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Werner 3

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Cette fois-ci B. ne m’a pas laissé de consignes pour le repas. Il lui reste (Note : il nous reste ?) des saucisses et du chou de la veille en quantité suffisante. Pour ce soir, il faudra improviser.

Je ne voulais pas écrire à propos du déjeuner. Sujet totalement dénué d’intérêt.

Je pourrais développer mes pensées obsédantes dans ce carnet au lieu de leur laisser le champ libre dans mes rêves. Ce n’est pas comme si quiconque allait le lire. Il sera toujours possible de l’expurger ensuite.

[une feuille arrachée]

Dim. 24 mars

Nouvelle page. Nouvel essai.

Je suis arrivé depuis douze jours. P. Heimbach et C. Appfel aussi. Sans argent, ils ne peuvent pas être partis bien loin.

On a enterré Georg dans une fosse commune le premier jour du printemps. Je n’ai même pas eu le courage de lui faire envoyer des fleurs. En fait, je l’ai appris dans le journal.

Ils n’ont pas retrouvé la douille, ni remarqué les étiquettes de vêtements. Du moins, ce n’est pas sorti. L’affaire s’est tassée.

Chaque porte qui claque est un nouveau coup de feu dans le noir.

Je n’arrive pas à me résoudre à brûler mes papiers et mon uniforme. Ce serait la meilleure solution.

Aujourd’hui, il fait beau. B. va vouloir me traîner au parc que je sois d’accord ou non.

Serait-ce possible d’écrire autre chose que des preuves renouvelées de ma sensiblerie exaspérante ou des platitudes ?

Ce n’est pas une franche réussite. On verra ce soir. Temps de préparer le repas.

B. arrive toute guillerette. J’ai retrouvé mes nerfs. Nous discutons de la voisine et de sa tentative d’approche. B. semble s’être faite à l’idée que notre vie commune allait être révélée au monde extérieur. (Note : combien de temps espérait-elle me garder planqué et pourquoi n’a-t-elle pas réfléchi au sujet dans les dix jours écoulés si elle ne voulait pas que ça s’ébruite ?) Elle me demande si je serai prêt à sortir à deux heures et je confirme.

B. fait la vaisselle en chantonnant. Elle m’a ramené un livre du bureau hier. Le feuilleton précédent, a-t-elle expliqué. L’action tarde à démarrer, ce qui est surprenant pour ce type de production.

À l’heure dite, B. enfile son chapeau à plume et je noue mes lacets. On prend l’omnibus pour Unter den Linden. Les tilleuls en question sont de beaux arbres parsemés de vert.

Plus on se rapproche de la porte de Brandebourg, moins ça va. L’ambassade soviétique n’existe pas, à sa place se trouve un palais néo-classique tout ce qu’il y a de plus banal. Le drapeau rouge aurait été un grand soutien moral. B. marche toujours d’un bon pas, la tête haute. Elle me tient le bras, ce qui me force à me maintenir à sa hauteur. Je m’attends désormais à devoir présenter mes laissez-passer à la première occasion, mais je ne les ai pas sur moi. B. me tire. Je n’ai pas de papiers à cette époque, je n’ai pas d’identité. Je n’existe pas. Je me raccroche à l’idée que cela ne se pratique pas encore.

Des gens passent librement sous les arches. De l’autre côté, c’est l’ouest. Si je passe la frontière, je ne pourrais pas retourner en arrière, mais il n’y a pas de frontière. Le garde qui se tient stoïque sous la porte principale m’observe. Je me raccroche à B. (Note : ils vont savoir que je suis passé. Ils vont savoir que G est mort à cause de moi. Ils vont savoir que je n’ai rien à faire ici. Ordre d’abattre à vue toute personne qui entrerait dans la zone réservée. Pas de sommation. Je crois voir un bandeau vert sur une manche. Je ne peux plus respirer.)

Je suis à l’ombre d’un arbre, sur un banc. Le banc est dur. B. est juste à côté de moi. Elle a un air inquiet. Elle me dit de respirer lentement et de ne pas essayer de parler, que j’ai paniqué. Je ne sais pas comment je suis arrivé ici. Elle soupire. Elle est aussi blanche que son chemisier, mais ses joues reprennent des couleurs. Elle me dit que ce n’est pas grave et qu’elle ne pense pas que quiconque ait remarqué quoi que ce soit. (Note : encore heureux.) Elle s’excuse aussi de m’avoir forcé la main. Je refuse de rentrer à la maison. Lorsque mes jambes acceptent de me porter à nouveau, nous repartons dans les allées.

C’est un grand parc, à moitié une forêt. Des chemins s’entrecroisent. On y trouve beaucoup de monde. Les hommes sont à cheval et les dames en calèche, mais les promeneurs sont également nombreux, de l’ouvrier venu conter fleurette à sa fiancée à la petite famille bourgeoise jetant du pain aux canards près de l’étang. B. m’emmène jusqu’à la colonne de la victoire, surmontée d’une figure féminine et dorée. Le soleil se reflète sur l’or et elle fait mal aux yeux. L’ensemble n’est pas très réussi. B. est d’accord avec moi. (Note : dans le genre, je préfère encore le mémorial soviétique de Schönholzer Heide, sa Mère Patrie éplorée et son obélisque.)

Elle m’emmène ensuite à l’un des restaurants en plein air, dont il ne restait plus que deux tables libres. Un serveur revêche nous place proches du chemin et nous abandonne aussitôt. B. fait la moue. Pas très professionnel, non ? Je m’allume une cigarette sans répondre. Elle soupire. Le serveur revient bientôt. Elle commande une limonade. Je l’imite.

Vous vous êtes vraiment occupé de colonies de vacances ? me demande-t-elle. Oui, quand j’avais vingt-trois ans, après mon service militaire, deux ans d’affilée. Elle croise ses mains sous son menton et me sourit. Comment était-ce ?

Je profite de l’interruption du serveur pour y réfléchir. Je venais d’être relâché du service. J’avais été embauché dans la foulée par le Ministère. J’étais déjà trop vieux pour les pionniers quand ça avait été instauré, alors je n’avais jamais participé moi-même aux sorties. J’avais cependant mon diplôme de secouriste, grâce à l’armée. Peut-être qu’ils manquaient de moniteurs. Les collègues de cet été-là avaient l’habitude, eux. On s’était tout de suite bien entendus. Parmi eux, évidemment, Lena.

C’était pas mal, réponds-je. On était en Saxe, dans les montagnes. J’avais une dizaine de gamins à ma charge, on les emmenait en promenade et à la baignade. Aux Olympiades, les miens avaient remporté le tournoi de badminton et le tir à la corde. Le soir, l’autre gars nous jouait de la guitare. (Note : je me rends compte que j’ai oublié son prénom. Un truc antique. Hector ? August ? Il connaissait presque tout Elvis Presley. C’était l’époque.)

Vous avez dû bien vous amuser. Nous n’avions pas de telles possibilités quand j’étais petite. C’est dommage, dis-je. Vous auriez dû pouvoir découvrir d’autres horizons, aller faire du sport en plein air, rencontrer d’autres gamins. Elle hausse les épaules. Nous allions aux lacs en été. C’est suffisant.

Je ne suis pas convaincu. Elle sirote sa limonade. Je l’imite. Je sens surtout le sucre et les bulles.

Nous restons silencieux un petit moment. Tout autour de nous, les conversations vont bon train. Le groupe derrière nous ricane. Ils évoquent des rumeurs au sujet d’un chef de bureau trop entreprenant. B. se lève. Je reviens, déclare-t-elle, puis elle se dirige vers le bâtiment du bar. Je fais abstraction des ragots de nos voisins et me concentre sur le chemin pour passer le temps.

Trois jeunes filles, bottines noires, jupes claires au mollet, manteaux bleu marine, tresses brunes ou blondes, avec une dame, cheveux gris, robe et manteau noir. Une femme, robe noire, coiffe amidonnée, tablier blanc, avec une poussette : une nourrice. Six garçons sages en culottes courtes, en rangs, et un homme, cheveux blancs, costume gris. Deux hommes, un brun, manteau noir trop court, pantalon marron informe, et un blond, en veste et manches de chemise, pantalon noir, bottes. Je connais ce modèle. Je l’ai porté pendant des années.

Ils s’arrêtent à l’entrée de la terrasse. Moins de dix pas. J’hésite. Je vois très bien leur visage.

– Oh, allez, Chris, ne soit pas rabat-joie !

– Tu t’es regardé ? T’es pas assez chic pour ces bourges, mon vieux.

Appfel est toujours un sale con. J’ai son rire dans la tête. Il se tenait en haut des escaliers, presque hors d’atteinte, l’air trop fier de lui. Je l’avais raté une première fois. Il avait tendu le bras, dans un salut ; la détonation avait couvert son cri ignomineux. Encore raté. Heimbach l’avait tiré par la veste et ils avaient détalé. Les oreilles sifflantes, je les avais laissés partir.

Ils ne m’ont pas vu. Je ne sais pas quoi faire. Les descendre sur place ? Cette fois-ci, je ne peux pas les rater. Au moins Appfel. Et après…

B. sort de la cabane. Merde. Il faudrait que je les abatte, mais elle me verrait. Elle n’a pas mérité de vivre avec ça. Elle se rapproche, m’interpelle.

– Vous voulez y aller ?

Heimbach se tourne vers elle, puis moi. Nos regards se croisent. Il me reconnaît.

– Putain, Chris !

Appfel me voit lui aussi. Puis B. me tapote l’épaule.

– Werner ? Vous allez bien ?

Appfel m’adresse un salut, réglementaire celui-ci, au garde-à-vous, avec un sourire ironique. Heimbach est verdâtre. Je fais mine de me lever et d’attraper mon arme. Ils détalent sans demander leur reste. B. a observé la scène, bouche bée.

– C’étaient… ?

– Oui.

Je donne un coup de pied dans le gravier. Putain. J’avais une chance, et je l’ai ratée.

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