Il me faut plusieurs secondes pour encaisser la nouvelle. Lombard, un ancien psychiatre radié de la profession ? Cela n’a aucun sens.
Aïcha enchaîne :
— J’ai creusé les liens entre votre propriétaire et son vieil ami, le Dr Rolt-Leveque, tout en continuant à fouiller dans les dossiers de ce dernier. Et cela devient de plus en plus intéressant. Vous vous rappelez, les trois plaintes classées sans suite ?
Je hoche la tête, suspendue à ses lèvres.
— La famille d’une de ses patientes l’a attaqué pour manquement au devoir de diligence et non-respect du principe de précaution suite au décès de leur fille. Comme ma sœur, elle souffrait d’hallucinations. Comme ma sœur, son état a empiré sans que personne n’intervienne. La seule différence est qu’elle est morte en s’ouvrant les veines dans sa baignoire et non en sautant par la fenêtre.
Je crains de comprendre, lorsqu’Aïcha enlève mes derniers doutes :
— Cette femme était la première locataire à s’être suicidée dans votre appartement.
J’encaisse, tandis qu’elle poursuit :
— Je n’ai pas trouvé de lien entre les deux suivantes et le Dr Rolt-Leveque. Cela ne signifie pas qu’ils sont inexistants. Seulement que je n’ai pas pris le bon angle d’attaque et, actuellement, vous êtes ma meilleure chance de démêler tout ça. Comment êtes-vous arrivée ici ? Quels sont vos rapports avec Lombard ? Avez-vous été en contact avec le Dr Rolt-Leveque ? Est-ce que…
Toutes ses interrogations me donnent le tournis et je lève la main pour l’arrêter.
— Vous allez trop vite pour moi.
— Pardon, je m’emballe, lâche-t-elle avec un rire gêné. Reprenons : comment êtes-vous arrivée ici ?
Excellente question… Je n’ai guère envie de partager mes problèmes financiers et le naufrage qu’est devenu mon mariage avec la terre entière, encore moins avec une journaliste. Mais la détresse évidente de cette femme me touche, sans compter qu’elle a piqué ma curiosité.
— Ce logement était à la fois bon marché et bien situé. Vu les circonstances, je ne pouvais pas me permettre de faire la fine bouche.
Je lui explique ma situation, mes difficultés. La réticence de Lombard à me louer l’appartement, avant qu’il n’apprenne qui je suis et fasse mine de me l’accorder par bonté d’âme pour Zoé, malgré mon absence de salaire. J’évoque Gus, sa gentillesse, la façon dont son père le traite. Je lui parle de mes rares interactions avec mon propriétaire, aussi brèves que désagréables.
Aïcha prend des notes, grimace, fronce les sourcils, s’arrête. Plus d’une fois, elle m’a regardé de manière étrange, pendant que je déroulais mon histoire. J’ignore ce qui l’a interpellé, mais une partie de mon récit la chiffonne, visiblement.
— Un souci ? demandé-je.
— Je ne sais pas encore. Si je résume, vous n’avez eu que très peu de contact avec Marcel Lombard ?
— Une fois le bail signé, il ne m’a plus jamais adressé la parole. La seule fois où j’ai sonné à sa porte, pour un problème dans ma salle de bain, il m’a presque envoyée balader. Franchement, j’ignore quelles étaient ses relations avec sa première locataire, mais les nôtres sont inexistantes.
Aïcha se gratte le front avec son stylo, perplexe.
— Et le Dr Rolt-Leveque ?
— Jamais entendu parler.
— Cela ne colle pas, commente-t-elle avec une moue ennuyée.
— Peut-être que ce premier décès n’est qu’une coïncidence ?
Elle secoue vivement la tête.
— Non. Il y a quelque chose de louche là-dessous, j’en suis sûre.
À cet instant, la sonnette retentit. Je me lève, ouvre, et tombe sur Léa, tout sourire, une assiette de brownies à la main.
— Livraison de calories à domicile !
Elle entre sans se faire prier et s’arrête net lorsqu’elle voit Aïcha.
— Oh, pardon, je ne savais pas que tu avais une invitée, balbutie-t-elle.
Elle dépose son chargement sur la table, puis se tourne vers moi.
— Je repasserai demain. Bonne journée, mesdames, dit-elle en nous saluant de la main avant de partir sans me laisser le temps d’en placer une.
— Léa, ma voisine, expliqué-je en me rasseyant. J’ignore si elle a des racines italiennes, tout comme moi, mais montrer son affection passe par la cuisine, c’est une certitude.
Je propose un brownie à Aïcha, qui l’accepte avec plaisir. Elle croque dedans, soupire d’aise, puis demande :
— Elle habite dans cet immeuble depuis longtemps ?
— Non, moins d’une année. Elle visait mon appartement, à la base, mais Lombard a refusé de le lui louer.
— Pourquoi ?
— Il ne voulait pas d’une femme seule, comme les précédentes locataires qui se sont suicidées. Superstition, j’imagine.
Aïcha se rembrunit à mes propos et je me tape sur les doigts intérieurement. Le décès de sa sœur est récent, je devrais faire plus attention à mes paroles.
— Léa me nourrit, me partage sa connexion Netflix, me garde Zoé pendant mes rendez-vous médicaux, me fait prendre l’air. En résumé, une voisine adorable, bien qu’un peu envahissante par moment, conclus-je avec un sourire.
Je meuble, mais plus je parle, plus Aïcha semble préoccupée. Elle fouille dans son sac à main, puis sort une carte de visite, qu’elle me tend.
— Mes coordonnées. Je vais enquêter de mon côté. Si quoi que ce soit vous revient, ou si Lombard agit de manière étrange, contactez-moi.
Elle se lève, se dirige vers la porte, hésite, la main à quelques centimètres de la poignée, puis se retourne vers moi.
— Vous vous souvenez de mon instinct ? Celui qui ne m’a jamais trompée ?
Je hoche la tête.
— Méfiez-vous de cette Léa.
***
Je reviens du Lidl, en faisant un détour pour rentrer chez moi. Hors de question de revoir le sans-abri. Ma conversation avec Aïcha me perturbe. Je ne peux nier qu’elle a accumulé un certain nombre de coïncidences troublantes, mais voilà : ce ne sont que des coïncidences. Peu importe le passé de Lombard, aujourd’hui, ce n’est plus qu’un homme à la retraite, désabusé et désagréable. Quant à ce Dr Rolt-Leveque, je ne sais qu’en penser. La sœur d’Aïcha a sans doute dû consulter un homonyme — d’où son absence de dossier — sans compter que, pour un psychiatre, cela ne doit pas être rare d’avoir des patientes suicidaires qui passent à l’acte. Autant reprocher à un oncologue de ne pas réussir à sauver tout le monde. Et à quoi rime ce délire avec Léa ? Elle l’a aperçue quoi, deux minutes, maximum ? J’ignore si Aïcha était ainsi avant le décès de sa sœur ou si son besoin de réponse tourne à l’obsession, mais elle risque de se griller à se méfier de tous ceux qu’elle croise. Léa a ses défauts, cela n’en fait pas quelqu’un de mauvais pour autant.
Je grimpe les escaliers de mon immeuble. Arrivée devant ma porte, je mets la clé dans la serrure et lâche un hoquet de surprise. Elle est déjà déverrouillée. Aurais-je oublié de fermer en sortant ? J’ouvre avec précaution, peu rassurée. Avec toutes ces théories abracadabrantes, je deviens complètement paranoïaque. Je pénètre dans la pièce principale, prudente, et balaie le séjour du regard. Mes yeux se figent lorsque je tombe sur un petit dragon rouge posé sur ma table à manger. Un origami.
— Gus ?
Je m’avance, les sens aux aguets, attentive au moindre bruit, mais je ne perçois que les battements affolés de mon propre cœur pulser dans mes oreilles. Je laisse la porte grande ouverte, pour fuir au besoin. Un coup d’œil dans la chambre de Zoé. Rien. Je poursuis mon inspection jusqu’à la salle de bain. Tout aussi vide que le reste de l’appartement. Cette fois-ci, je passe au peigne fin la totalité de mon logement, mais hormis ce fichu origami, rien n’a changé.
J’attrape le dragon et l’examine. Je suis prête à parier que c’est celui sur lequel travaillait Gus lorsque nous avons effectué notre séance côte à côte. En soi, ses cadeaux ne me dérangent pas. En revanche, qu’il soit venu dans mon appartement sans mon accord me heurte bien plus que je ne l’aurais imaginé. Une petite discussion s’impose.
Je range mes courses rapidement, puis descends d’un étage en prenant soin de ne pas froisser l’origami. Je sonne, nerveuse, mais rien ne se passe. Pourtant, j’entends le sempiternel Boléro de Ravel diffuser à travers la porte. Je soupire et tape le rythme contre le bois. Aucune envie de m’égosiller comme la dernière fois. Ma technique porte ses fruits, vu qu’un instant plus tard, Gus se tient devant moi.
Il m’accueille, tout sourire, puis se décompose à la vue de son dragon.
— Cassé !
Il me l’arrache des mains et me claque la porte au nez sans plus de cérémonie. J’hésite à le rappeler, avant de laisser tomber. J’ai encaissé ma dose de bizarreries pour la semaine. Je rentre chez moi, m’enferme à double tour, et m’écroule sur le canapé. Vivement demain. Que cette journée sans queue ni tête se termine.