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Charlotte 5

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Il y avait quelque chose de réconfortant à rentrer chez soi et s’attendre à y trouver quelqu’un. Ce soir-là, Charlotte avait dû rester plus tard que prévu car Munch lui devait encore un article. Quand elle sortit du métro, la nuit tombait. Elle pressa le pas pour retrouver son appartement illuminé, et Werner qui avait mis la soupe à chauffer. Il n’y avait encore pas si longtemps, elle serait arrivée dans une pièce vide et froide, et n’aurait pas pu manger avant huit heures du soir…

Werner avait entamé un autre de ses livres. À ce rythme, il allait bientôt épuiser ses maigres ressources en la matière.

– Comment le trouvez-vous ? lui demanda-t-elle pendant le repas.

– Ils s’améliorent au fur et à mesure. Ou alors, je me suis habitué aux coïncidences… Vous pensez que votre mère vous reconnaîtrait si elle ne vous avait pas vu grandir ?

Elle réfléchit à la question.

– Je ne lui ressemble pas beaucoup, admit-elle. Mon père disait que je tenais de sa famille, alors il y a des chances qu’elle ne le puisse pas. (Elle essaya de lire le titre.) Je me souviens de celui-ci. La jeune fille a été enlevée enfant et vit plein d’aventures jusqu’à ce que ses parents la retrouvent dans un cirque, n’est-ce pas ?

– Oui, et tout est bien qui finit bien, j’imagine…

– Je ne vous dirais rien. Les livres sont toujours meilleurs quand on ne connaît pas la fin.

– Je peux le deviner tout seul, ricana-t-il. Ce n’est pas de la grande littérature.

Elle renifla.

– Vous n’aurez qu’à vous acheter les vôtres, quand vous aurez votre salaire, demain.

– Il y passerait… Il faudrait une bibliothèque, pour les emprunter. On en a une très bien, à côté de chez moi.

– Ici aussi, il me semble, mais ils sont ouverts aux horaires de bureau, je ne peux jamais y aller.

– C’est stupide. Ce sont les travailleurs qui ont besoin d’une bibliothèque.

Elle ne sut que répondre à cela. Elle préféra se lever pour débarrasser.

Ils furent payés le lendemain. Le comptable vint lui apporter les deux chèques à son nom.

– Pourquoi… ?

– M. Halland m’a expliqué. Il a proposé que je le paie directement, mais je n’avais pas assez de liquide pour cette fois-ci. Le reste, ce sont vos affaires.

Elle dut attendre d’être libérée du travail pour parler à Werner, qu’elle traîna avec elle à la banque.

– Qu’avez-vous raconté au comptable ? demanda-t-elle sur le chemin.

– Qu’il fallait qu’il signe le chèque à votre nom parce que je ne pourrais pas l’encaisser. Il a été très compréhensif. Vous n’y aviez pas pensé ?

– Non.

Elle n’aimait pas son sourire en coin, mais il disparut aussitôt.

– De toutes façons, c’est votre argent. On en a déjà discuté.

– Mais non ! Il vous reste plus de dix marks !

Il haussa les épaules.

– Vous me donnerez un billet, et on n’en parlera plus.

Elle dut convenir que c’était la meilleure solution. Elle abandonna Werner au pied des escaliers de la banque. Il n’y avait pas la queue ; elle ressortit une dizaine de minutes plus tard. Le soleil rasant l’éblouit. Elle rajusta son chapeau. Il écrasa sa cigarette et prit le billet de banque neuf qu’elle lui tendit. Ils allèrent prendre l’omnibus. Le trajet se déroula en silence.

– Le printemps est bientôt là, dit-elle, histoire de faire la conversation. Les arbres verdissent.

Il lui tint la porte cochère ouverte.

– Vous pensez qu’il fera beau, dimanche ? continua-t-elle. On pourrait retourner promener.

– Toujours à la Spree ?

– Autant changer, vous ne pensez pas ? (Elle eut soudain une illumination.) Je sais ! Nous allons aller au Tiergarten. Vous ne pensez pas que c’est le bon moment ?

– Je ne sais pas. Je n’y suis jamais allé.

– Comment ça ?

– Il n’est pas du bon côté.

Elle se rappela soudain de son histoire de ville divisée et des hommes armés patrouillant à la porte de Brandebourg sur la montre. Elle lui jeta un regard en coin en montant les escaliers.

– Eh bien voilà ! Cela vous fera votre baptême de berlinois ! Tout vrai berlinois est déjà allé boire un verre au Tiergarten. Je connais un endroit où ils servent une très bonne limonade.

L’idée n’avait pas l’air de l’enchanter. Était-ce la limonade, ou le fait de passer de l’autre côté ? Il demanda, hésitant :

– Vous êtes sûre ?

– Mais oui. Vous allez voir. Nous allons bien nous amuser.

Ils étaient parvenus à leur étage. Elle croisa le regard surpris d’une jeune femme décoiffée qui sortait à l’instant de l’appartement d’en face. Oh.

– Salut, Charlotte.

Elle resta plantée là, à chercher quelque chose à dire.

– Charlotte ? demanda Werner, ce qui n’arrangeait pas ses affaires.

La voisine leur sourit. L’éducation de Charlotte prit le dessus.

– Pardon. Bonjour, Sophie. Comment vas-tu ?

– Très bien, merci. Et vous ?

– Nous ? Oh, euh, on rentre du journal. (Elle devint écarlate. Elle manquait à tous ses devoirs.) Je te présente Werner Halland… il est photographe chez nous. Werner, la voisine, Mme Wierowski…

– Sophie, corrigea-t-elle. Enchantée.

– De même, madame.

Sa tentative de lui serrer la main fut contrecarrée ; Charlotte lui saisit le poignet à temps, et le relâcha aussitôt. Sophie dissimula un sourire. Werner se raidit.

– Vous êtes la mère du bébé qui ne fait pas ses nuits ?

– Il s’appelle Uwe. Il vous dérange ? Je suis désolée… Il fait ses dents en ce moment, il est complètement décalé.

– Absolument pas, intervint Charlotte. Ce n’est pas trop difficile ?

– Il faut s’adapter, c’est tout. Pour Ludwig, c’est plus ennuyeux, car il travaille, mais ça devrait être bientôt fini.

– Je vous souhaite du courage à tous les deux, déclara Charlotte, sincère.

Il y eut un instant de flottement, avant qu’elle ne sorte ses clés.

– On se revoit dimanche ?

– Comme toujours, répondit Sophie. Bonne soirée !

– Vous aussi !

Elle ne s’autorisa à souffler qu’une fois la porte fermée à double tour. Ses mains tremblaient en retirant l’épingle de son chapeau.

– C’était à prévoir, commenta Werner.

Elle se retourna pour le fusiller du regard. Si c’était tout ce qu’il avait à dire… Il soupira.

– Je vais m’occuper du dîner.

Elle alla s’écrouler dans le canapé.

– Qu’est-ce qu’elle va penser ?

Elle avait presque gémi. Rien n’allait, ce soir. Werner s’assit à côté d’elle.

– Vous n’avez rien dit de particulièrement compromettant.

– Il n’y avait pas besoin de le dire. C’était assez clair comme ça.

– Vous ne pensez pas que ce serait arrivé un jour ou l’autre ? (Elle serra les lèvres sans répondre.) Vous ne lui en aviez pas parlé ?

– Pour lui dire quoi ?

Elle lutta contre un sanglot. Il lui tendit un coussin. Elle le prit dans ses bras et le serra.

– À qui elle serait susceptible de le raconter ?

Elle eut un instant d’hésitation.

– Eh bien… Son mari.

– Et son mari ?

– Personne. Il travaille au ministère du Commerce.

– Vous voyez ? dit-il gentiment. Ça ne fait que deux personnes, dont une qui ne compte pas vraiment.

Elle renifla et se raccrocha au coussin.

– Entre ça et le comptable…

– Le comptable me prend surtout pour un abruti qui ne sait pas comment fonctionne le monde réel, répliqua Werner. Je lui ai fait tout un cinéma, comme si je découvrais qu’ils n’avaient pas les mêmes banques qu’à Iéna et que j’allais devoir m’arranger pour me faire transférer des fonds. Il ne sait pas qu’on habite ensemble, lui.

– Vraiment ?

– Oui. Alors détendez-vous. Et pour la voisine, vous verrez bien dimanche.

Il avait raison ; elle n’avait rien de plus à faire ce soir. Il se leva pour aller servir la soupe. Elle reposa le coussin et le tapota pour lui redonner une contenance.

Ils ne reparlèrent ni de la voisine ni du Tiergarten avant le dimanche. Au matin, le soleil entrait à flot par la fenêtre. Elle venait à peine de se servir son café quand on toqua à la porte. Elle se précipita pour aller ouvrir.

Sophie avait réussi à discipliner ses cheveux dans son chignon. Elle dissimulait ses cernes avec du maquillage et se rosissait les joues au fard. Elle avait mis sa robe du dimanche habituelle, d’un joli bleu, même si la coupe devait dater d’il y a plus de deux saisons.

– Bonjour ! Je me suis dit que j’allais passer en avance, pour que nous fassions plus ample connaissance.

– Oh, heu, c’est gentil.

Charlotte la laissa entrer. Werner sortait de la salle de bain en achevant de nouer sa cravate. Il eut l’air surpris de voir la voisine. Ils se saluèrent poliment, mais de loin.

– Tu veux du café, Sophie ?

– Volontiers !

Ils s’installèrent à table. Sophie observait Werner couper le pain à la dérobée.

– Comment s’est passé ta semaine ? demanda Charlotte.

– Pas trop mal, merci. Et la tienne ?

– Comme d’habitude, tu sais…

Elle but une gorgée de café. Werner lui servit une tartine, puis se tourna vers leur invitée.

– Vous en voulez ?

– J’ai déjà déjeuné, merci.

Elle goûta à sa boisson à son tour.

– Vous ne prenez pas de café ?

– Ça me donne des palpitations.

– C’est vrai qu’il est costaud, admit-elle. Ça réveille bien.

Il y eut un instant de silence. Sophie se tourna vers Charlotte.

– Figure-toi de la dernière de Gertrud. Elle a cassé le vase de Saxe que nous avions eu en cadeau de mariage !

– Celui avec les motifs bleus ? C’est dommage, il était si joli.

– Oui, tout à fait. J’ai dit à l’agence de m’envoyer quelqu’un d’autre. Ils proposaient qu’elle le rembourse, mais vu comment on la paie, il ne lui serait plus resté grand-chose, et puis cette fille a toujours eu deux mains gauches.

– Tu as bien fait, acquiesça Charlotte. Elle ne t’avait pas déjà cassé une statuette de Chine ?

– Oui, et fait tomber une photographie, ce qui a brisé le cadre. Je te jure… Pourtant, elle avait de bonnes références. Elle savait s’y prendre avec les bébés.

– Tu sais, si tu as besoin, tu peux toujours me laisser Uwe quand je ne travaille pas, proposa Charlotte tout à trac.

La jeune mère lança un regard circonspect à Werner.

– Vous savez vous occuper d’enfants, vous ?

– J’ai géré des colonies de vacances deux ans de suite quand j’étais étudiant. Une quarantaine de gamins de douze à quinze ans pendant une semaine à chaque fois. Ils avaient toujours de l’imagination pour les bêtises.

– Ah, bon. Au moins, Uwe ne marche pas très bien : il n’essaiera pas de faire le mur.

– Excellente nouvelle !

Elle eut un petit rire. Le silence suivant fut plus détendu.

– Il est l’heure, signala Charlotte.

– Merci pour le café, fit Sophie en se levant. Monsieur, c’était un plaisir.

– Partagé, madame.

Charlotte enfila son chapeau et sa veste, salua Werner de la main et le laissa débarrasser. Sophie ne dit rien avant d’atteindre la rue.

– Depuis combien de temps vous connaissez-vous ?

– Pas si longtemps que ça.

– C’est pour ça que tu le laisses dormir sur le canapé ?

Charlotte sentit ses joues la brûler. Sophie éclata de rire.

– J’ai vu les couvertures en rentrant. Tu aurais pu m’en parler, tu sais.

Comme elle ne répondait pas, Sophie insista :

– Tu es une grande fille. Tu peux bien inviter qui tu veux, tant que tu es heureuse.

– Je ne croyais pas… Je veux dire, je ne savais pas comment tu allais réagir.

– Tu n’as pas à t’en faire pour ça. Tu sais, si tu as des problèmes, tu peux toujours venir me voir.

Récupérer un homme du futur et prétendre avoir un lien avec lui était-il un problème ? Enfin, elle ne prétendait pas. Elle avait bel et bien un lien avec lui, qu’elle le veuille ou non, et elle en était la seule responsable.

– Merci, Sophie, se contenta-t-elle de répondre.

– C’est à ça que servent les amies !

Elle lui prit le bras et elles s’éloignèrent d’un pas vif. Il ne fallait pas être en retard.

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