— Comment avez-vous eu cette photo, soufflé-je.
— En suivant votre voisine. J’espérais trouver où elle travaillait, mais le résultat s’est avéré bien plus intéressant. À voir votre réaction, j’imagine qu’elle ne vous en a pas parlé ?
Je secoue la tête, trop perturbée pour réfléchir correctement.
— Ma belle-mère et moi ne sommes pas en très bons termes. J’aurais suggéré à Léa de faire venir un exorciste après le passage de Bérangère plutôt que de lui transmettre mes meilleures salutations.
— Caricatural à ce point ?
— Vous n’avez pas idée.
— Je suppose qu’il n’y a pas de réponse évidente, mais avez-vous une hypothèse quelconque concernant cette curieuse association ?
— Non.
Bérangère a toujours cherché à m’éloigner de Maxence. Elle ne s’est calmée qu’à la naissance de Zoé, sans doute trop inquiète que je me réfugie en Sicile seule avec ma fille en cas de séparation. Elle a dû avoir vent de mes souhaits de divorce.
Je formule la première idée qui me vient à l’esprit :
— Elle monte un dossier contre moi. Si elle arrive à prouver que je m’occupe mal de ma fille, Maxence pourrait obtenir la garde exclusive. Et j’ignore ce qui lui ferait le plus plaisir entre privilégier son fils et me pourrir la vie.
Aïcha s’apprête à me dire quelque chose, puis se ravise. Ses grands yeux noirs m’observent, incapables de décider entre la compassion et la pitié.
— Je suis certaine qu’elle cherche autre chose, dit-elle avec une infinie douceur, mais je ne vois qu’un moyen de savoir ce que cette femme veut réellement : interroger Léa.
***
Pour une fois, c’est moi qui me rends chez ma voisine, une assiette de cookies à la main. Léa m’ouvre, un immense sourire collé au visage.
— C’est sympa de passer, entre !
Plus moyen de reculer.
Nous nous installons dans son salon. Elle me rejoint sur le canapé avec deux mocktails.
— Alors, quoi de neuf ?
— Que te veut ma belle-mère ?
Léa manque lâcher son verre. Elle me fixe, les yeux écarquillés, avant de se reprendre.
— Tu nous as vues, c’est ça ?
Je hoche la tête. Pas besoin d’impliquer Aïcha dans tout ce bazar.
— J’ai hésité à t’en parler, vraiment, soupire Léa, mais Bérangère a bien insisté pour que tu ne sois pas au courant. En même temps, je vois pas trop le problème. Elle s’inquiète pour toi, rien de plus, pourquoi le cacher ?
— Parce que Bérangère de Beaugency est incapable de se soucier de qui que ce soit hormis elle-même. Que voulait-elle ?
— T’es dure, elle semblait sincèrement préoccupée par ton état, rétorque Léa. En fait, c’est même la seule chose qui l’intéresse.
— Savoir si je vais bien ?
— Non, savoir si tu as retrouvé la mémoire.
Je m’attendais à tout, sauf à ça. En quoi mon amnésie la concerne-t-elle ?
— Tu lui as dit quoi ?
Léa grimace.
— Je lui ai parlé de cette voix d’homme qui te terrifie et du fait que tu te souviens absolument de rien. J’espère que j’ai pas gaffé, mais ça me paraissait insignifiant, comme info, sur le moment. Je pensais pas mal faire. Désolée.
Je ne sais que faire de tout ça. Je pose mon verre sur la table basse et me masse les tempes, plus perturbée par l’échange que je ne l’avais anticipé. Pour quelle raison Bérangère enquête-t-elle sur mon accident ?
— J’aurais dû t’en parler, poursuit Léa. J’avoue que j’étais à fond dans mon trip détective et que j’ai pas réfléchi. Pis j’ai toujours eu un faible pour les petites mamies en détresse.
— Sauf que la mamie en question est à classer dans les prédateurs, pas dans les victimes.
Léa semble moyennement convaincue par ma version de Bérangère. J’ignorais que cette dernière possédait des talents de comédienne. En tout cas, Léa s’est fait avoir comme une bleue par cette harpie.
— Elle a peut-être changé ? Mais dans tous les cas, je lui dirai plus rien, promis, s’empresse-t-elle de préciser lorsque je la fusille du regard.
— Merci. J’ai assez de souci sans ajouter la belle-mère inquisitrice au menu.
— Pardon. Je voulais juste aider, pas en remettre une couche.
Nous buvons nos mocktails en silence. J’aimerais éclaircir plusieurs points avec Léa, mais je crains qu’une attaque trop frontale ne la braque. Elle termine son verre, puis me demande :
— Qu’est-ce qui te préoccupe autant ?
— Plusieurs choses.
Je n’ai ni envie de m’épancher — surtout en sachant qu’elle est en contact avec Bérangère —, ni de macérer seule dans mes interrogations. Il faut croire que je ne suis plus à une contradiction près. Et puis, j’ai besoin qu’elle éclaircisse un point très précis.
— Tu vois le sans-abri, à l’angle du carrefour ?
Léa hoche la tête.
— Des années qu’il est vissé là, toujours au même endroit. Au moins, il agresse pas les passants.
— Il ne t’a jamais adressé la parole ?
— Non, pourquoi ?
Je réfléchis à la meilleure manière d’esquiver la réponse.
— Il me fait de la peine.
— C’est vraiment ça qui t’a empêché de fermer l’œil ? Vu la taille de tes cernes…
Je ne m’en sortirai pas si facilement. Pas avec Léa et son radar à omissions. Autant y aller franchement, quitte à nier avoir tenu cette conversation si Bérangère la ramène sur le tapis.
— Il m’a parlé.
— Pour te dire quoi ?
— Tue-la.
Le silence abasourdi qui suit ma réponse en dit long. Léa, médusée, finit par articuler :
— T’es sûre que t’a bien entendu ?
— Oui. Il l’a même répété, au cas où cela n’aurait pas été assez clair la première fois.
— Merde.
Elle se lève, fouille dans ses placards, attrape un bouteille de vodka, puis revient vers moi l’air troublé.
— Tu as eu d’autres bizarreries de ce type ? Genre, dans ta salle de bain ?
J’acquiesce en silence, perturbée. Comment peut-elle poser une question aussi précise ?
— Merde, poursuit-elle. Merde, merde, merde. Ça recommence.
J’arque un sourcil, perplexe.
— Comment ça, « ça recommence » ?
Elle se sert un verre de vodka, le boit cul sec, comme pour se donner du courage, puis me lance :
— Je me suis pas montrée complètement honnête avec toi. Ton appartement, il est maudit. Pour de vrai.