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Aïcha

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Par Renarde

Mon cœur rate un battement. Tout mon sang me quitte et je me raccroche aux accoudoirs du fauteuil pour ne pas tomber.

— Orbona, tout va bien ?

La voix du Dr Morand me parvient de loin. Comme étouffée.

— Vous avez dit quoi ? balbutié-je.

— Que vous devez trouver une raison de vivre en dehors de votre fille.

— Non, après ça.

Il m’observe, les sourcils froncés.

— Je n’ai rien dit, Orbona. J’attendais simplement que vous digériez mon analyse, car j’ai conscience que mes propos aient pu vous bousculer. Qu’avez-vous cru entendre ?

Je secoue la tête, sous le choc. Je deviens complètement folle.

— Je… rien… je manque de sommeil, c’est tout.

Nouveau froncement de sourcils.

— Je n’insisterai pas, mais votre réaction m’inquiète. Je répète : tout se joue au niveau inconscient. Vous aimez votre fille de tout votre cœur, je n’en doute pas une seconde, mais c’est justement par amour que vous devez retrouver une flamme intrinsèque. Qu’est-ce qui vous faisait vibrer avant sa naissance ? Lorsque vous étiez petite ? Reconnectez-vous à votre enfant intérieur, Orbona, ce sont vos devoirs pour les deux prochaines semaines.

Je n’ai ni le temps de répondre ou de protester qu’il sort une boîte à capsules blanche de son tiroir. Identique à celle que j’ai jetée.

— Je connais votre aversion pour les médicaments, mais il n’y a aucune honte à en consommer. Vous vivez une période difficile et toute aide est bonne à prendre. Une pilule tous les soirs, une heure avant d’aller dormir. OK ? Et si cela ne va pas, n’hésitez pas à m’appeler.

***

Le réveil me fait sursauter. J’émerge tant bien que mal, la tête prise dans un étau. Au moins, j’ai réussi à dormir, malgré les bouffées d’angoisse qui ont parsemé ma soirée. Je suis rentrée dans un état second, ai avalé ce fichu comprimé pour avoir la paix, puis me suis couchée en me repassant le fil de la journée en boucle. Le sans-abri. Le Dr Morand. Pourquoi est-ce que toutes ces voix m’ordonnent de commettre un meurtre ? Tuer cette petite salope égoïste et vous faire sauter la cervelle. Il ne pouvait pas parler de Zoé, impossible. D’ailleurs personne n’a réellement prononcé ces paroles. Le Dr Morand l’a répété à plusieurs reprises : tout se joue au niveau inconscient. Soit. Ce qui signifie que le mien déraille dans les grandes largeurs.

Je me lève, groggy, en direction de la salle de bain. J’entends Gus, qui a dû taper sa brosse à dents contre le lavabo pour faire tomber les dernières gouttes d’eau. Les sons qui suivent indiquent qu’il a aussi des problèmes de transit. Fichu manque d’insonorisation. Je m’asperge le visage d’eau fraîche et grimace en voyant mon reflet. Ma tête fait peur. Enfin, plus que d’habitude.

Et si sa théorie tenait la route ? Je ne peux nier que je n’ai rien d’autre que Zoé. Je n’attends qu’une chose, qu’elle revienne le dimanche soir pour recommencer à vivre. Et alors ? Quel mal y a-t-il à aimer profondément sa fille ?

La sonnette interrompt mes ruminations. Léa, sans doute, qui vient voir si tout se passe bien. J’enfile rapidement mon foulard, ouvre la porte, mais c’est une femme avec un hijab, les yeux ourlés de Kohl, qui m’adresse un sourire emprunté.

— Bonjour, Aïcha Khelifi, journaliste free-lance.

Devant mon début de panique, elle me rassure :

— Je ne suis pas là pour vous, mais pour ma sœur.

— Votre sœur ? balbutié-je.

— Puis-je entrer quelques minutes ? Je préfère ne pas en parler à l’extérieur. Je suis bien placée pour savoir que les murs ont des oreilles.

— Je ne crois pas…

— J’ai conscience que je débarque par surprise et que mon discours n’a ni queue ni tête.

Elle jette un œil aux alentours, puis baisse le ton de sa voix, jusqu’à devenir quasi inaudible.

— Ma sœur est décédée. Et je suis sûre qu’il existe un rapport avec votre appartement.

Je me décale pour la laisser passer, sonnée par sa dernière réplique. Aïcha se déchausse, puis s’avance dans ma pièce principale.

— J’aime beaucoup votre décoration, dit-elle. Simple, sobre, mais avec beaucoup de goût.

— Merci. Un café ?

Les mots sortent tout seuls, alors que je n’ai qu’une envie : qu’elle s’en aille et qu’elle me laisse tranquille. Fichues conventions sociales. Aïcha, qui ne semble pas percevoir mon malaise, hoche la tête avec un grand sourire. Je prépare deux tasses, puis m’attable avec elle.

— Avant toute chose, précise-t-elle, je tiens à vous assurer que je ne suis pas ici pour vous nuire, au contraire. J’ai enquêté sur cet immeuble, sur votre appartement, et j’avoue que je ne m’attendais pas une seconde à me retrouver face à Orbona Zuliani. J’ai vérifié trois fois pour être sûre.

— Et vous allez me faire croire que ma déchéance ne vaudrait pas un bon article ? répliqué-je d’un ton plus amer que prévu.

— Si. Mais je ne mange pas de ce pain-là. Je suis spécialisée dans les inégalités hommes-femmes, l’économie circulaire et l’écologie politique. Le star-system ne m’intéresse pas.

Je me détends — elle semble sincère —, sans pour autant baisser ma garde.

— Admettons. Cependant, je ne vois toujours pas ce que vous faites chez moi.

— Je suis là pour rendre justice à Salhia.

À ces mots, son visage s’assombrit. Elle me déroule alors son histoire :

— Ma sœur était fragile. Psychologiquement fragile. Elle avait fait une dépression il y a une dizaine d’années et, même si elle s’en était sortie, elle restait à risque. Elle s’est tuée il y a deux mois, en sautant par la fenêtre. L’enquête — brève — n’a rien montré de suspect. Aucune intervention d’un tiers. Ils ont conclu à un suicide, malgré l’absence de lettre.

— Mais vous n’y croyez pas.

Aïcha secoue la tête.

— En rangeant son appartement, je suis tombée sur son journal intime. J’ai hésité, partagée entre le respect de sa vie privée et mon besoin de comprendre. Le côté journaliste a pris le dessus. Quelques semaines avant son décès, elle a commencé à parler de son nouveau psychiatre, puis des cauchemars éveillés qu’elle faisait. Au fur et à mesure des pages, ses visions empiraient. Son état également.

— Elle ne s’est jamais confiée à vous ?

Aïcha se mord la lèvre.

— Nous nous étions fâchées, bêtement, peu de temps auparavant. J’attendais qu’elle fasse le premier pas et qu’elle me présente ses excuses. Je m’en voudrai toute ma vie, ajoute-t-elle dans un murmure.

— Je suis désolée.

— Merci. J’ai cherché qui pouvait être ce fameux Dr Rolt-Leveque. Vu la rareté du nom de famille, je n’ai pas rencontré de difficulté. Un psychiatre, établi non loin du domicile de ma sœur. Je me suis rendue à son cabinet, dans l’espoir que ma présence les amadoue. En effet, le secret médical persiste après la mort du patient et j’avais peu de chance d’obtenir les informations dont j’avais besoin. La secrétaire n’a pas pris position, se cantonnant à me dire qu’elle transmettrait ma demande au médecin. Sauf qu’elle n’a jamais trouvé le dossier de ma sœur.

— Comment ça ?

— Aucune trace de Salhia, ni dans ses dossiers physiques ni dans son ordinateur. Je lui ai montré une photo, mais elle ne l’avait jamais vue de sa vie. À cet instant, le Dr Rolt-Leveque est sorti de son bureau. J’ai foncé sur lui et lui ai demandé s’il avait eu ma sœur, Salhia Khelifi, comme patiente. Il a prétendu que non, avant de m’envoyer promener.

Aïcha se triture les mains.

— Mon instinct, mes tripes, appelez ça comme vous voulez, tout me hurlait qu’il y avait quelque chose de pas net là-dessous. Je suis partie sans faire d’esclandre et j’ai commencé à creuser.

Parcours professionnel, relations, famille, avis en ligne, Aïcha avait tout épluché.

— Quelques casseroles, trois plaintes de patientes classées sans suite — ce qui ne signifie pas qu’il est innocent —, une ex-femme particulièrement courroucée qui le qualifie de pervers narcissique, bref, pas le profil du gendre idéal, notre cher Dr Rolt-Leveque, mais rien de très incriminant non plus. J’ai donc remonté le temps, étudié son passé et ses fréquentations. Et je suis tombée là-dessus.

Elle fouille dans son sac à main, puis en sort la photocopie d’un vieil article de journal.

— Marcel L., médecin-psychiatre, qui s’est vu radié de la profession suite à un signalement. Je n’en sais pas plus pour l’instant, la trouvaille est récente. J’ai activé mes contacts et j’espère accéder au compte-rendu du jugement afin de connaître exactement les faits qui lui sont reprochés. En revanche, j’ai découvert que ce fameux « Marcel L » était un grand ami d’un certain Dr Rolt-Leveque, avec lequel il a effectué ses études de psychiatrie à Bordeaux. Je sais aussi qu’il a hérité de la fortune de ses parents et qu’il est désormais rentier et détenteur de plusieurs immeubles. En particulier d’un immeuble qui abrite un logement tristement connu sous le nom d’appartement aux suicides.

J’écarquille les yeux sous la surprise.

— Attendez, vous voulez dire que « Marcel L. »…

— N’est autre que Marcel Lombard. Votre propriétaire.

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