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Perdue

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Par Renarde

Qui croire ? Aïcha ? Léa ? Le Dr Morand ? Tout se brouille. Je ne peux faire confiance à personne. À commencer par moi-même. Une fois de plus, je rêve de m’isoler au milieu de nulle part. Une cabane. Un potager. Une vie simple, sans artifice, juste Zoé et moi.

Le reste du monde n’en vaut pas la peine.

Je grimpe les escaliers qui mènent à mon appartement. Zoé a accepté de rester seule, le temps que j’aille chercher des sushis. Je reviens donc avec mon alibi sous le bras, à savoir un assortiment de makis et nigiris qui m’aura coûté une semaine de nourriture. Je n’ai pas trouvé mieux que le traiteur japonais à côté du cabinet pour justifier mon escapade chez le Dr Morand.

Je rentre. Zoé est plantée devant son téléphone et ne réagit pas lorsque je ferme la porte.

Je prends ma voix la plus enjouée :

— Le dîner est servi !

— Cool. Soirée télé ?

Je grimace.

— Mon cœur, vu le prix que ça m’a coûté, on va savourer chaque bouchée. Hors de question d’engloutir ce repas machinalement devant un écran.

Roulement d’yeux. Soupir.

— Tu mets la table ?

Deuxième soupir.

Je prends sur moi pour ne pas lui balancer la sauce soja à la figure. Tout insupportable qu’il soit, son comportement reste la chose la plus normale de ma semaine.

Nous mangeons en silence. Plus d’une fois, je tente de lancer la conversation. Sur l’école, sur ses copines, sur le métier qu’elle voudra exercer plus tard. À croire que non seulement les préados n’ont qu’une dizaine de mots à gaspiller pour leurs parents, mais qu’en plus, ils doivent se limiter à « oui », « non », « rien » et « je sais pas ».

Son assiette terminée, elle la dépose dans l’évier et retourne dans sa chambre. Maxence a-t-il droit au même traitement ? Ou suis-je la seule à faire les frais de l’humeur maussade de notre fille ? Vu notre absence totale de communication, j’espère que Zoé le batte froid autant que moi.

Je range, mon entrevue avec le Dr Morand en toile de fond. Le sucre ne crée pas d’hallucinations. Alors que m’arrive-t-il, depuis que j’ai emménagé dans cet appartement de malheur ? Et a-t-il insinué que j’avais inventé Aïcha de toutes pièces ? Ou ai-je à nouveau compris n’importe quoi ?

***

Je regarde Zoé partir, son sac aux épaules. Une nouvelle semaine sans elle. Une nouvelle semaine à risque. J’ai pris conscience que tous ces phénomènes étranges n’arrivaient que lorsqu’elle se trouvait chez son père, comme si sa seule présence m’ancrait dans la réalité. Ce qui ne fait que conforter la théorie du Dr Morand. Je perds les pédales.

Je sors mon téléphone, parcoure mes maigres contacts, et m’attarde sur le numéro d’Aïcha. Est-ce qu’elle cherche à m’aider, réellement ? Ou est-ce qu’elle m’enfonce dans mon délire ? Mon instinct, pour ce qu’il vaut, me pousse vers la première option.

Je l’appelle, le cœur battant.

— Orbona, est-ce que tout va bien ?

— Oui. Non. Enfin, pas plus mal que d’habitude, éludé-je. Disons que ma confrontation avec le Dr Morand ne s’est pas très bien passée et que cela m’a fait réfléchir.

Je me mordille la lèvre, puis enchaîne :

— Je le consulte en dehors des heures d’ouverture du cabinet et il n’a aucun dossier à mon nom. Rien. À la base, c’était pour préserver mon anonymat, vu ma situation. Mais si… si je venais à disparaître demain, personne ne saura que nous étions en contact.

Silence.

— Si le Dr Rolt-Leveque n’avait aucun dossier sur votre sœur, peut-être qu’il avait lui aussi un arrangement de ce type. Je vais peut-être chercher trop loin, mais...

— Non, me coupe Aïcha, je pense au contraire que vous avez mis le doigt sur quelque chose de fondamental. Donnez-moi tout ce que vous avez sur ce Dr Morand.

Je lui transmets l’adresse du cabinet, le décris du mieux que je peux, et l’informe au passage que c’est le père de Léa. Pas besoin d’être fine psychologue pour sentir qu’Aïcha se tend immédiatement à cette nouvelle.

— Je n’ai rien contre les coïncidences et les heureux hasards, lâche-t-elle, mais là, ça fait beaucoup. Je vais creuser et je vous tiens au courant dès que j’ai du nouveau. Merci pour votre aide, Orbona, vous n’imaginez pas à quel point c’est important pour moi. Et pour Salhia.

Je raccroche, dans un mélange de soulagement et d’angoisse. Soit je m’enfonce dans mon délire psychotique, pour reprendre les termes de mon cher psychiatre, soit je reprends ma vie en main. Et je n’ai aucun moyen de savoir où se situe la vérité.

***

Je termine ma deuxième tasse de café et consulte pour la centième fois mon téléphone. Rien. Je me doute qu’Aïcha a effectué quelques recherches hier soir avant d’aller dormir et qu’il est normal de ne pas avoir de nouvelles dès le lendemain matin, mais mon impatience s’accommode mal de la réalité. Je crains autant que j’espère le résultat de son investigation.

La sonnette retentit. Je soupire, ouvre, et tombe sur Léa tout sourire, sa sempiternelle assiette de brownies à la main. À croire qu’elle n’attendait qu’une chose : que Zoé file pour s’incruster chez moi.

— Je sais que tu déprimes quand elle part, et je me suis dit qu’un petit coup de pouce chocolaté ne serait pas de trop.

Je lui offre un sourire crispé. Difficile de lui claquer la porte au nez sans éveiller les soupçons, sans compter que j’ignore sur quel pied danser. Léa a beau se montrer envahissante, elle a toujours cherché à m’aider. Je ne suis pas sûre qu’elle prenne sereinement le fait qu’Aïcha enquête sur son père.

— Merci, je prends tout le réconfort possible, dis-je en m’écartant.

J’attrape un brownie, encore tiède, et croque dedans avec un plaisir non feint. Toujours aussi délicieux, bien qu’un poil plus salé que d’habitude.

— Tu as prévu quelque chose, cette semaine ? me demande Léa.

— Éviter d’entendre des voix et ne pas finir en boule dans un coin.

Léa ouvre la bouche, surprise, puis la referme avec une moue désolée.

— Pas top, à voir.

— Non, pas top, en effet. Tu savais que ton père m’avait prescrit du sucre ?

— Du sucre ? Ça doit être de famille, dit-elle en éclatant de rire. Mais je le préfère sous forme de pâtisserie que sous forme de pilule. Et c’est prouvé scientifiquement : les brownies sont beaucoup plus efficaces.

— Je valide l’étude, dis-je dans un sourire.

Je croque dans un deuxième, pensive. Il faudrait que je m’occupe un minimum l’esprit pour survivre à ces prochains jours, sinon ma boutade risque fort de devenir réalité.

Mon téléphone vibre à côté de la machine à café. Est-ce que Zoé a eu un souci ? Je me lève, trop vite, et tangue légèrement.

— Ça va ? s’inquiète Léa.

— Oui, une bête chute de tension.

J’attrape mon portable. Aïcha. Mon cœur s’accélère. Il vaudrait mieux que j’attende le départ de Léa, mais la curiosité l’emporte. J’ouvre son message :

Orbona, tu dois quitter ton appartement. Tout de suite.

Je fronce les sourcils, perplexe. Qu’est-ce qui lui prend ? Je vois qu’elle continue à écrire et attend la suite.

Je t’envoie la photo du Dr Morand qui exerce à l’adresse que tu m’as donnée.

Nouveau message. Une image. Une jeune homme noir, la petite trentaine, sourit à l’objectif. Je peine à réaliser ce que cela implique, lorsqu’un troisième message apparaît :

Ton Dr Morand, il ne ressemblerait pas à ça ? C’est le seul psychiatre qui a plaidé en faveur de ton propriétaire, lors de son procès.

Seconde image. Et mon sang se glace. Trente ans ont dû s’écouler depuis la photographie. Cependant, impossible de ne pas reconnaître les deux individus qui posent face à l’objectif : Mon irascible propriétaire, Lombard et, même s’il avait encore des cheveux à l’époque, le Dr Morand. Enfin, le Dr Bernard Petit, à en croire la légende de la photo.

— Alors, on me cache des trucs ?

Je n’ai pas entendu Léa arriver derrière moi et je sursaute. J’éteins mon téléphone prestement, comme une gamine prise en faute.

— Non, rien d’important.

— Tu mens toujours aussi mal.

Je me rebiffe.

— En quoi est-ce un défaut, pour commencer ? Et tu savais que ton père connaissait Lombard ?

— Bien sûr, répond-elle en haussant les épaules, tu crois que j’ai eu mon appartement comment ? Grâce à mon salaire mirobolant de barmaid ?

La tête me tourne. J’ignore si c’est la fatigue, le choc causé par ces dernières révélations ou l’attitude de Léa, mais j’ai besoin de m’asseoir. Je chemine tant bien que mal vers mon canapé et m’y laisse choir, le cœur au bord des lèvres.

Léa s’avance vers moi, s’agenouille pour se mettre à ma hauteur, avant de pencher la tête de côté pour m’observer.

— On dirait que je les ai un peu trop chargés, cette fois-ci.

De quoi parle-t-elle ? J’aimerais comprendre, l’interroger, mais ma langue pèse une tonne.

Léa m’offre un sourire félin et ajoute, tandis que je sombre peu à peu :

— Je te l’ai dit : les brownies, c’est bien plus efficace que les pilules.

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