Je fixe Léa, interdite.
— Comment ça, mon appartement est maudit ?
Elle esquive mon regard. Léa se triture les mains, avant de se lancer :
— Avant de me juger, j’aimerais que tu m’écoutes jusqu’au bout. S’il te plaît.
Je hoche la tête et attends ses confidences dans un mélange de curiosité et de méfiance. Elle souffle un grand coup, puis déballe son histoire :
— J’ai emménagé dans cet immeuble il y a plusieurs années. Oui, je sais, concède-t-elle en levant la main, c’était pas très malin de ma part de prétendre le contraire. Au début, un couple vivait dans ton appart. Sympa, pas prise de tête. Ils ont déménagé lorsqu’elle attendait un bébé. J’étais triste qu’ils s’en aillent, mais jamais je n’aurais imaginé que ce serait le début de l’enfer. Parce qu’après leur départ, tout est parti de travers.
Une femme d’un certain âge, discrète, les avait remplacés.
— On échangeait des banalités sur le palier, rien de plus. Lorsque j’ai appris son suicide, je suis restée sur le cul. J’entends, elle avait pas l’air super heureuse, mais je n’aurais jamais envisagé qu’elle puisse en arriver là, tu vois ? Ensuite, au bout de quelques mois, une nouvelle locataire a emménagé.
À ces mots, le regard de Léa se durcit.
— Une vraie conne, celle-là. Je parie que personne ne s’est pointé à son enterrement. Je sais, on ne doit pas dire du mal des morts, mais j’ai jamais vu un tel concentré de méchanceté et d’arrogance dans une seule personne. Bref, après elle, Lombard a eu des difficultés à relouer. Tu penses bien, après deux suicides coup sur coup ! Et c’est là que j’aurais dû fermer ma grande gueule.
Léa se sert un nouveau shot de vodka, puis avale une gorgée, le regard perdu dans le vide.
— Au boulot, j’avais une cliente adorable. Marisa. Elle venait boire un verre après le travail et on prenait toujours cinq minutes pour papoter. Au bout de plusieurs mois, elle a fini par se confier. Son mec la battait. Elle voulait partir, mais ne savait pas où aller.
— Et tu lui as parlé de l’appartement.
Elle hoche la tête.
— Je suis pas superstitieuse. Entre des fantômes imaginaires et un type violent dans la réalité, y a pas photo. Elle était pas trop chaude, mais le fait que j’habite en face la rassurait. Ça s’est fait comme ça. Elle a emménagé deux semaines plus tard et tout se passait bien. Puis elle a commencé à entendre des voix. Au début, c’était juste des bruits bizarres. Puis des messages sont apparus.
Je frissonne à ces mots. J’hésite à poser des questions, mais je ne souhaite pas brusquer Léa, pour qui ces réminiscences semblent douloureuses.
Elle boit une nouvelle gorgée et poursuit :
— On entend beaucoup le lycée, depuis ici. Les gamins qui hurlent, qui se chahutent. Ça peut vite porter sur les nerfs. Marisa était persuadée qu’on lui ordonnait d’aller buter ces gosses. Au début, j’ai cru qu’elle plaisantait, mais non, elle était tout à fait sérieuse. Elle était sûre et certaine que sa salle de bain lui disait d’aller les tuer. J’ai essayé de l’aider, mais elle a commencé à avoir peur de tout le monde. Y compris de moi. Comme si la terre entière s’était liguée contre elle pour l’obliger à massacrer des lycéens.
Elle termine son verre, puis conclut :
— J’imagine qu’elle a préféré mourir plutôt que de faire du mal à ces gamins. Parfois, j’admire son courage. Faut être sacrément altruiste pour en venir à une extrémité pareille. Et d’autres fois, je lui en veux terriblement. Parce que je me sens responsable. Sans moi, elle serait toujours en vie.
— Ou elle serait morte sous les coups de son ancien copain.
— Peut-être, admet-elle. On le saura jamais. L’appartement est resté vide plus d’un an, après ça. Le décès de trop. Quand tu t’es installée, j’ai flippé. Je sais pas pourquoi je t’ai raconté des bobards. J’avais envie de repartir de zéro, sans doute, d’oublier Marisa et les autres. De faire comme si je venais d’emménager, moi aussi. Un nouveau départ, sans tous ces morts. Autant te dire que rien n’a fonctionné comme prévu.
Là, Léa lève des yeux timides vers moi.
— Tu arriveras à me pardonner ?
Bérangère plus les mensonges concernant son passif avec l’immeuble, cela fait beaucoup à digérer. En même temps, Léa n’a jamais cherché à me nuire. Au contraire. Elle est impulsive, maladroite, ne réfléchit pas plus loin que le bout de son nez par moment, mais est-ce une raison pour la rayer de ma vie ? Certainement pas.
— OK, mais plus de secret entre nous. D’autres cadavres sous le tapis ?
Elle grimace.
— Pas vraiment un cadavre, non, mais une omission d’information.
— Léa…
— Ton psychiatre, le Dr Morand, c’est mon père, lâche-t-elle d’une traite.
J’en reste bouche bée. Son père ?
— J’ai tout pris de ma mère, explique Léa dans un rire gêné. Son nom de famille, son physique. Il a fait partie de ma vie sur le tard et on a toujours eu une relation compliquée. Lui, le grand spécialiste reconnu, moi, qui n’ai pas terminé mes études. On s’est rapprochés quand je suis devenue adulte. C’est là que qu’on s’est rendu compte, tous les deux, qu’on avait beaucoup de points communs malgré nos différences.
Léa tente de me rassurer :
— On ne parle jamais de toi, si c’est ça qui t’inquiète. Sauf la première fois, quand je lui ai demandé de t’aider. Après, c’est secret médical. Les seules informations dont j’ai connaissance sont celles que tu veux bien me partager. Et ça va dans les deux sens. Si tu me confies quelque chose, je lui répéterai pas, promis.
Je ne suis convaincue qu’à moitié, mais dans le doute, je sélectionnerai désormais avec encore plus d’attention ce que je dirai à Léa. Je fais plus confiance au Dr Morand et à son professionnalisme qu’à la désinvolture de ma chère voisine.
— Autre chose ? demandé-je avec un brin d’irritation dans la voix.
— Je déteste la mode !
L’aveu, balancé comme un cheveu sur la soupe, a le mérite de me faire éclater de rire. Décidément, cette fille reste imprévisible, peu importe la situation.
— Enfin, je ne déteste pas tout à fait la mode, précise Léa, mais je n’en vois pas l’intérêt. Un coup, on doit porter du jaune canari, deux mois plus tard, c’est has-been. Qui décide ? Pourquoi ? Franchement, ça me dépasse. J’espère que tu ne le prends pas mal, ajoute-t-elle en se frottant la nuque.
— Non, cet univers est loin derrière. Et lorsque je défilais, les tendances m’importaient peu, même si je me devais de les suivre. Ou mieux, de les créer. Cela faisait partie du jeu. Rien de plus. En revanche, j’adorais ce mélange de créativité et d’artisanat qui, pour moi, sont l’essence de la haute couture. La sublimation des matières, des coupes, des savoir-faire.
Y penser m’emplit d’une nostalgie que j’ignorais encore posséder. Un souffle de vague à l’âme, à peine un murmure, qui me remue pourtant en profondeur. Ma vie d’avant me manque plus que je ne le soupçonnais.
Mon téléphone vibre, interrompant mes rêveries. Maxence. Je décroche, le cœur battant, en m’excusant du regard auprès de Léa :
— Allo ?
— J’ai retrouvé le relevé de ton opérateur. Le seul appel reçu de toute la journée provient du téléphone fixe de tes parents, à 10 h 24, et a duré treize minutes exactement. Rien d’autre. Je t’envoie la copie par e-mail.
Mes épaules s’affaissent. Mon unique piste pour comprendre ce qui s’est joué ce soir-là donne sur une impasse.
— Merci. Ce n’est pas ce que j’espérais, mais merci d’avoir cherché pour moi.
— De rien. Et si tu te remémores quoi que ce soit, appelle-moi, d’accord ?
— Promis.
Je raccroche, perturbée par l’échange. Pourquoi Maxence et sa mère sont-ils obnubilés à ce point par mes souvenirs ?
— Un souci ? demande Léa.
— Pas d’appel mystérieux pendant ou juste avant le crash. En revanche, j’aimerais comprendre pourquoi les Beaugency se focalisent autant sur ma mémoire.
— Ils s’inquiètent pour toi ?
Je secoue vivement la tête.
— Pour Maxence, cette théorie aurait pu être plausible. Avant. Par contre, concernant Bérangère, cela ne tient absolument pas la route. Tu ne trouveras pas une once de bienveillance chez cette femme.
— Tu vas répéter que je regarde trop la télévision, mais quel est l'intérêt pour ta belle-famille de revenir sur cette date spécifique, encore et encore, alors que cela fait bientôt deux ans que tu as eu ton accident ?
— Aucun.
— Aucun, en effet. Sauf si tu n’étais pas censée survivre et que tu pourrais te souvenir d’un détail crucial qui les incriminerait directement.
— Je ne sais pas…
L’idée paraît folle, mais plus j’y réfléchis, plus cette théorie tient la route. Et je ne vois qu’un moyen de vérifier. Le brouillard qui m’envahissait l’esprit se dissipe. Je suis fatiguée de subir ma vie, fatiguée de prendre baffe sur baffe sans réagir. Il est temps de contre-attaquer.
— Léa, tu ne vas pas arrêter de voir Bérangère et de lui parler. Bien au contraire. Tu vas lui annoncer que je recouvre peu à peu la mémoire. Et que les conséquences vont être explosives.