Les cloches appellent en brèves volées l'office de sexte.
La vivacité des pas de Maîtresse Agnès fait battre les pans de son scapulaire noir. Blanche pousse sur ses jambes, maintient l'allure et prie : qu'elle parle, cette sainte femme, qu'elle me regarde, qu'elle tienne ma main et me guide !
Pas une parole encore, pas une expression non plus, pour tirer le fil de son jugement.
Blanche gagne sa stalle dans le chœur, aussi serrée qu'une souris dans son trou. Elle veut interdire à son cœur de battre et à son corps d'avoir chaud, mais voilà, elle est émue. Doublement émue. S'est-elle attendue, un jour, à pareille attention de la part d'une dame du monde ? Et pour quel sujet !
Fébrile, elle chante, élève sa voix parmi celles de ses sœurs. Comme on libérerait un oiseau qui n'a jamais connu qu'une cage : un chant qui vient de nulle part et qui atteint le Ciel. Blanche chante, sa voix s'élève, mais ses yeux clouent fermement ses mains. Elle ne peut pas Le regarder pour le moment, cela rendrait son esprit impossible. Lui qu'elle devine, Lui qu'elle sait si proche, Lui qu'elle épousera de l'union vierge et sainte de ses vœux.
Elle lui connaît son corps d'albâtre tendu, ses reins qui cambrent sous le poids de la passion. Ses épaules nues, nerveuses, luttant encore contre la mort à venir, tandis que les fers percent la chair de ses paumes aussi tendrement que des baisers. Sa tête noble, belle et jeune, couronnée d'épines, fait ployer la nuque sur le côté avec la grâce d'un cygne endormi. Une ligne imaginaire traverse son torse maigre où se comptent les côtes, et descend par le nombril étiré et sensuel comme le repli d'un coquillage, puis plus bas encore, à la naissance d'un pagne à peine noué. Il pend aux hanches légèrement inclinées, pour que l’œil qui regarde caresse sans s’appesantir, et descende enfin jusqu'aux cuisses pudiques, jusqu'au genoux attendris, jusqu'aux chevilles percées et aux beaux pieds pendants.
Les yeux de Blanche lui piquent et sa gorge s'étrangle dans l'amorce d'un lourd sanglot.
*
Au repas, elle ne dit rien. Son intelligence pense pour elle. Broder la Passion, cela doit être un travail méticuleux, précis, obstiné. Il n'est pas question que le moindre nœud se relâche ou que les couleurs rendent le doux Jésus maladif ou ridicule. La composition doit être à la hauteur du sujet. C'est évidemment inhumain, mais il doit être possible d'atteindre un certain seuil, d'égratigner la toute première marche de cette perfection. Les peintres le font bien, se dit-elle avant de se morfondre : que se croit-elle encore artiste ! Comme il est bienvenu que les autres moniales ne puissent entendre les idées qu'elle se fait... Et se peut-il qu'il en soit une, dans ce couvent, plus orgueilleuse encore ? Si oui, nul doute qu'elle reconnaît, en cet instant, toutes les marques de cette prétention dans le rougissement violent dont Blanche se sent saisie.
L'après-midi doit la ramener à plus d'humilité. Ses travaux de novice la séparent des sœurs du chœur, occupées aux travaux de l'esprit et du sacré, tandis que les converses prennent sur elles la charge des tâches terrestres de maintenance. À Blanche, elles confient le troupeau de dix bêtes qu'elle s'en va mener paître sur le plateau jusqu'au soir. C'est une charge rude pour le corps, qui subit l’ascension, ainsi que pour l'esprit, prompt à se laisser distraire par la liberté des champs.
Sur le chemin à flanc de falaise, la poussière et les cailloux roulent entre ses sandales et ses pieds. La marche est inconfortable. Il faut supporter le piétinement des brebis et des deux agnelles, excitées par le déplacement et les ordres visant à les contenir, gravir la colline, et plisser vainement les yeux pour se protéger d'un soleil terrible. Dans l'écho de la cloche et des bêlements, la poussière ocre de ce vieux pays sec s'élève en nuage.
Lorsqu’elles arrivent au pâturage, sur le plateau qui penche, Blanche peut souffler et passer un mouchoir entre sa guimpe et sa peau. Elle s'assoit sur une belle pierre, pas trop plate, pas trop creuse, une de ces pierres où on imagine déposer la tête d’un condamné ou l’offrande d’un dieu ancien. Blanche y pose ses fesses, se régalant d’un peu d’eau que sa gourde a emporté et de l’ombre d’un genévrier. Le bourdonnement des cigales emplit l’air d’une vibration paresseuse qui a bientôt fait de clore ses yeux lourds. Appuyée contre le tronc, penchée sur sa pierre, Blanche s’assoupit mollement, à demi, gardant une conscience étroite des sonnailles de son troupeau et du sifflement des couleuvres.
« Comme il fit bien les choses, le Bon Dieu, et comme il est agréable de n’exister qu’à peine, reposant dans les collines bercées de chaleur et de quiétude ! » soupire son cœur devenu mou et collant comme du miel.
Elle rêve pourtant, seulement à demi, seulement par ruban de souvenirs. La ténèbre froide de l’abbatiale, le corps blanc adoré sur sa croix, Madame Lepic et son regard plein de vouloir… Il lui faut trouver le secret de sa broderie. La pose, l’image, évidemment, mais cela n’est que la partie facile, la partie que chacun peut voir et dont on ne s’émeut qu’à peine. Il n’y a en cela pas de mystère, à peine une imitation. La création véritable ne peut advenir de cela. Pour qu’une broderie existe, il faut une profonde contemplation de l’âme, et cela ne demande rien de moins qu’un visage.
Chaque Saint qu’elle a jamais osé représenter a commencé ainsi, par la recherche et l’excavation précieuse et obsessive d’un visage. Qu’il soit jeune ou vieux, beau ou laid, cela dépend du martyr qu’elle choisit : pour son Saint de Saragosse, c'était un pauvre hère venu quémander une soupe, le visage maigre et la peau irritée de gelures ; pour Saint Jean le Baptiste, le charpentier venu réparer le toit de la bergerie, avec ses long outils et ses yeux pleins de brillance pour Maîtresse Agnès ; et Maîtresse Agnès, ô la plus belle des femmes, était devenue secrètement sa Sainte Lucie, qu'aucun homme ne put toucher mais qu'elle toucha, elle, fil par fil.
Ces visages, elle y plongeait entièrement et creusait sous la chair des joues, sous la peau des tempes, sous le scalp chauve ou chevelu ; à pleine main, à longs ongles, pour extraire la matière précieuse : l’âme à ses secrets.
Mais pour la passion du Christ, ce ne peut être rien de quelconque! Il lui faut trouver le plus beau de tous : le profil le plus noble, la bouche la plus tendre, le nez le plus doux, les yeux les plus clairs, le front le plus mélancolique.
Blanche pense naturellement à Claude, le fils du boucher. Garçon bien fait de tout le corps, avec un visage jeune et un peu femme qui donnait à sa virilité une plus grande valeur encore. Elle en avait fait son Saint Sébastien, sensuel et pénétré de douze longs traits qui le fléchirent comme pour l’amour. Cependant, Claude avait cette peau rosée, cette carnation paresseuse, ce regard d’eau calme que rien ne vient troubler, ni douleur ni pensée. Une belle tête vide et tout un corps livré aux appétits de la chair alors que ses bras abattent toute la journée son grand couteau sur les carcasses d’agneaux et de veaux tendres.
Cette fois-ci, tout à fait emportée par sa rêverie, Blanche voit au bout de ses doigts la grande bouche de Claude, ses lèvres rondes comme un fruit, luisantes dans une lumière d’alcôve, humides de la graisse des viandes, du jus sirupeux des pêches de juillet, et des salives venues s’écraser à ses baisers tandis que le rose de ses joues en devient rouge. Rouges les oreilles, rouges les doigts et rouge le sexe, dressé comme un pleurote. Une bouche à dévorer.
Une tête toute dure vient se cogner contre la cuisse de Blanche, avec un grelottement de clochette. Surprise dans son imagination, elle sursaute, ferme sa bouche que le sommeil et le songe ont ouverte et redresse son corps que la chaleur a rendu liquide. La brebis devant ses jambes pousse encore pour atteindre une fleur plus charnue que les autres. Blanche compte ses bêtes toutes blanches sur la colline grasse : Galy, Bretelle, Pouponne, Pelote, Sucrette, Manchette, Frisette, Sautille, Claudique. Elle se lève, compte encore. Toutes blanches, et voilà qu’il manque la grande agnelle. Où est Doucette?
L’air vibre de mouches, le soleil commence à glisser vers la nuit. Dans moins de deux heures, il fera noir et ce seront les vêpres. Blanche porte les mains en coupe à son visage et rappelle ses ouailles qui se réunissent en boitant les unes contre les autres. Doucette ne revient pas.
Il n'y a pas de fauves par ici, juste une troupe de chiens sauvages qui ont plus faim que peur et qui attaquent parfois les troupeaux, parfois les enfants, parfois les vieillards. Mais ce sont de mauvaises bêtes, turbulentes, qu'on entend hurler de loin bien avant qu'elles ne mordent. Blanche se serait réveillée. C'est arrivé, déjà, qu'une brebis tombe et roule jusqu'à la ravine, plus au nord. Parfois juste en se blessant, comme Claudique, parfois en se tuant d'un coup, cette pauvre Alpine...
Ce serait trop long d'en avoir le cœur net, et qui garderait les bêtes restantes si elle s'aventurait là où le paysage se déchire ?
Blanche appelle encore, siffle de plus belle. Elle attend dans le vacarme des grillons et la patience docile des brebis. Puis elle se signe, et entame sa descente.
Le soleil couchant s'écrase sur son visage, cognant ses yeux et mouillant son front. Le sort de l'animal perdu ne l’inquiète pas tant, il n’advient rien que Dieu ne juge bon à d'autres fins, mais Maîtresse Agnès et Sœur Marthe questionneront l’événement, et alors il lui faudra bien avouer sa paresse et son manquement. « Quelle étourdie ! » dira Sœur Marthe, mais Sœur Agnès verra, elle, tout son vice et sa bêtise...
« Idiote, idiote, pauvre petite idiote, mauvaise fille pleine de faiblesse, que le Seigneur te sauve et te pardonne, que le Seigneur t'aide à Le servir ! »
Elle répète cela en dévalant la sente pleine de cailloux qui coupent et de poussière qui tousse. Les bêtes la poussent, elle pousse les bêtes, quand soudain, elle trébuche pour de bon. Tellement surprise qu'elle n'a pas le temps de crier. Le bord du précipice lui saute au visage, mais ses mains plongent et s'enracinent à une grosse pierre pour l'empêcher de basculer plus bas. Blanche pleure, furieuse et apeurée. Les brebis ne se sont pas arrêtées. Elles dandinent leurs gros culs pleins de laine au bout du chemin.
« Merci Seigneur, merci Seigneur, qui me fait tomber et me relève. »
Elle récite, reprend son calme, les yeux clos. Lorsqu'elle les ouvre, ils tombent du précipice jusqu'à la prairie toute orange. Un olivier y pousse seul, tordu par le vent du sud. À son ombre qui s'étire en un bouquet noir, un âne broute et deux corps se chevauchent.
Blanche ne bouge plus ; au travers de ses yeux irrités de larmes et de poussière, elle regarde.
Les chairs sont mâles, l'une blanche et rosée, délicate et que le soleil pourrait brûler, se soumet et s’aplatit croupe en l'air sous une autre, brune et robuste, comme le tronc d'un jeune pin. Blanche voit les fesses qui se contractent, poussent en avant le bassin, et en dessous, et en dedans, le vit. Les bras sont longs de muscles autour du cou et des épaules du premier. Une rivière de cheveux bruns et bouclés confond leurs nuques. Ils se montent comme des lièvres, vite et attroupés, sans même respirer. Et comme des porcs, nus, ventre contre reins, moites d'amour et d'efforts.
Blanche ne prie plus ; elle transpire de partout. Dans son ventre, des muscles se tendent, la crispent, la creusent. Au bord du gouffre et par ses yeux, elle sent le vertige de sa propre chair, le vide s'ouvrir en elle.
La grosse Galy, la plus vieille des brebis de l’abbaye, s’est arrêtée de marcher et jette contre elle un bêlement qui en dit trop. Blanche se surprend dans le regard abyssal de l’animal. Peut-on lire la même bêtise en elle ?
Alors qu’elle se redresse, d’autres yeux lui renvoient un miroir obscène. Ceux de l’homme au-dessus de l’autre. Blanche recule comme piquée par la foudre et se range à la roche du chemin. Galy bêle plus sévèrement, comme un homme qui s’exaspère d’une besogne pénible. Blanche se relève, retrousse son scapulaire et court vers le Morisauve.
*
Les bêtes sont rentrées, sauf, bien sûr, celle qui s’est perdue. Blanche n’y pense plus. Elle se change avant les vêpres. En tombant, ses genoux ont saigné, ont fait de la poussière une boue puante qui macule sa tunique. Elle se lave les jambes dans le baquet d’eau froide, oh, la plus froide possible. Sa peau lui brûle, son sexe est moite, elle n’arrête pas de pleurer.
Sœur Marthe lui a dit : « ça ne fait rien pour Doucette, nous la chercherons demain, ou il devait en être ainsi. » Avant cela, elle s’est bien fâchée, mais les larmes incessantes de Blanche l’ont émue et elle espérait les apaiser en mentant gentiment. Elle ne peut pas savoir qu’elle se trompe de source. Maîtresse Agnès, elle, ne s’est avancée d’aucune parole. Elle trouve sa clarté dans l’observation, oui, elle a observé. Blanche ne doute pas qu’elle découvrira la racine exacte de sa honte, qu’elle la trouvera comme on trouve un chiendent dans un potager, et qu’elle l’arrachera le moment venu. Blanche aurait aimé que ce soit maintenant.
Aux vêpres, elle paraît malade et fiévreuse. Elle chante faux, et très fort, avec la voix comme une jambe cassée. Les sœurs converses la regardent par petits coups, avec pitié, les sœurs du chœur la regardent par grandes lampées, avec souffrance. « Il y a des solitudes que nous connaissons toutes, des douleurs que nous partageons en silence. » Maîtresse Agnès a raison en toute chose. Et Blanche se laisse aller à chanter plus fort, à se vider.
Au dîner, elle se sent mieux, elle ne mange pas mais elle ne pleure plus. Le visage lui brûle comme une viande sur la braise, mais elle le porte fièrement, entièrement soumise au châtiment qui l’attend. Elle ne cille pas lorsque la grosse cloche de la porterie sonne à l’entrée de l’abbaye. Elle se lève sans surprise lorsque sœur Marthe vient la chercher.
« C’est Doucette », dit-elle.
Et Blanche sourit sans joie ni peine. L'agnelle n’est pas son mal.
Sous le porche, la nuit est lourde et son parfum est fort. La bête égarée est là, vivante, portée entre deux bras. Et au bout de ses deux bras, il y a un homme. Blanche ne connaît pas son visage, mais elle connaît son regard, ses yeux, ses cheveux bruns et bouclés, son dos, ses fesses, ses reins.
L’homme sous l’olivier.