Je débarque dans le bureau du Dr Morand le soir même, furieuse.
Il m’observe, intrigué.
— Bonjour Orbona. Vous semblez contrariée.
Contrariée ? Il se fiche de moi ?
— J’ai fait analyser les prétendus anxiolytiques que vous m’avez refourgués.
— Ah. Je vois.
C’est tout ? Pas de dénégation, pas d’excuses ? Ma colère enfle, portée par le masque d’impassibilité de ce charlatan qui me toise comme si je l’ennuyais profondément.
— C’est du sucre ! m’emporté-je. Seulement du sucre !
— Effectivement. Vous aviez besoin d’un support psychologique et les bénéfices de l’effet placebo a été mainte et mainte fois prouvés. Inutile de s’énerver de la sorte.
— Vous m’avez menti !
Un soupir las accueille mon accusation.
— Orbona, l’effet placebo repose sur la croyance du patient. Cela fait partie du protocole. Je ne vous ai pas volontairement caché des choses importantes dans le but de vous nuire. Au contraire, j’ai fait au mieux avec les moyens limités dont je dispose, vu notre arrangement peu orthodoxe.
Devant mon air étonné, il précise :
— Je ne peux pas vous prescrire de médicaments sur ordonnance étant donné qu’en théorie, vous n’êtes pas ma patiente. Vous n’avez aucun dossier. Je vous reçois en dehors de mes heures de consultation, gratuitement, sans rien tracer, pour vous aider et vous préserver selon vos propres termes. D’ailleurs, votre réaction m’inquiète.
— Comment ça ?
Il se laisse aller contre son siège, puis fixe un point derrière moi avant de darder ses yeux dans les miens.
— J’officie depuis près de quarante ans et aucun, je dis bien aucun de mes patients n’a jamais fait analyser mes prescriptions dans mon dos. Ce n’est pas un comportement habituel, Orbona. Je vais me montrer franc avec vous : vous avez été internée pour des troubles de la personnalité paranoïde, et tout pointe vers une rechute.
— Non, soufflé-je.
Je secoue la tête, la gorge tellement serrée que je peine à respirer.
— Je… il y a cette journaliste, Aïcha… on a drogué sa sœur et… mes hallucinations, j’ai pensé…
J’ai conscience que les mots qui m’échappent ne forment pas un tout cohérent, que la panique grandissante qui me griffe l’estomac et se répand en frisson glacé le long de mes membres m’empêche de m’exprimer correctement et pourtant, je continue à me justifier de la plus inefficace des manières.
— Orbona, me coupe le Dr Morand, peu importe les raisons. J’ignore qui est cette Aïcha et ce qu’elle a pu vous fourrer dans la tête. Toujours est-il que vous avez préféré croire à une réalité où je vous aurais droguée — dans quel but, d’ailleurs ? — plutôt que celle où je veux simplement vous tendre la main. Et cela signifie deux choses.
J’attends son verdict, les jambes tremblantes.
— Premièrement, le lien thérapeutique est rompu. Vous ne me faites pas confiance et je ne suis plus en mesure de vous aider. Deuxièmement, si vous souffrez d’hallucinations au point d’envisager qu’on vous a droguée, vous devez consulter un de mes confrères d’urgence. Je suis sérieux, Orbona, très sérieux. Je comprends votre besoin d’anonymat, mais cela concerne votre santé. Et celle de votre fille.
— Mais, Zoé…
— N’a pas à subir une de vos crises psychotiques. J’emploie des termes durs à dessein, parce que je m’inquiète pour vous deux.
Les larmes perlent au bord de mes yeux. Je tente de les ravaler, tant bien que mal, sans succès. Il me tend le paquet de mouchoirs judicieusement placé sur son bureau en poussant un soupir résigné.
— Je ne suis pas là pour vous enfoncer, mais pour vous épauler.
— En m’abandonnant ?
Il m’observe en se mordant la lèvre, comme s’il réfléchissait à la manière de m’annoncer une horrible nouvelle.
— Rentrez chez vous et laissez passer quelques jours, finit-il par articuler. Nous pouvons conserver notre prochain rendez-vous pour faire le point, mais si vous vous méfiez de moi, je ne pourrais vous être d’aucune utilité. Je ne vous abandonne pas, Orbona. J’essaie vraiment de prendre les meilleures décisions pour votre santé.
Je hoche la tête, reconnaissante qu’il ne me ferme pas complètement sa porte.
— Merci.
Je m’apprête à partir, lorsqu’il me lance :
— Encore une chose. Cette amie — Aïcha, c’est ça ? — vous a mis une idée dangereuse en tête. Parce que le sucre ne crée pas d’hallucinations. Vous avez besoin d’aide, Orbona, pas de théories complotistes. J’ignore pourquoi elle tente de vous couper de tous vos soutiens, surtout psychologiques, mais je doute qu’elle ait votre bien-être à cœur.
Puis il ajoute, un petit sourire en coin :
— Si elle existe…