Blanche pose l’aiguille, sécurise le fil, contemple l’ouvrage.
Sur leur plateau d’argent, les deux yeux de Sainte Lucie la regardent, allongés avec leurs paupières qui ressemblent à deux doigts, pouce et index, tout prêts à pincer son cœur. Tout prêts à y plonger les ongles, à griffer les fibres, à s'enfouir tendrement dedans et à presser le muscle douloureux de son adoration.
Souffle court.
Blanche pleure doucement, sans même un sanglot. Juste de grosses larmes, claires et chaudes, sans un remous, pour éteindre le feu de son ventre.
Maîtresse Agnès a raison : l’amour du bon Dieu est une chose qui brûle et qui consume, en tout temps, de l’intérieur. Alors, béatement, Blanche glisse de sa chaise, s’agenouille sans prendre la peine de remettre sa tunique en place, joint les mains et prie. Qu’Il soit loué ! Mille fois loué, le Maître de son âme, le Seigneur de son cœur, et la Sainte aimée de lui – la Sainte qu’elle aime –, la Sainte Lucie qu’aucun homme ne put violer et qui arracha ses yeux. Ô, quelle douleur, ces yeux-là, autour desquels se serrent les doigts ! Quand ils soulèvent les paupières, quand ils appuient sur les globes, lentement, délicatement, et passent sur les os et saisissent, tirent, déchirent les nerfs, les muscles… Ô, à hurler de douleur, de plaisir, de sainte joie ! Blanche caresse ses yeux, les touche lentement, délicatement. Fermés, ouverts ; et l’aiguille, posée sur le guéridon.
Elle reste ainsi, haletante, trempant ses doigts dans le ruisseau de ses larmes heureuses. Tout est silencieux en cette heure de la matinée. Sa cellule, bien-sûr, mais aussi le couloir derrière la porte et la campagne à sa fenêtre. Il fait chaud, étonnement chaud pour un mois d'avril, et la journée commence à peine.
Lorsqu’elle se relève, Blanche époussette son scapulaire puis vérifie la guimpe autour de son visage et le voile sur ses cheveux. « Lourd et serré comme la main du bon Dieu posée sur ta tête » dit toujours Maîtresse Agnès. Les sextes sonneront bientôt, mais elle doit encore descendre à la porterie déposer son ouvrage.
Elle quitte sa cellule, remonte le corridor, descend l’escalier étroit, dépasse la salle commune et débouche sur une cour. Ce n'est pas encore le cloître, mais on y voit déjà les grosses assises de l'abbatiale et, longeant le flanc d'une route, le logis de la porterie.
Blanche y entre. Il y a là quelques tableaux pendus aux murs de la salle principale qu'elle connaît par cœur.
L’on pourrait sans mal leur trouver un grand nombre de défauts, mais Blanche s’en fiche : elle les aime, tout simplement. Qu'il s'agisse de l’âne tordu qui porte la Sainte Vierge jusqu’à Bethléem ; du portrait sévère de l’ancien évêque de Viviers ; ou de son préféré : le Saint Vincent de Saragosse, avec sa grosse main mal faîte appuyée sur la pierre qui, attachée à son cou, le tira à la noyade. Blanche a beau l’observer encore et encore, toujours elle se sent touchée par la vision de l’artiste qui lui donna sa vocation : imaginer les Saints de l’Église dans leur merveilleux martyr. Et si certains choisissait pour ce faire le pinceau, Blanche, elle, avait choisi l'aiguille. Ainsi, Saint Vincent fut son premier sujet, et sa première broderie si réussie qu’elle la proposa à Sœur Marthe pour le profit de l'abbaye.
Tandis qu'elle avance vers le cellier, Blanche caresse sa gorge et cherche sous sa main l'étranglement qu'elle s’était imposé de connaître. Elle se souvient comme elle avait serré sa ceinture de novice autour de son cou, à la discrétion des heures d'études passées dans sa cellule, et les étourdissements que cela lui avait offert. De somptueux vertiges, où tout son corps lui avait semblé saisi d'action et de langueur. Car à la résistance première que prend la chair qui se croit sur le point de mourir, avait succédé un sentiment plein de félicité, d'amour, de salut. Sans doute était-ce celui-là même qu'avait ressenti le Saint homme de Saragosse en acceptant son martyr : la terreur toute humaine, la suffocation terrestre, puis le plaisir divin de s'en remettre entièrement à la volonté du Seigneur.
Le père confesseur l'avait bien sûr reprise sur ce qu'il avait perçu comme un zèle particulièrement dangereux, mais Blanche n'en demeure pas moins certaine : partager cette expérience lui a permis, un court instant, de comprendre le Ciel et le Saint. Qui pourrait l'empêcher en son âme et conscience de poursuivre cette voie ?
Certainement pas Sœur Marthe, occupée à ranger les bouteilles de liqueur de verveine.
C'est un fait bien connu des villages alentours, à l'abbaye du Morisauve, la discrétion des moniales est proverbiale, mais leurs produits artisanaux jouissent d'une petite réputation, qu'il s'agisse des eaux et savons de verveine, ou des laines en pelote, des tissus peints et des travaux d'aiguille. C'est Sœur Marthe qui a la charge du cellier et de ses recettes. Une activité que Blanche aime observer sagement, car c'est là l'occasion de voir passer le monde. Oh, pas le grand monde, mais quelques pauvres aux gueules cassées, quelques matrones proches de leur sous, quelques bourgeoises quêtant les bienfaisances qui viennent parfois pour un conseil, souvent pour des produits obtenus à bas prix. Tous s'offre ainsi le sentiment de s'être fait pardonner, pour une prière ou trois sous, les menus péchés du quotidien.
Sa broderie de Sainte Lucie entre les mains, Blanche s'approche de Sœur Marthe pour lui présenter son ouvrage. La none converse prend le temps de chausser ses lunettes et inspecte le rendu, endroit et envers, avec un œil aussi sévère qu’une pierre.
« C'est bien, ma sœur. Propre comme il doit être. Un bon travail. »
Blanche se laisse sourire, ramassant dans son cœur les compliments serrés comme ils doivent être.
« Tu peux le déposer avec les tricots de Sœur Marie-Thérèse. »
À peine a-t-elle dit cela, que surgit par la porte de l’hostellerie la belle stature de Maîtresse Agnès, suivie d'une petite veuve mondaine que Blanche a déjà eu l'occasion de rencontrer.
« Mais, justement, la voilà !
— Sœur Blanche, approchez, Madame Lepic souhaitait vous exposer un projet.
— Oui, ma chère, j'ai toute la nécessité de vos talents ! »
Blanche frissonne, parcourue d'une excitation qu'elle doit refréner au plus vite. Elle baisse la tête, lisse son scapulaire, et s'impose : humble, humble, petite et sereine. Elle sait bien le regard de Sœur Agnès et tout ce qu'elle doit penser de l'engouement de Madame Lepic. La maîtresse des novices n'a jamais dénigré son travail, mais elle sait que l’encenser ainsi nuit au caractère de Blanche, encore un peu fille et par trop souvent volage dans ses émois.
« Vous savez comme vos broderies me plaisent et comme il m’est venu l’idée d’en faire la collection et la promotion autour de moi. Les gens d’aujourd’hui ont de ces idées, à critiquer tout à toute occasion, et même le Seigneur ! Misérable époque, vraiment, quand on y pense, qui ne croit plus en rien et ne respecte que l’argent… Alors que vos travaux nous rappellent à tous ce que la foi et la puissance du Saint Esprit peuvent accomplir ! Je me suis consolée de ne pas avoir été assez preste pour acquérir votre Saint Jean Baptiste, mais je me suis dit : Jeanne, pourquoi ne pas essayer pour une fois de passer une commande, tout simplement ? Eh, oui, pourquoi pas ! »
Madame Lepic hausse ses vieilles mains de veuve, couvertes de bagues, de fleurs de cimetière et des griffures que sa vieille chatte lui cause encore. Blanche, elle, se mord l’intérieur de la joue, tendre et douce, chaude et lisse, pour ne pas laisser paraître la joie d’être reconnue comme une artiste.
Il faut dire que la malheureuse n'avait que peu goûté à ce plaisir du cœur de se sentir aimée. Elle n'avait que huit ans lorsqu’elle était tombée gravement malade. Ce ne fut pas aussi soudain qu’une grippe ou qu’une colique ; non, son mal s’insinua lentement, de telle façon que les premiers symptômes parurent à ses parents comme une mauvaise disposition de son caractère. Elle est paresseuse ! disaient-ils. Elle est irritable et bien ingrate, cette pauvre fille, à ne pas sourire ni parler ! Sans doute est-elle tout simplement idiote !
Pourtant, ce n’était pas sciemment que tout lui tombait des mains, qu’elle oubliait d’une minute à l’autre la tâche qu’on lui avait confiée et que le temps coulait sur elle sans digue ni retenue. Elle se fit battre, oui, rudement battre, pour corriger un tempérament flegmatique qu’on jugeât oisif et trop peu volontaire. Pourtant, le mal, loin de relâcher sa prise, poussa plus profondément ses racines. Voilà qu’elle perdait connaissance, comme ça ! Elle tremblait alors, de tous ses pauvres membres, maigres et incontrôlables. Quand ça la prenait comme il faut, elle ne pouvait plus rien avaler qu’elle n’eut vomi la minute suivante.
Puis, arrive le Diable.
La brave fille avait enduré, sans broncher, les réprimandes, les coups, la débilité de son corps et de sa pensée. Elle avait pris sur elle de s’en accommoder et de jeter toute son énergie dans de vains mais effroyables efforts. De mauvaise constitution, soit, mais de bonne volonté, voilà ce qu’elle espérait que l'on pense d’elle. Mais lorsque son intelligence fut prise et pénétrée de visions affreuses, Blanche délira pour de bon. Ses belles mains se serraient dans le vide, ou bien entre ses jambes, tandis que ses yeux écarquillés d’effroi tentaient d’embrasser l’ensemble de son cauchemar. « C’est le Diable, bonne mère, et tous ses démons, mon père, ils se montent comme des bêtes au-dessus de mon lit », chuchotait-elle entre de grosses larmes immobiles. Elle disait moins qu'elle ne sentait : la sueur et les pelages, la semence et la moiteur, l'haleine et les excréments, tout mélangés de plaintes et de bruits de chair frappée. Là fut tout son courage ; elle n'en détourna jamais les yeux.
On fit venir le prêtre qui pria pour elle tout ce qu’il put. Il devait avoir en la matière un certain talent car il chassa par sa ferveur tous les démons de Blanche. Elle le remercia cent fois, tremblante de soulagement et de joie, et le prit même dans ses bras, posant sa tendre tête sur son épaule. Comme elle ne voulait plus le lâcher avant de lui avoir exprimé toute sa reconnaissance, le prêtre prit congé en adressant ces mots : « Tu as reçu l’amour du bon Dieu et Il t’a sauvée, ta dette est grande, mais garde-Le toute ta vie et Il fera de toi Sa servante ».
Aussitôt la porte refermée, Blanche avait décidé de rejoindre l’abbaye du Morisauve et de s’y faire bonne sœur. Elle s’était présentée comme candidate, tremblante et zélée, y avait appris les écritures, les arts agraires et ceux du fil et de l’aiguille, avait engagé son noviciat voilà deux ans presque jour pour jour. Et le Seigneur n’avait pas cessé d’être bon pour elle, elle le voyait ! Il réchauffait son être, corps et âme, dans les nuits froides, soufflait sur elle une brise légère dans ses travaux estivaux, berçait son esprit d’images saintes, de courage et de sacrifice, excitait ses nerfs des bonnes douleurs et du juste abandon. Jamais elle ne s’était imaginée une vie plus heureuse, alors comment accueillir cette nouvelle bénédiction que ces compliments sur son art ?
Maîtresse Agnès sait bien cette faiblesse dans le cœur de sa novice. Depuis cinq ans qu’elle a recueilli Blanche au creux de sa guidance, il n’y a pas une mauvaise pensée, pas un froissement d’orgueil, que cette sage femme ne sache voir, les yeux posés sur le plateau d’argent de son visage. Car Maîtresse Agnès est bonne et gentille, mais il n’existe pas un défaut qu’elle ne serrât dans sa main et ne corrigeât fermement. « Priez, » disait-elle, « priez pour n’être rien, pour être la plus imparfaite de vos sœurs. C’est cette imperfection qui travaille en vous, le rien que vous êtes, qui laisse la place au Bon Dieu d’habiter en vous. Il faudrait encore être moins que rien, une ombre en pleine nuit, une goutte dans l’océan. La petitesse, plus petite encore. » Combien cela est vrai ! Et combien Blanche se voudrait minuscule pour mieux lui plaire et tenir dans son cœur !
« C'est un mérite qui n’est pas le mien, mais celui du Père en toute chose.
— Mais oui, oui, ma petite, gloire Lui en soit rendue ! s’exclama Madame Lepic. »
Maîtresse Agnès n’est pas dupe. Qu’elle peut être belle cette femme qui, si petite, s’élève toujours par la lucidité de son âme ! Avec ses yeux bleus où l’on voit bien danser la pensée qu’elle forme en elle, aussi claire qu’une source pure. Lorsqu’elle reviendra sur ce moment, elle en livrera une observation si exacte que Blanche en pleurera de joie et de douleur. De cela, elle est sûre et impatiente.
« Il n’est pas dans nos habitudes d’accepter une commande en particulier, mais notre Mère Abbesse semble trouver l’occasion propice.
— Tout à fait propice, Sœur Agnès ! Ce que je voudrais, ma bonne Sœur Blanche, c'est une broderie du Christ en croix. »