J’arrête la douche à regret, puis attrape ma serviette. Pour la première fois depuis longtemps, ma nuit a été paisible. Savoir que cette peste de Bérangère va commencer, elle, à mal dormir me remplit d’une satisfaction mesquine que j’assume entièrement. La peur doit changer de camp. J’ignore si Léa sera capable de se montrer crédible dans le rôle qu’elle s’apprête à jouer — sa propension à gaffer ne me rassure pas —, mais peu importe. Si Bérangère panique, ou même doute, ne serait-ce qu’un petit peu, je m’estimerai comblée.
Je tamponne ma peau avec délicatesse, sans m’attarder sur mes cicatrices. L’heure n’est plus à l’apitoiement. Une fois sèche, je me dirige vers le lavabo pour prendre ma crème hydratante, lorsque mon sang se glace. Sur le miroir, deux mots défient la buée. Deux mots qui me plongent dans un cauchemar éveillé :
TUE-LA
Je me laisse glisser à terre, le souffle bloqué. Mon cœur cogne tellement fort dans ma poitrine que je crains qu’il ne lâche.
Ça ne peut pas recommencer. Ça ne peut pas recommencer.
Je ferme les yeux et m’oblige à pratiquer mes exercices de cohérence cardiaque pour me calmer, avec un succès mitigé. Inspirer sur cinq temps. Expirer sur cinq temps. Répéter. Ma panique reflue peu à peu et je me force à rouvrir les yeux, en espérant avoir eu une brève hallucination. Mais l’injonction demeure. Tue-la.
Je résiste au besoin urgent de faire disparaître cette obscénité et me précipite dans le séjour. J’attrape mon portable, fébrile, et retourne dans la salle de bain. Une photo, puis une autre. Je mitraille mon miroir, sous différents angles, pour conserver une trace du message. Je ne suis pas folle, quoi qu’en prétendent certains. Et j’en ai désormais la preuve.
Après m’être assurée d’avoir tout sauvegardé, je nettoie mon miroir avec l’énergie du désespoir. Une fois, deux fois. Au troisième passage, je fixe mon reflet et déclame :
— Je n’ai pas peur de toi.
À cet instant, la lumière du plafonnier clignote frénétiquement.
Shhhhahhééééshhhha
Le chuintement sépulcral achève ma maigre assurance et je sors de la salle de bain en courant, un cri coincé dans la gorge.
Je ne peux pas rester ici.
Je ne m’en prendrai jamais à Zoé. Jamais. La Terre entière pourrait m’ordonner de lui faire du mal, elle ne risque rien. En revanche, ma santé mentale, elle, ne survivra pas bien longtemps si je ne quitte pas cet appartement.
Mon foulard noué, j’attrape mon sac et m’enfuis après avoir verrouillé à double tour. Je sonne chez Léa, dans l’espoir qu’elle m’aide à y voir plus clair, mais personne ne me répond. Elle a dû sortir.
Où me rendre ? Parc, bibliothèque, café ? Je ne souhaite voir personne. Juste me poser, au calme, sans craindre que des phénomènes surnaturels ne m’empoisonnent l’esprit.
Je descends les escaliers, puis m’arrête devant la porte de Gus. Samedi. Il doit se trouver chez lui. J’hésite. Notre dernière entrevue a été tout sauf sereine, même si je n’ai pas compris sa réaction. Rester un moment auprès de lui, sans parler, m’intimide moins que d’errer en ville. Cette fois-ci, je ne sonne pas. Je frappe directement le rythme du Boléro de Ravel sur la porte.
Un instant plus tard, Gus m’ouvre. Il ne paraît ni fâché ni ennuyé. Seulement surpris.
— Cassé ?
— Cassé, oui. Sans doute plus que ce que j’imaginais. Je peux faire un origami à vos côtés ?
À ces mots, tout son visage s’illumine. Je pénètre dans son logement, tandis qu’il se précipite pour me faire une place. Ni une ni deux, me voilà installée, une feuille bleue devant moi.
— Cassé !
Son enthousiasme m’arrache un sourire. Il ne m’attend pas et se remet à l’ouvrage, tandis que je regarde mon carré de papier. Je reste immobile, à fixer tout ce bleu. À quel moment ma vie est-elle partie en vrille à ce point ? Comment en suis-je arrivé à fuir mon propre logement, sans personne vers qui me tourner ? Plus d’amis, plus de famille, hormis un ex qui rêve de m’interner et un père qui ne veut plus me parler. Ne me reste que Zoé.
La musique, toujours la même, n’est interrompue que par le bruissement des pliages de Gus. Le ridicule de ma situation me frappe de plein fouet. Je me suis réfugiée chez un voisin obsédé d’origamis, qui ne sait prononcer qu’un mot, pour fuir une entité maléfique qui campe dans ma salle de bain.
Je commence à glousser. Un ricanement, d’abord timide, emplit peu à peu mon corps. Je tente de le réfréner, sans succès, puis mon rire explose et je n’arrive plus à me ravoir. J’inspire tant bien que mal entre deux éclats incontrôlés tandis que les larmes affluent, brouillant ma vision. Je ris de moi, pour moi, car si je m’arrête, je sombre.
Gus, qui ne me quitte pas des yeux, se lève, puis m’étreint en silence. Son geste transforme mon hilarité en sanglot. Dans ses bras, dans cette douceur empathique qui m’enveloppe, je m’autorise à craquer. Et je pleure, au milieu des dragons rouges et des chats verts, au son des cymbales qui attaquent le couplet final, bercée par la seule personne qui n’attend rien de moi. Je pleure ma vie passée, ma vie présente, et cette succession d’aberrations qui la compose. À croire que c’est cela, vivre. Aller d’absurdités en absurdités. Après tout, qu’étais-je autrefois ? Une créature de papier. Pareille à celles qui m’entourent. Mon travail ? Poser à moitié nue pour vendre des objets inutiles à des gens qui n’en ont pas besoin. Et si la folie n’était pas d’arrêter de prétendre que cette vie a un sens ?
J’ignore combien de temps je sanglote dans les bras de Gus. Une fois calmée, il se détache de moi et me regarde avec tant de compassion que mes yeux s’embuent à nouveau. Je lui attrape les mains, les serre, et murmure simplement :
— Merci. Merci d’être là pour moi.
— Cassé.
Gus tapote ensuite sur la table. Des petits coups, frappés au rythme du Boléro. Il me pointe du doigt, puis se désigne.
— Cassé.
— Si j’ai besoin de toi, je n’ai qu’à frapper ?
— Cassé, répond-il avec un immense sourire.
Et dans ce « cassé », j’entends « toujours » et mon cœur se gonfle de gratitude.
***
Le Dr Morand m’observe. Je n’aurais jamais imaginé qu’il accepterait de me voir pendant le week-end. Pourtant, me voilà dans son cabinet trois heures après avoir envoyé mon appel à l’aide.
Après avoir échangé les politesses d’usage, il attaque directement :
— J’avoue que votre message m’a surpris, Orbona. Ne vous méprenez pas, je suis ravi que vous m’ayez écrit. Cela montre que vous me faites confiance et, compte tenu de votre passif, je prends cela comme une victoire personnelle. Par contre, je ne suis pas sûr d’avoir saisi la situation dans laquelle vous vous trouvez.
Difficile de résumer mon marasme par SMS.
— Vous vous souvenez cette histoire d’odeur nauséabonde, dans mon appartement ? Les voix, les injonctions ?
— Bien sûr.
— Je dois quitter cet endroit. Sauf que j’ai signé un bail et que, pour m’en défaire et récupérer ma caution, j’ai besoin d’arguments. Des arguments qui ne laissent pas présumer que je suis folle à lier. Pour cela, il me faudrait une attestation de votre part. Léa croit que cet appartement est maudit et franchement, je ne peux que lui donner raison, même si ça paraît dingue.
Un soupir un peu trop appuyé me répond.
— Ma fille a toujours eu une imagination débordante. Je sais qu’elle ne pense pas à mal, mais dans votre état de stress actuel, vous n’avez pas besoin qu’elle en rajoute une couche.
Je lui tends alors mon portable, où les lettres embuées délivrent un message aussi univoque que glaçant :
TUE-LA
— Le stress n’écrit pas sur les miroirs, dis-je d’un filet de voix.
Le Dr Morand se saisit de mon téléphone et observe l’écran, les sourcils froncés.
— En effet, finit-il par admettre.
— Je suis plutôt terre à terre, d’habitude, mais cet appartement a quelque chose d’anormal. Vraiment.
Il relève les yeux et me fixe d’un air indéfinissable. Il ouvre la bouche, puis la referme en serrant les lèvres.
— Comment le formuler, lâche-t-il finalement. Je ne crois pas aux manifestations paranormales. Je conçois que certains phénomènes restent du domaine de l’inexpliqué, mais uniquement parce que nous n’avons pas encore les connaissances scientifiques pour les appréhender.
— Et vous pensez que la physique pourrait expliquer que mon miroir m’ordonne, de manière répétée, de tuer quelqu’un ? cinglé-je.
Loin de s’offusquer de mon ton, il affiche une mine désolée.
— La physique, non. Mais la psychiatrie, oui.
Devant ma surprise, il poursuit :
— Si je résume les faits : vous vivez seule et personne ne possède un double de vos clés, c’est bien ça ?
J’acquiesce, craignant de voir où il veut en venir.
— Ce message a été écrit par un être humain, et non par un phénomène surnaturel, assène-t-il. Et vous êtes la seule qui ait pu le faire.
— Vous… vous croyez que j’ai tout inventé ? balbutié-je.
Le Dr Morand secoue la tête.
— Non, bien sûr que non. Vous êtes à la fois coupable et victime dans cette situation. Lors des troubles dissociatifs de l’identité — qui survient généralement en adaptation à un événement traumatisant —, le patient peut souffrir d’amnésie dissociative, c’est-à-dire qu’il n’a pas accès à des actes qu’il a lui-même effectués. Avez-vous déjà rencontré des difficultés à vous remémorer certains pans de votre passé ? Lointains ou récents ?
Je tente de réfléchir, mais le choc de son insinuation m’empêche de penser clairement. Au bout de quelques minutes d’introspection infructueuse, je réponds d’un filet de voix :
— Non. Hormis mon accident, je n’ai pas l’impression d’avoir eu des absences. Et cela n’explique pas cette odeur. Et ces voix. Je n’ai pas pu inventer tout ça…
— Orbona, soupire le Dr Morand, vous n’imaginez pas le dixième du ressort que possède notre cerveau pour se protéger. Lors de trouble psychotique chronique avec altération du jugement de réalité ou même, dans les cas de troubles schizo-affectifs, les patients vont jusqu’à construire un système mental parfaitement cohérent dans lequel une figure qui n’existe pas partage leur environnement. Par exemple, vous auriez pu, en théorie, inventer Léa. Une voisine bienveillante, rassurante, toujours là pour vous aider. Je suis bien placé pour savoir qu’elle n’est pas un produit de votre imagination, précise-t-il avec un sourire, mais c’est pour vous démontrer à quel point on ne peut pas se fier à notre réalité.
Difficile de ne pas penser aux paroles de Lombard : les fous ignorent qu’ils sont fous. À quel point puis-je me fier à moi-même ?
Le Dr Morand noircit son carnet, puis conclut :
— Concernant votre bail, je ne peux malheureusement accéder à votre requête, Orbona. D’une part, notre relation est officieuse. Je ne peux pas vous fournir une attestation quelconque, étant donné que vous n’êtes pas ma patiente. D’autre part, je suis convaincu que ces messages sont l’expression de votre subconscient.
J’encaisse, l’estomac noué, tandis qu’il poursuit :
— J’ai conscience que mes propos peuvent vous heurter. Cependant, voyez ces manifestations comme une chance d’en apprendre plus sur vous-même. Votre inconscient veut communiquer. À vous de l’écouter.
— Et je dois tuer qui, selon lui ? raillé-je les dents serrées.
— Mais vous-même, Orbona ! C’est évident. Ouvrez-vous les veines, pauvre idiote, le monde ne s’en portera que mieux.
Je me fige, choquée, tandis qu’il arque un sourcil et demande :
— Alors ?
— Alors quoi ? balbutié-je de plus en plus perdue.
— Je disais : Les médicaments, pas d’effets secondaires à me signaler ?
À nouveau, j’ai le sentiment de me noyer. Je prends sur moi pour ne pas montrer mon trouble, et bredouille :
— Je… non. Rien de spécial.
— Bien. Nous referons le point lors de la prochaine séance, quitte à augmenter le dosage, étant donné que vous semblez bien répondre au traitement. Est-ce tout ce dont vous vouliez me faire part ?
Non.
— Oui.
— Très bien. À dans dix jours, Orbona.
***
Je rentre chez moi, plus abattue qu’à mon départ. Non seulement je suis coincée dans mon appartement, mais de plus, le Dr Morand a décrété que j’étais folle. Enfin, que je souffre potentiellement de troubles dissociatifs de l’identité, ce qui reste la version pédante de « folle ». Sans compter que je ne peux lui donner tort. Qui de sain d’esprit entendrait son psychiatre lui annoncer qu’elle devrait se trancher les veines ? J’ouvre la porte et tends l’oreille, puis jette un œil dans les moindres recoins de mon maudit logement. Rien. Aucune manifestation inexpliquée à signaler.
Je m’écroule sur le canapé et me fais violence pour ne pas chercher ma prétendue pathologie sur Internet. Je flippe assez sans cela.
Troubles dissociatifs de l’identité. Aurais-je vraiment pu inscrire ces mots moi-même ? Dans une crise de somnambulisme ? Après tout, ces messages sont toujours apparus le matin. J’ignore ce que je préfère, entre les phénomènes surnaturels et la possibilité que je ne maîtrise pas la totalité de mes actes et de mes pensées. À choisir, je penche pour les fantômes.
Mon téléphone sonne. Aïcha.
— J’ai du nouveau, entame-t-elle sans ambages, mais j’aimerais mieux en parler de vive voix. Avez-vous des disponibilités ce week-end ?
— Je n’ai que ça.
Son silence transpire l’embarras.
— Dans une heure, ce serait envisageable ? demande-t-elle.
— Oui.
— Parfait, à tout à l’heure.
Je raccroche, épuisée d’avance.