— Vous allez me manquer.
Maxence serre Zoé très fort, avant de la reposer à terre. Elle file se coller à toi, les yeux embués de sommeil.
— Tu n’aurais pas dû la réveiller, chuchote-t-il avec une pointe de culpabilité dans la voix.
— C’est elle qui a insisté pour te dire au revoir avant ton départ. Tu connais ta fille, une vraie tête de mule.
— Comme sa mère.
Sur ce coup, tu ne peux pas lui donner tort, mais tu lui tires quand même la langue par principe. Il sourit, puis t’embrasse tendrement.
— Je t’envoies un message dès que j’arrive.
— Concentre-toi sur ta compétition. Et ramène-nous la coupe.
Il hoche la tête, déterminé. Maxence a énormément progressé ces dernières années. Son coach craignait que la vie de famille le freine en diluant son attention, mais ce fut tout le contraire. Avant, il ne concourait que pour lui. Aujourd’hui, Zoé est un moteur formidable qui le pousse à se dépasser et à donner le meilleur de lui-même. Entre ses entraînements et ses compétitions, il n’est pas aussi présent qu’il le souhaiterait, ce qui le motive à se surpasser. Chaque heure passée en dehors du foyer doit compter, désormais.
Tu le regardes s’éloigner jusqu’au taxi, puis fermes la porte une fois la voiture disparue à l’horizon. Zoé, elle, dort littéralement debout.
— Viens ma puce, il est temps de retrouver doudou fanfan.
Tu montes à l’étage, sa petite main dans la tienne, avant de la recoucher dans son lit. Elle enserre sa peluche éléphant et sombre à la seconde où sa tête touche l’oreiller. Tu lui caresses les cheveux un instant, puis quittes sa chambre, le cœur gonflé d’amour.
Tu te diriges vers la cuisine, enclenches la bouilloire et sors une tasse du placard. Même si tu aimes ton mari et ta fille plus que tout au monde, tu apprécies ces moments de calme qui n’appartiennent qu’à toi. Tu te prépares ta verveine, tout en organisant mentalement ton week-end, lorsque la sonnette de l’interphone retentit.
21 h 37. Qui peut bien te déranger à cette heure ? Tes parents sont en Sicile et le contact avec tes voisins reste plutôt limité. Maxence a oublié quelque chose et n’a pas pris ses clés ?
Tu appuies sur le bouton et demandes :
— Oui ? Qui est-ce ?
— Louis. C’est important.
Louis… Ce simple prénom glace ton sang. Depuis son agression au domicile de ses parents, tu l’évites comme la peste. Tu affiches une distance polie lors des réunions familiales et sautes sur le premier prétexte pour fuir sa compagnie le reste du temps. Hors de question de te retrouver seule avec lui ce soir.
— Maxence n’est pas là. Reviens lundi.
— Je sais qu’il est parti pour je ne sais quel tournoi. Justement, c’est lui qui m’inquiète.
Maxence ? Comment ça ?
— Orbona ! On doit parler, c’est important, répète-t-il.
Tu te mords la lèvre, indécise. Tu tournes la tête vers la caméra de surveillance dirigée vers l’entrée. En principe, tu ne la démarres qu’une fois couchée, en même temps que l’alarme. Tu l’enclenches, puis glisses ton portable en mode enregistrement dans ta poche arrière. Tu deviens peut-être parano, mais mieux vaut prévenir que guérir.
— Orbona ?
— J’ouvre le portail.
Tu souffles un grand coup. Tu ignores ce que Louis veut te dire, mais si cela concerne Maxence, tu ne peux te contenter de faire l’autruche. Et s’il tente à nouveau un geste déplacé, il ne s’en tirera pas ainsi, cette fois-ci.
Un instant plus tard, Louis franchit la porte. Son visage, hâve, cerné, t’inquiète. Tu ne l’as pas recroisé depuis l’anniversaire de Zoé, et ces quelques semaines n’ont visiblement pas été de tout repos.
Il te regarde, les yeux rougis, et balance :
— Marie-Charlotte m’a quittée.
Tu retiens tant bien que mal un soupir d’exaspération. Vu la manière dont il la traitait, tu ne peux qu’applaudir cette décision. Cependant, ses histoires de cœur ne te concernent en rien.
— Je suis désolée, dis-tu néanmoins pour temporiser. Tu voulais me parler de Maxence ?
Un éclair de colère traverse ses yeux, et tu recules d’un pas.
— Maxence ? Je t’annonce que Marie-Charlotte m’a largué et tout ce que tu trouves à dire, c’est « Maxence » ? Putain, y en a toujours que pour lui avec toi !
Tu restes bouche bée quelques secondes, avant de reprendre contenance.
— Maxence est mon mari, le père de ma fille, et je l’aime. Bien sûr qu’il est ma priorité. Et je te signale que c’est toi qui voulais me parler de ton frère. C’est pour ça que tu es venu, non ?
Il lâche un rire amer.
— Pas vraiment. Tu m’aurais laissé entrer chez toi, sinon ?
Ton estomac se contracte d’un coup. Tu prends sur toi pour ne pas montrer ta peur.
— Pourquoi es-tu ici ? dis-tu d’une voix que tu espères ferme.
— Parce que j’en ai marre que tout le monde me traite comme une merde ! Père, qui m’accuse de couler la boîte alors que j’essaie juste de diversifier nos investissements. C’est ma faute à moi, peut-être, la crise des subprimes ? Hein ? Le grand Louis de Beaugency a réussi à planter tout seul l’économie mondiale, incroyable ! Et mère, qui me harcèle pour que je me marie et que je lui fasse des petits-enfants… Je ne suis pas un chien de concours, merde ! Maxence peut épouser la première bombasse venue, et moi, je dois me taper les cruches à particule coincées du cul ? Tu trouves ça juste, toi ?
Tu vacilles, soufflée par sa rage. Louis, qui ne perçoit pas ton angoisse, poursuit sa diatribe en agitant les bras :
— J’en ai ma claque de leurs jugements ! Merde ! Elle a réussi quoi, mère, dans sa vie, à part écarter les cuisses ? Savoir placer un évêque à table et différencier la cuillère à dessert de celle à moka ? Bravo, persifle-t-il en applaudissant, voilà qui va contribuer à la grandeur de la France, y a pas à dire ! Et père, tu connais sa dernière sortie ? Il regrette de ne pas avoir plus impliqué Maxence dans les affaires familiales. Maxence ! Le mec dont le seul intérêt dans la vie consiste à taper dans une putain de balle avec un putain de bâton ! Qui a suivi les études voulues par père ? Qui a fini major de promo ? Maxence, peut-être ?
Tu jettes un œil affolé aux escaliers. Zoé a le sommeil lourd, mais Louis hurle tellement que tu crains à tout instant qu’elle se réveille. Dans l’état où il est, il ne gérera pas sereinement les pleurs de sa nièce. Et tu refuses que ta fille encaisse ne serait-ce qu’une fraction de sa colère.
Tu tentes de calmer le jeu :
— Louis, tu as traversé des choses difficiles, ces derniers temps, et…
— Difficiles ? Tu te fous de ma gueule ?
— Insoutenables, je veux dire.
Il hoche la tête avec vigueur, tandis que tu reprends ton souffle.
— Exactement. Insoutenables. Je savais que toi, tu me comprendrais. Tu n’as pas eu la vie facile non plus, hein.
Tu prends sur toi pour ne pas exploser. Louis est à cran. Tu doutes qu’en temps normal, il soit capable d’entendre qu’il est né avec une cuillère en argent dans la bouche, alors ce soir…
— Louis, reprends-tu d’une voix douce, tu as l’air épuisé. Tu devrais rentrer chez toi et te coucher. Tu veux que j’appelle un taxi ?
— Je viens d’arriver et tu me mets à la porte ?
— Je suis fatiguée, et toi aussi. Tu devr…
— Fatigué ? te coupe-t-il.
Il titube vers toi, un sourire mauvais aux lèvres.
— Tu vas voir, si je suis fatigué.
L’odeur d’alcool qu’il dégage au fur et à mesure qu’il se rapproche te confirme tes soupçons : il est saoul.
Tu tends la main et énonces d’une voix que tu espères ferme :
— Stop. Rentre chez toi. Zoé dort à l’étage et…
— C’est ça qui t’effraie ? ricane-t-il. De la réveiller avec tes couinements de plaisir pendant que je te saute ?
Ton estomac se contracte violemment, tandis que tout ton sang te quitte. Tu te rattrapes de justesse à la commode de l’entrée pour ne pas tomber.
— Louis, tu vas trop loin. Un pas de plus et j’appelle la police.
— Tu n’oserais pas.
Tu sors le téléphone de ta poche, qui enregistre toujours, fais semblant de composer un numéro et le poses sur ton oreille.
— Je ne plaisante pas, Louis. Je ne raccrocherai qu’une fois que tu seras parti de chez nous.
Ses lèvres se redressent dans un rictus inquiétant. Il hésite, avant de secouer la tête.
— Tu sais pas ce que tu loupes, salope.
— Rentre chez toi.
— C’est ça, je me barre ! Va te faire foutre, connasse !
Il trébuche en passant le seuil, profère une série de jurons, puis s’éloigne dans une trajectoire tout sauf droite en direction de sa voiture.
Tu devrais l’empêcher de prendre le volant. Appeler ses parents, ou même Marie-Charlotte, pour tenter de le raisonner. Mais lorsque son coupé Mercedes disparaît en faisant crisser ses pneus, tu n’espères qu’une chose : qu’il s’encastre dans le premier arbre venu.