Est-elle malade ?

— Elle a le front plus chaud qu'un four, la malheureuse.

— Accompagne-la à sa cellule et reviens. Nous ne pouvons pas montrer des rangs édentés ce soir. »

Blanche marche mal au bras de Sœur Marthe ; sa respiration siffle et ses yeux paraissent vitreux lorsqu'elle se couche sur son lit. Quand la porte se referme, pourtant, Blanche se relève. Elle est prête. Prête à corriger le réel, à piquer la trame du monde pour y inscrire le motif le plus beau, le plus noble, le plus digne d'être aimé.

Il y a, dans la besace qu'elle emporte, un son qui résonne, et des épines qui grattent pour sortir. Personne ne la voit, Blanche toute à sa blancheur dans le voile noir de la nuit. La lune dessine sa silhouette contre les murs du Morisauve, mais toutes les âmes sont occupées à la veillée Pascale : les sœurs, le père confesseur, les bonnes veuves et les bonnes mères, les bons fils et les bons pères.

Blanche connaît le chemin par cœur. Les ronflements de la bergerie endormie, puis la petite porte dans le mur qu'elle referme le soir avant de remettre la clef à Sœur Marthe. Elle a bien remis la clef, mais le verrou est ouvert et la voilà sur le chemin des collines et des champs, sur le chemin de l'olivier. Chemin de Passion ; chemin de Dieu.

Sa tête lui semble toute vide, ou bien toute pleine d'une seule matière, dure comme la pierre. Elle n'a pas eu besoin de feindre la fièvre, son idée lui donne chaud ; un feu intérieur qu'elle ne cherche plus à éteindre de ses larmes. Souffle, souffle le vent du sud, attise la force de faire ce qui doit être fait.

Dans la clarté de la nuit, l'olivier ressemble à un ange, les bras tendus, le cœur offert. Blanche marche plus vite. Elle est encore seule quand elle dépose son sac entre les racines et ne garde avec elle que l'outil et le papier qu'elle plie et place dans le creux secret de l'arbre. Blanc sous la lune, il attire jusqu'au regard de Dieu.

Cinq minutes.

Et voici l'homme. Il s'avance clandestinement dans le champ, chargé de son amour comme d'un fruit bien mûr. Il marche dans son histoire comme un somnambule, dans une obscurité animale et sensuelle.

Plus il approche, plus Blanche se cache, le tronc toujours entre elle et lui. Comment ne pas voir le mot dans le creux ? Comment ne pas lire les mots de l'amant ? Il s'en saisit et lit.

« Seigneur, si tu le veux, éloigne de moi cette coupe. »

Blanche serre sa main autour de l'outil.

Le marteau rencontre le crâne. Une fois, deux fois.

Le corps s'effondre contre le bois.

*

Blanche ne ressent rien. Son cœur a explosé dans sa poitrine mais elle est capturée par son propre regard. Le sang sous la lune coule noir. Comme le sang de la gueule du chien décomposé et borgne. Dieu l'a voulu ainsi.

Elle dépose le marteau près de sa besace, attrape le bras de son Christ, le tire, le tourne. Il résiste, coincé contre une racine. Sa bouche geint, il cherche à comprendre qui, pourquoi. Blanche n'imagine aucun mot pour lui dire ce qu'elle va faire. Il ne sert à rien de parler à son ouvrage. Il ne lui appartient pas de comprendre, il lui suffit d'être créé. C'est ainsi que le bon Dieu nous veut, nous aussi, pense-t-elle, un bon coup de marteau et reconnaissant d'ignorance. Existe-t-il quelqu'un qui fut plus intime avec le Seigneur qu'elle alors que, soudain, elle le comprend ?

Blanche tire un bon coup sur le bras qui craque avant d'emporter le corps. Le voilà sur le dos. Elle le saisit aux aisselles, le soulève et l'adosse contre l'olivier complice. Le sang surgit par petits sauts à l'arrière du crâne, comme un piaillement d'oiseau sous un nid de boucles brunes. Blanche lui redresse la tête, écarte ses longs cheveux. Ses yeux sont ouverts mais ne regardent rien ; il a de la terre plein la face. Alors Blanche la lui essuie, tendrement, la main colombe, et pose sur son front la lourde couronne tressée de ronces. Il gémit, alors Blanche l'embrasse, humainement, la bouche épouse, et sort de son sac de longs clous de charpenterie.

C'est comme cela, il faut remettre chaque geste à sa place, communier au plus près, le plus parfaitement. Que tout soit accompli. Relevant sa tunique, elle prend assise sur lui, prend sa main, prend le clou, pose le dos de la main sur le tronc et la pointe du clou dans la paume. Le corps tressaille, leurs peaux se hérissent et frissonnent d'une même attente, d'un même désir.  

« Aide-moi, Seigneur, car mes os sont tremblants et mon âme est troublée ! »

Le marteau frappe la tête du clou, le fer s'enfonce dans la chair, dans le bois, dans son flanc ; Blanche sent une lame qui la perce sous les côtes. La douleur leur pousse un cri commun. Le sang coule de l'olivier et pose une fleur sombre sur son scapulaire. Blanche inspire. Avec son souffle, ses veines se gonflent, brutales, pleines à déborder. La plaie la tire, l'attire, remplit son vide comme la promesse qui lui fut faite. L'homme veut extraire le canif et frapper encore, mais elle en saisit le manche et l'enfonce plus loin, plus profond dans la chaleur noire de ses viscères.

« Ô mon Seigneur, mon Roi ! »

Alors il jette vers elle sa main libre pour essayer de tirer son voile. Ses doigts pleins de passion lui griffent le front, mais Blanche ne s'offusque pas de la violence de cette caresse. Doucement, elle guide ce bras qu'elle ramène à sa poitrine. Qu'il serre là, son sein comme une grenade, qu'il le broie, qu'il en fasse une chose minuscule et compacte, une olive. Blanche serre les cuisses. Le cilice la mord. Son ventre larmoie et tout à la fois se fait dur, et mou, et creux, et plein, et tendre, et avide.

« Loué soit le Ciel, et loué soit la terre ! Mon Dieu ! Mon Maître ! Mon Époux ! »

Qu'elle fait mal, cette main qui lui arrache le sein ! Qu'il coule son sang noir sous la lune ! Qu'elle coule cette eau lourde de sa fente ! Elle la sent couler comme ça, chaude et visqueuse, ruisselante, et elle se frotte un peu à gauche, un peu à droite. Un peu avant, là ! Là est son plaisir. Un peu arrière, plus en avant. Blanche cherche, danse, bassine. Ici ou là, ondule. Elle relève encore sa tunique, dégage son cilice et son sexe, passe sa main sur ses lèvres gonflées d'amour et douloureuses, oui, douloureuses d'attendre. Elle les sent battre, dévorantes, prêtes à prononcer tous les mots du monde en même temps, dans toutes les langues. Elle se frotte plus fort, plus vite. Rêche sur le pantalon de l'homme qui la repousse si peu qu'il peut.

« Pitié... »

Son articulation manque de clarté, mais Blanche n'entend plus rien de toute façon que son cœur qui lui martèle les tempes et ses halètements d'animal prêt à mettre bas. C'est ce qu'elle sent : son sexe pourrait tout engloutir et tout passer. Le sexe de l'homme, mais aussi ses pieds, ses jambes, ses cuisses, sa taille, sa main, jusqu'à l'épaule, sa tête et même sa couronne d'épine – ô, la déchirure ! Et l'olivier, et même la nuit. Blanche se remonte sur lui, se berce au métal froid de sa ceinture qui l'écorchera peut-être mais qui lui fait déjà tant de bien. Tenant toujours la main libre de l'homme, elle force sa force à se soumettre, à lâcher son sein pour s'étendre contre l'arbre. Les yeux brouillés de joie, la bouche couverte de plaisir, elle enfonce le clou maladroitement, tremblante, dans la peau fragile du poignet. Puis elle frappe du marteau, une fois, deux fois. Le clou s'y s'enfonce si profondément qu'il disparaît pour toujours et laisse jaillir un sang lourd et désespéré.

Blanche appuie sa bouche sur le visage de l'homme, enfouit ses doigts dans ses cheveux bouclés et saute, et saute, et frotte, et halète, et geint. Tout son corps lui tremble jusqu'aux paupières et elle tend la tête vers le ciel, au plus haut de son cou, à la renverse, se claque les dents. Qu'Il la voit comme ça, entière dans Son Amour, encore un peu... oh juste encore un peu plus près, un peu plus loin, un peu plus fort. Que Son plaisir vienne sur la Terre comme au Ciel ! Enfin, les larmes lui jaillissent de partout. Le sang et l'eau. Le miracle. Le Christ et ses yeux pliés, le Christ et les perles rubis de son front, le Christ enfin lui remet son âme, à elle, à elle seule. Brûlure de mille soleils qui transperce son cœur.

*

Dans la cellule de Blanche, la nuit coule comme une cire le long d'un cierge, comme une fièvre le long de son dos. Sa bouche ne connaît plus qu'un mot : Alléluia, Alléluia, Alléluia ! Elle se le chante au-dessus de son fil précieux, au-dessus de son aiguille, au-dessus de sa trame. La parfaite image, celle qui dit tout de son âme, son âme grandiose, qui transfigure et lave tous les péchés du monde, même le premier, le tout premier.

Blanche brode. Ce nouveau fil est solide, il ne casse plus. Il est soyeux ; il glisse, plein de reflets infinis pour cette chevelure du Christ douce, si douce. Et son parfum d'olivier, de fer et de poussière.

Au matin de Pâques, l'on entre dans la cellule de Blanche. L'on ne remarque pas immédiatement le magnifique ouvrage et son prodigieux achèvement. Ce que l'on voit c'est le front griffé de Blanche, le flanc percé de Blanche, le délire ardent de Blanche et le mot qui ne quitte plus sa bouche, qui la tranche comme un sourire.

L'on envoie chercher Maîtresse Agnès, la bonne mère abbesse, le bon père confesseur. L'on constate avec effroi, l'on chuchote à tout va : « se pourrait-il ? », « folie, folie », « un miracle ! », « regardez la plaie, regardez son front ! », « mon père, serait-ce même possible ? », « incroyable ! », « je n'y crois pas, cette petite est dérangée », « imaginez seulement, un miracle ici, au Morisauve, de nos propres jours ! ».

Le bon père confesseur appelle l'évêché, la bonne mère abbesse prie à son chevet, et Maîtresse Agnès, la plus amère, la plus jalouse des femmes, croit percer le mensonge.

L'on visite Blanche, des jours entiers. À tous, Blanche parle du Christ de l'olivier, de l'amour comme mille soleils. Aux bonnes sœurs soucieuses, aux curés curieux et au médecin mandé. À l'évêque aussi. Il constate, explique-t-il, pour définir, explique-t-il, la cause des blessures, leur vérité cachée. Il constate et il écrira au Saint Siège une lettre contenant le mot stigmate.

Il écrira bien cela, car on ne retrouvera pas l'homme sous l'olivier que les chiens dévoreront, ne laissant plus qu'un clou au cœur du bois ; l'autre, un des corniauds l'avalera et en mourra plus tard, percé de l'intérieur après de longues souffrances. Pour le fils du boucher, l'on croira à l'accident, à la glissade, et l'on posera plus tard une barrière près de la ravine.

Alors Blanche, comblée, ne peut plus rien que sourire, béate, bienheureuse, aimée au-delà de toutes. Et pique, et perce, et tire, la lumière du Seigneur en son cœur de clarté, tandis que, par le chas de son aiguille, brille en silence un long cheveu brun et bouclé.

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